Thierry Crouzet

La cohérence est une utopie,
l’incohérence un délit

NetCulture 16/134

J’ai souvent critiqué les promoteurs de la gratuité qui vendent les livres où ils font l’éloge de la gratuité. C’est un peu comme si j’avais obligé mes lecteurs à acheter Le geste qui sauve alors qu’il fait la part belle à l’économie de paix.

Le désir de cohérence est chez moi puissant. Je fulmine chaque fois que j’entends des propos en désaccord avec des faits. Suis-je pour autant toujours cohérent ? Je crois tout simplement que c’est impossible.

Exemple : je me prétends commoniste, défenseurs des biens communs, partisan du libre sous toutes ses formes pourtant je faute sur de nombreux points.

  1. À la maison, j’ai des machines Linux (j’ai bossé sur Unix pour la première fois en 1987), Window et Mac. Aucune de ces machines n’est libre (elles fonctionnent toutes avec des composants propriétaires). Ma volonté de libre se heurte à une impossibilité technique inhérente au marché.
  2. Quand je travaille avec un logiciel libre, il n’est libre qu’en apparence, parce qu’il a été financé par une monnaie non libre (euro, dollar…). Les développeurs pour créer ont dépendu de l’économie prédatrice. Faute de monnaies libres opératives, il ne peut encore exister de logiciels réellement libres.
  3. Je libère la plus grande partie de mes textes, sauf quelques-uns. Déjà parce qu’il faut que je mange. Si le libre peut payer, ce n’est que dans certaines conditions très particulières (celles de la conjonction d’un projet éditorial avec une communauté). Je ne veux pas être méchant, mais il est plus facile d’être un auteur 100 % libriste quand les éditeurs ne veulent pas de nous. J’ai chaque fois la tentation de me radicaliser quand mes relations éditoriales se tendent. Reste que peu de libristes résistent à de beaux chèques. Il suffit de voir comment les développeurs migrent du libre vers les GAFAM. C’est inévitable dans une économie dominée par des monnaies non-libres. Pour manger, il faut de temps à temps se glisser dans l’économie prédatrice. Pour moi, vendre un livre sous copyright n’est pas pire que pour d’autres aller faire des missions dans le privé ou accepter des subventions étatiques. Qu’on m’explique comment être 100 % libriste et nourrir ma famille. Et puis être 100 % libre et passer son temps à jouer au VRP ne me paraît pas en soit très glorieux, ni en accord avec mes valeurs (cela revient un peu à imposer la liberté).
  4. Je suis écrivain, j’écris avec de nombreux outils, j’en teste beaucoup. Je vis depuis deux ans une histoire d’amour avec Ulysses qui malheureusement ne tourne que sur Mac OS, je travaille donc le plus souvent sur Mac (sauf pour mes bidouilles Web sur Linux, et d’autres bidouilles sur Windows). Sans Ulysses, je n’aurais pas pu écrire One Minute, projet toujours librement disponible et qu’il est possible que je referme si je le signe avec un éditeur. Devrais-je utiliser des logiciels dits libres sous un OS lui-même dit libre pour alors me priver de la stimulation créative d’Ulysses ? Franchement, non. Il existe selon moi de pires entorses au commonisme comme vivre à crédit ou chercher à s’enrichir de manière irraisonnée.

Le compromis avec le libre est donc inévitable parce que le libre est une idéologie, un truc placé au-dessus de la réalité, vers lequel on doit tendre sans jamais pouvoir l’atteindre. Je faute en vendant de temps en temps des livres sous copyright, en travaillant sur les logiciels propriétaires, eux-mêmes tournant sur des systèmes propriétaires et des machines propriétaires, tout ça baignant dans une économie prédatrice.

Le commonisme germe dans une société non-libre. Il naît d’elle, il s’en échappe peu à peu, il lui faudra bien longtemps pour qu’il lâche toutes ses amarres. Quelques-unes me retiennent encore. J’espère très minces. Je n’ai pas l’illusion de pouvoir les couper toutes. Je ne connais personne qui y ait réussi.

Ulysses est bon selon moi parce que nous sommes un certain nombre à l’avoir acheté et à financer la petite équipe de développeurs (on n’est pas là dans le capitalisme exacerbé, notez-le bien). Je ne connais aucun logiciel libre d’écriture aussi stimulant. Ça vaut la peine de se demander pourquoi ? Parce que nous ne donnons pas suffisamment pour entretenir le développement du logiciel libre et parce que les GAFAM avalent les meilleurs développeurs. Cette double tendance pénalise le libre, de plus en plus à la traîne derrière le privateur. Ça m’attriste, mais il faudrait peut-être ouvrir les yeux. Le libre n’a pas trouvé à grande échelle son modèle de développement. Je crois que la seule solution viendra du revenu de base.

Le don n’est pas une solution. Il n’est qu’une ponction à l’économie prédatrice. Il reporte la dépendance à un tiers qui lui reste attaché. Accepter cette logique est une forme d’irresponsabilité. C’est un peu comme le bouddhiste qui se retire du monde, mais a besoin que d’autres y restent pour le nourrir (facile d’être sage dans ces conditions). Voilà pourquoi je n’ai jamais fait campagne pour recevoir des dons sur mon blog diffusé librement (j’essaie de ponctionner en direct l’économie prédatrice, je fais le sale boulot moi-même).

Dans ce contexte, j’essaie d’être commoniste autant que je le peux, de diffuser librement le plus grand nombre de mes textes, tout en sachant que je ne suis pas parfait.

J'avais même une montre connectée non libre.

J’avais même une montre connectée non libre.