Thierry Crouzet

Les maux du Web consubstantiels de sa topologie

NetCulture 17/136

En réfléchissant au potentiel de blockchain dans la rénovation de la démocratie, je suis retombé sur les trois architectures de réseau imaginées par Paul Baran, avec au-dessus de chacune les mentions « passé, présent et futur », et j’ai reçu comme une décharge électrique.

Les trois architectures de Paul Baran.

Les trois architectures de Paul Baran.

Le réseau en étoile symbolise le modèle hiérarchique, celui de feu le Minitel en France, mais également celui de la plupart des entreprises et des dictatures. Nous savons qu’il est efficace avec des structures relativement simples et face à des problèmes également simples (au sens où la méthode cartésienne est applicable : un avion est simple, le climat est complexe).

Le réseau décentralisé symbolise le Net et le Web. Quand je le présente, je dis que les feuilles au bout des branches sont également interconnectées par une foule de liens transversaux qui brouillent la structure idéale de Paul Baran. En fait, j’essaie de fusionner le modèle décentralisé et le modèle distribué (qui correspond notamment à celui des routes).

Depuis toujours, le modèle décentralisé me dérangeait sans que je puisse l’accepter. Je voulais voir dans le Web une chance pour nous tous, une façon d’accroître notre intelligence collective pour enfin nous attaquer aux problèmes complexes. J’ai manqué de lucidité.

Si les liens brouillant la structure existent, ils ne forment que des sentiers de montagne escarpés où ne circulent que de rares randonneurs. En réalité, nous avons des étoiles puissantes interconnectées entres-elles par leur nœud. Alors pas étonnant que le Web soit devenu ce qu’il est.

  1. Dominé par les GAFAM.
  2. Machine à maximiser les revenus des plateformes au profit des acteurs indépendants (la coopération a bon dos).
  3. Censitaire, en ce sens que, par la course à l’audience et à la visibilité, seules quelques stars acquièrent une réelle visibilité.
  4. Vulnérable à la censure, puisqu’il suffit de frapper les nœuds ou de s’acoquiner avec eux.
  5. Accélérateur du capitalisme (depuis l’avènement du Net les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres, cf Piketty et de nombreux autres).

Tous ces maux transparaissent dans la topologie décentralisée du Web. Il suffit d’ouvrir les yeux. Les entreprises ne s’organisent pas autrement entre elles, pas plus que les États, pas plus que les différentes puissances politiques à l’intérieur de ces États. Partout des liaisons transversales brouillent le schéma idéal de Paul Baran, mais jamais elles ne suffisent à le contester (d’où la résilience du capitalisme).

J’ai longtemps cru que nous pourrions démultiplier à l’infini les étoiles. C’était le rêve des blogs. J’ai cru que nous pourrions les interconnecter en une toile épaisse. C’était le rêve de la blogosphère. Nous avons échoué. Quelques géantes bleues occultent une quasi-infinité de naines rouges. La structure décentralisée du Web ne l’est qu’en regard de la structure centralisée à cœur unique. Elle n’est décentralisée que comparée à l’État coercitif. Ce n’est qu’un progrès minime, déjà accaparé depuis longtemps par le monde du business et de la finance.

Pour aller plus loin, pour affronter le défit de la complexité, nous devons progresser vers un modèle distribué, le troisième schéma de Paul Baran. Un modèle où tout le monde communique avec tout le monde. Un modèle de pair à pair. Le Web n’est de toute évidence pas notre ami, seulement de ceux qui veulent y devenir des stars ou de ceux qui acceptent d’en être leurs esclaves innombrables.

J’ai toujours défendu le P2P. J’en arrive aujourd’hui à la conclusion qu’il est notre seul espoir de dépasser le Web d’aujourd’hui. Avec la multiplication des objets connectés, des points de connexions, des lignes de transmission, la topologie physique du réseau est sans doute en train de se distribuer. Sur cette couche physique, il faut développer des services eux-mêmes distribués.

  1. Avec le P2P, nous savons depuis longtemps échanger des fichiers.
  2. Avec blockchain, nous apprenons à gérer des bases de données.
  3. Ethereum, nous promet de décentraliser la computation elle-même, en créant un calculateur monde.

Les failles apparaîtront plus tard. Toujours. Pour le moment, il suffit d’observer le troisième schéma de Paul Baran pour constater qu’il est plus égalitaire, plus démocratique, plus harmonieux. Il ne contient pas en lui-même l’idée de centre, de domination. C’est déjà ça.

N’empêche toutes les banques et les entreprises high-tech se préoccupent de blockchain. Elles y voient un moyen de sécuriser leurs transactions, d’échapper à la coercition des États, d’économiser sur les infrastructures centralisées. Le capitalisme est puissant. Il sait tourner à son avantage les nouveaux territoires. Il s’agit à notre tour de les investir sur le terrain artistique et politique. Les solutions techniques émergent comme VDNchain. Il va falloir mettre les mains dans le cambouis.