Thierry Crouzet

L’obsolescence du droit d’auteur au temps de l’abondance

Édition 22/176

J’ai été invité à Beaubourg pour une soirée #Controverse sur le droit d’auteur en compagnie de Jean Claude Bologne. Avant le débat, nous avons chacun quinze minutes pour présenter notre position, la mienne étant bien sûr celle du commoniste. J’ai préparé une bafouille.


J’ai pensé intituler ma présentation « Un droit d’auteur fort aurait entraîné des millions de morts ». Mais avant de m’expliquer à ce sujet, je dois faire un détour et parler de moi, pour bien faire comprendre d’où je parle, et pourquoi je peux parler ainsi.

Père pêcheur, mère au foyer

Mes parents n’ont jamais souscrit le moindre crédit. Ils n’ont jamais acheté que ce qu’ils pouvaient vraiment se payer cash, voitures comme maison. J’ai repris leurs habitudes de fourmis plutôt que de cigales. Quand j’ai gagné de l’argent, j’en ai profité, sans jamais flamber.

Je n’ai théorisé cette position que plus tard quand j’ai compris que l’humanité avait souscrit un crédit à la Terre et que les générations futures auraient du mal à le rembourser. J’ai fait du « no credit » une doctrine, étendue au champ économique et à la critique du système bancaire, dont autant que possible j’évite les services.

Résultat : quand j’ai gagné de l’argent, je l’ai investi dans la pierre plutôt que chez les banquiers. Je me suis construit une maison, puis j’ai restauré la maison familiale construite par mon arrière-grand-père. J’y ai créé des appartements que je loue, ce qui me rapporte l’équivalent d’un salaire, minime, mais suffisant pour me laisser toute liberté d’écrire, sans être obsédé par mes droits d’auteur quoiqu’ils me soient indispensables pour toutes les fantaisies, et notamment les vacances.

Je me suis libéré grâce aux droits d’auteur

On arrive au sujet de la controverse (et au paradoxe de ma position). Entre 1997 et 2003, c’est grâce à mes droits d’auteurs que j’ai gagné de quoi construire ma maison et plus tard restaurer la maison familiale. À cette époque, je vendais presque 100 000 exemplaires/an de mes manuels de vulgarisation Internet (avec 15 % sur les ventes). Les droits d’auteurs m’ont aidé à m’acheter une liberté. Je ne suis donc pas contre les droits d’auteurs, l’idée de gagner sur les ventes de mes livres, mais critique du droit d’auteur tel que les éditeurs le consignent souvent dans nos contrats d’édition.

Le guide

Par exemple, l’éditeur est censé être le seul susceptible d’exploiter commercialement un texte. Il en interdit la copie et le partage (mot auquel il préfère piratage). Malgré ces restrictions, j’ai pris quelques libertés. En 1998, j’ai publié Le guide des meilleurs sites Web qui d’année en année allait devenir mon best-seller. J’ai en même temps ouvert un site pour y publier gratuitement le contenu de ce livre. À l’époque, ce n’était pas un choix politique. Je voulais simplement offrir aux lecteurs un service : la mise à jour continue du livre. Je pensais qu’être présent sur plusieurs médias créerait une sorte d’émulation. C’était si vous voulez du marketing.

Reste que Le guide des meilleurs sites Web était virtuellement diffusé en licence Creative Commons. Mon éditeur détenait les droits commerciaux papier, mais les lecteurs pouvaient librement copier et lire (cela suffit à prouver qu’on peut s’entendre avec son éditeur, à condition de négocier).

À aucun moment, je n’ai songé que la mise à disposition gratuite sur le Net, pas plus qu’en bibliothèque ou ailleurs, pouvait nuire à ce livre. Plus je l’ai promu en ligne, plus je l’ai offert, plus il m’a rapporté. Mais point de rente à vie. À un moment donné, la version en ligne a eu plus de succès que la version papier et nous avons arrêté de l’imprimer (en théorie, mon éditeur aurait pu m’interdire cette exploitation en ligne, voire exiger une part de mes bénéfices publicitaires, sans pour autant de son côté se bouger le popotin pour faire fructifier mon texte).

Avec mon guide internet, j’ai ainsi découvert que la gratuité n’était pas incompatible avec des revenus, et que dans certains cas elle pouvait même booster les revenus. En tant qu’auteur, elle ne me faisait plus peur. En même temps que les possibilités de partage se multipliaient, que les copies devenaient de plus en plus aisées et communes, sans que ce processus soit réversible, j’en suis venu à accepter le fait tout bête qu’à l’avenir mes textes seraient toujours disponibles gratuitement que je le veuille ou non. Il me fallait vivre avec ça. Plutôt que le refuser, l’embrasser.

Une autre raison plus politique m’a poussé dans cette direction. Avec mon guide, je n’avais fait que compiler des adresses Web, adresses créées par d’autres. Je ne pouvais prétendre être le seul auteur de cette compilation. C’était un travail collectif, et le collectif devait pouvoir rémunérer mon travail tout en bénéficiant de quelques avantages. Par exemple, le niveau de revenu des lecteurs ne devait en aucune manière limiter ce qu’ils pouvaient ou ne pouvaient pas lire. Longtemps après Victor Hugo, j’en ai déduit que le droit des lecteurs était plus important que le droit des auteurs.

Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient au genre humain (…) Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique.

Quand j’écris un essai, un roman, des billets sur mon blog, je ne fais pas autre chose que compiler des impressions, des idées, des bouts de phrases que je réarrange à ma sauce, donc avec la complicité du collectif. Je suis bien l’auteur de mes machins, tout en étant épaulé par tous les hommes et toutes les femmes qui m’ont précédé. Je ne suis pas l’auteur exclusif. La société m’a offert la chance de créer, le droit de créer, je lui dois une contrepartie, le droit au partage de mes œuvres, sans que cela interdise par ailleurs qu’elles soient commercialisées.

OK, il est plus facile de défendre cette position quand on a un revenu de vie assuré par quelques loyers très modérés. On peut bien sûr me reprocher le « d’où je parle ». Heureusement, d’autres auteurs, moins privilégiés que moi, ont également fait le choix du partage. Pour nous, il s’agit désormais d’un engagement politique.

Le geste qui sauve

Je vais vous donner un exemple édifiant, situé bien loin de la littérature. Didier Pittet est professeur de médecine au CHU de Genève. C’est un épidémiologiste, un infectiologue. Au début des années 1990, avec son équipe, il découvre que dans son hôpital, un des meilleurs en Europe, les maladies nosocomiales affectent 19 % des patients ! Chaque jour dans le monde, 400 000 personnes sont ainsi touchées, 46 000 décèdent, soit 16 millions de victimes par an ! Ce serait la première cause de mortalité. Bien sûr, on n’en parle pas beaucoup.

Didier est médecin. Il n’accepte pas ce massacre. À la suite de Semmelweis, il sait que les mains sont le principal vecteur d’infection. Alors il se demande ce qui cloche dans les hôpitaux. Il commence une série d’études et découvre un fait tout bête qui jusqu’en 1994 avait échappé à tous : se désinfecter les mains avec de l’eau et du savon, ça prend trop de temps et donc c’est mal fait, voire pas fait.

flacon

C’est ainsi que Didier et son équipe mettent au point la solution hydro-alcoolique, le gel que nous voyons fleurir sur les comptoirs des pharmacies dès l’arrivée de la grippe. S’il faut une minute trente pour se désinfecter avec de l’eau et du savon, il ne faut plus que vingt secondes avec la solution. Conséquence : le personnel hospitalier se désinfecte mieux, plus souvent, et les taux d’infection sont divisés par deux, la mortalité également.

Fin 2005, au nom de l’OMS, Didier commence une campagne mondiale de promotion de l’hygiène des mains. En 2006, au Kenya, il découvre que les flacons de solution sont sous clé dans les chambres des patients alors que cela en complique l’usage, donc limite leur efficacité. Ça l’enrage. Il cherche à comprendre : les flacons coûtent trop cher. Didier décide alors de libérer la formulation de la solution, d’en faire un bien commun pour en faciliter la production comme la diffusion. Aujourd’hui, elle est partout, parce que tout le monde peut la produire à moindre coût, à partir de cannes à sucre, de betteraves, de patates… Didier plutôt que de breveter sa découverte, plutôt que d’engranger des milliards, a préféré sauver des vies par millions.

Partager pour gagner plus

Quand j’ai rencontré Didier, j’ai très vite eu envie d’écrire son histoire, celle de la solution, celle aussi de son choix éthique. J’en ai parlé aux éditeurs. Pas intéressés. J’ai rongé mon frein pendant un an, puis j’ai compris que je devais écrire ce livre, parce que j’en avais les moyens, que les éditeurs le veuillent ou non. C’était important. Il me suffirait de le diffuser en Creative Commons, exactement comme la formule de la solution. C’est devenu une évidence.

Je me suis mis au travail. Après avoir lu le premier jet en août 2013, Didier m’a dit qu’on devait à tout prix publier en papier ce texte, lui donner de la visibilité, pour faire progresser l’hygiène des mains. Il propose alors aux laboratoires producteurs de la solution d’acheter des exemplaires et de s’en servir comme objet promotionnel. Très vite les précommandes grimpent. On en arrive à 27 000, dont beaucoup en anglais, en japonais, en allemand, en portugais (et très peu en français).

Les éditeurs changent soudain d’avis devant le potentiel business. Le geste qui sauve sort finalement en mai 2014 en cinq langues simultanément et sous licence Creative Commons. Quelque chose d’assez extraordinaire survient alors. Partout dans le monde, des médecins, des infirmières, des bénévoles traduisent le texte dans leur langue : en arabe, en farsi, en ourdou… Le livre est aujourd’hui disponible en quatorze langues. Et ça continue. Parce qu’il n’y a rien à négocier, pas d’argent à verser, sinon l’équivalant des droits d’auteur à une fondation que nous avons créée (et encore sans obligation contractuelle).

Le geste

Le paradoxe : j’ai tout de même gagné environ 10 000 euros avec ce livre, parce que j’ai vendu des exemplaires en direct dans les langues étrangères en papier et en numérique, parce qu’aussi j’ai aidé à la création de certaines localisations du texte. Au tarif horaire, ce n’est pas cher payé (certains consultants Internet moins branchés que moi facturent 10 000 euros/semaine). Pourtant, c’est déjà bien plus que ne gagnent la plupart des auteurs avec leurs textes. J’ai été invité à Vienne, en Iran, je vais bientôt à Budapest. Encore pour parler du livre. Un autre est en gestation, pour lequel j’ai reçu une bourse de l’université de Genève. Mes revenus d’auteur se diversifient, exactement comme ceux des musiciens. Les droits d’auteur traditionnels ne représentent qu’un des flux financiers possibles. On ne peut échapper à la fluidification de la société. Pour moi, le droit d’auteur et les contrats d’édition qui l’accompagnent ressemblent à des grains de sable jetés entre les engrenages d’un moteur.

J'ai débranché en russe

Un exemple. En 2012, j’ai publié J’ai débranché sous copyright traditionnel. Des éditeurs étrangers ont voulu le traduire. Un seul s’est engagé. À combien de traductions en serions-nous si ce livre était en Creative Commons ? À beaucoup plus sans doute. Je n’y aurais peut-être pas gagné financièrement, mais humainement à coup sûr.

Sans même évoquer la dimension politique, libérer une œuvre offre plus d’avantages que d’inconvénients. Ça ouvre des possibilités. Dans mon cas, une plus large diffusion, des traductions, des voyages, des rencontres… Des dizaines de milliers de copies du Geste qui sauve circulent. Avec une licence classique, le livre limité au marché français, j’aurais dû me contenter de 500 exemplaires (et de 500 €).

Attention : tous les livres n’ont pas un potentiel traduction. Publier en Creative Commons le premier roman venu est un acte de foi, pas une stratégie marketing. Reste qu’un texte ainsi libéré ne se retrouve pas enfermé après quelques semaines dans des cartons poussiéreux ou au fond des rayonnages d’Amazon. L’auteur en reste le propriétaire et peut le faire vivre. Quand le Creative Commons n’a aucun effet immédiat, c’est un pari sur l’avenir.

La revenu de base à la place du droit d’auteur

Donc, pas de solution miracle. Comment faire ? Au fait, auteur est-ce un métier ? Il l’a toujours été pour moi, mais peut-il être pour tous les auteurs ? Non, bien sûr. C’est mécanique. Nous sommes au moins 100 000 auteurs édités rien qu’en francophonie et il faudrait que les lecteurs soient plus nombreux et plus voraces pour nous soutenir tous. Pour autant, toutes nos œuvres ont leur importance. Je n’ai aucune envie de décourager les gens d’écrire, bien au contraire.

Dans cette société de la profusion informationnelle, le droit d’auteur traditionnel n’est plus adapté. Outre de déposséder les auteurs de leurs œuvres au profit des éditeurs, il ne peut rémunérer dignement qu’une poignée de créateurs, une élite pas plus nombreuse que les joueurs de foot en première ligue 3 000 auteurs et traducteurs gagnent plus 8 000 €/an, autant dire que seulement quelques centaines gagnent un salaire raisonnable). Le problème n’est plus les quelques auteurs qui gagnent leur vie avec leurs textes, mais l’ensemble des créateurs. Nous devons chercher une solution universelle.

J’ai pu écrire Le geste qui sauve grâce à mon revenu de vie, Didier a renoncé à la fortune parce qu’il est fonctionnaire dans un hôpital public et parce que son salaire de professeur lui suffit. Nous avons tous deux fait un pas vers les biens communs parce que nous étions pris en charge par la société, mes locataires, la ville de Genève (et tous les innombrables auteurs-professeurs devraient avoir la même éthique). Pour avancer dans cette direction, nous avons eu besoin d’une forme de sécurité. C’est vrai pour l’écrivain, le médecin, mais aussi pour le bénévole qui participe à la vie de la cité. C’est vrai pour les parents qui préparent leurs enfants à gérer la société de demain, c’est vrai pour nous tous quand nous effectuons des tâches socialement vitales et pourtant jamais rémunérées ni prises en compte dans le PIB.

L’art est utile. Il nous soutient. Il nous enchante. Il nous stimule. Une société sans art serait invivable. Et ce n’est pas au marché ni à des marchands de décider quel art a sa place dans la société. C’est aux créateurs eux-mêmes de prendre des risques. Voilà pourquoi je pense que toutes les créations non marchandes doivent être rémunérées, artistiques comme utilitaristes. Toutes ces tâches aujourd’hui non rémunérées doivent l’être pour leur fonction sociale fondamentale.

Ceux qui n’ont pas eu ma chance ou celle de Didier doivent pouvoir créer et libérer leurs œuvres. Ce ne sera possible que si nous inventons les conditions sociales de cette possibilité. Sinon rien ne changera. Les rentiers comme Flaubert ou Proust en leur temps œuvreront pour la postérité, tout en se moquant des copies illicites, pendant que quelques vedettes éphémères engrangeront des millions (et seraient bien mal placés pour jouer les pingres et crier au piratage). Nous arrivons au bout de cette logique. Nous avons besoin de plus d’intelligence collective, de sans cesse plus de création. Dans cette perspective, le droit d’auteur traditionnel pensé pour une caste de privilégiés milite pour la rareté (privilégiés par rapport à la masse de tous ceux qui le sont pas et non privilégiés dans l’absolu, avec le privilège de vivre de ses écrits). Il fait en sorte que les auteurs suffisamment payés soient peu nombreux, il nie à la foule des créateurs le droit même d’exercer.

Je n’ai rien contre ce droit d’auteur, mais je l’envisage comme une cerise sur le gâteau. Il me permet d’aller en vacances avec les enfants ou de leur payer de nouvelles raquettes de tennis, des livres parfois. Je ne suis pas communiste. Je n’ai rien contre la fortune de quelques-uns. En revanche, tous les créateurs doivent être soutenus par un dividende universel inconditionnel (et nous sommes tous créateurs). En échange, ils devraient partager leurs créations, sans s’interdire de les vendre et de pourquoi pas gagner beaucoup d’argent grâce à elles.

La crise du droit d’auteur, la crise qui traverse la profession des auteurs, n’est qu’un infime soubresaut dans un cataclysme plus général. Quand les machines travaillent de plus en plus à notre place, quand nous avons de plus en plus de temps pour créer, quand copier les biens culturels ne coûte plus rien, il nous faut repenser notre organisation sociale.