Thierry Crouzet

Journal d’un écrivant bricoleur

NetLittérature 10/96

1/ Tout commence à Lyon. Dans un café, François Bon me demande si j’ai un scan de Bug, un de mes petits livres faits main dont j’ai parlé lors du colloque Internet est-il un cheval de Troie ? Pas de scan, mais je promets de faire ça.

François en mode multitâche

2/ Le lendemain, je repense à Bug, à mes expériences autour des livres objets, toutes emprisonnées dans de vieux fichiers XPress des années 1990, et dont je possède quelques traces papier. Je me demande comment je pourrais mettre en numérique ces antiquités.

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3/ Depuis des années, je maquette mes textes papier avec InDesign. Je n’ai jamais rouvert mes montages XPress. J’installe une version d’essai gratuite du logiciel que j’ai tant aimé. Il refuse d’ouvrir Bug. Le fichier est trop ancien.

XPress

4/ Impossible de ne pas penser à l’obsolescence inévitable de nos créations numériques. Tout cela finira enterré, peut-être que faute de print nous perdrons l’essentiel. À moins que les IA soient capables de reconstituer nos fichiers, de recoder des lecteurs, de raviver nos mémoires (et les leurs).

XPress

5/ XPress me suggère de télécharger un convertisseur, sans n’indiquer de lien. Je finis par trouver un programme qui me demande de m’enregistrer (je saisis de fausses coordonnées). Enfin, j’ouvre mon vieux fichier. C’est comme retrouver un trésor dans une boîte de conserve que j’aurais enterrée enfant. Une fois que j’ai réassocié les typos et les images, je réussis à générer un premier PDF absolument pas exploitable. Mon texte était monté pour une impression artisanale sur une laser et non pour une diffusion moderne. Il ne peut plus que me servir d’ébauche pour une nouvelle version.

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6/ Je remonte sur InDesign un fac-similé. À ces conditions, je commence par relire le petit texte qui accompagne les illustrations. Sous Ulysses où je l’importe, je me contente de déplacer quelques virgules. Le montage lui-même est l’affaire d’une heure.

Xpress

7/ Mais la version en noir et blanc ne me convient pas. Bug était imprimé sur des feuilles tantôt jaunes, tantôt roses, vous savez ces feuilles utilisées lors des examens. Je dois jouer avec les transparences pour simuler cet effet. Me voilà avec un fichier InDesign.

InDesign

8/ Se pose maintenant la question de la diffusion. Je pourrais envoyer le PDF généré à François. Ça pourrait convenir, mais l’idée du livre objet serait perdue.

PDF

9/ J’entrevois la possibilité d’un epub composé uniquement d’images. Pour lire, il faudrait bloquer la rotation automatique de la tablette ou de la liseuse et tantôt s’intéresser au texte, tantôt aux images. J’exporte mes planches InDesign en images, les fais pivoter de 90°, les compresse et les importe dans un nouveau dossier Ulysses que j’exporte ensuite en epub (bonjour les combines, et je passe les détails).

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10/ J’obtiens un ePub, que je publie au passage en libraire (Apple, Kobo, Amazon…). Quand la rotation de la tablette/liseuse est bloquée, le livre-objet numérique se manipule presque comme l’original papier. À la verticale pour lire, à l’horizontale pour regarder. Sur Kindle, c’est un poil petit, mais parfait sur iPad.

Trois versions

11/ Quand demain nous aurons communément de grandes tablettes à encre électronique, nous pourrons à nouveau nous amuser à ce genre de mise en page un peu complexe, totalement impossible en ePub, à cause du liquid design inhérent à cette technologie. Les écrans de grande taille autoriseront à nouveau le fix design des PDF, et donc signeront le retour d’une forme de livres d’artiste.

PS : Vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai passé plus de temps à raconter ma bidouille qu’à la bidouiller ? C’est qu’il me paraît important de documenter le travail de l’écrivain d’aujourd’hui, en tout cas s’il a le désir d’explorer les possibilités que nous offre la technologie.