Thierry Crouzet

Le Web est derrière nous

NetCulture 2/125

Je commence ce texte sans fil rouge, avec pour fardeau des sensations à évacuer, avant tout pour me faire du bien. C’est tout sauf un article, plutôt une note de journal, mais je pressens qu’elle sera assez longue pour se tenir toute seule.

Ce que je vois sur le Net, ce que j’y éprouve, ce que j’y fais me met de plus en plus mal à l’aise. Ce sentiment n’est pas universellement partagé. Des amis très actifs dans la communauté du libre ou des nouvelles monnaies ou de la vidéo me rappellent après chacun de mes articles pessimistes qu’il se passe encore des choses formidables sur le Net.

Je ne dis pas le contraire. Quand on soulève le tapis, on trouve parfois de la poussière d’or. C’est partout comme ça, même à la TV. Il me faut d’ailleurs revenir à cette TV, ravagée par la pub, par la quête de l’audimat, avec toutefois quelques coins chaleureux. En tous cas, voilà ce qu’en disent ceux qui la regardent encore. Arte, par exemple, qui réussit à projeter une image respectable chez mes amis, mais elle n’y réussit que parce que c’est une chaîne d’état.

Faudra-t-il demain des blogueurs d’état, des gens payés pour être à contre-courant, pour ne pas se soucier de rentabilité et d’audience ? Des fous du roi, des fanfarons publics, ce qui serait le comble de la décadence. J’admets que c’est déjà le cas dans le champ littéraire, où la plupart des auteurs vivent de subventions et non des ventes de leurs livres.

Donc, oui, il se passe encore des choses dans les recoins du Web, je ne le nie pas, c’est ma seule lueur d’espoir. Mais ces choses, ces graines pour demain, ont de moins en moins de poids face au tumulte extérieur. Nous avons pensé que le Net sauverait le monde de la TV, mais il a sur lui un effet plus délétère qu’elle. Dans ses recoins protégés, je ne suis même plus sûr que les graines conservent leur capacité à germer tant les terres environnantes sont exsangues.

Le libre en question

Un exemple. Dans le domaine de l’écriture, le logiciel libre a perdu la partie, selon moi. Ulysses et IA Writer mènent la course à l’innovation, pas des initiatives libres. C’est un peu partout la même chose. OK, le logiciel libre est au cœur des infrastructures, dans les fondations du Net, mais il me paraît avoir de plus en plus de mal à gagner la surface, et surtout à gagner le cœur des utilisateurs, donc à les convertir à la philosophie du libre.

J’en arrive même à douter. Comme je trouve mieux ailleurs, je me dis que la philosophie du libre n’est qu’un idéalisme, que j’aime, que je continuerai à promouvoir… mais ne suis-je pas un de ces vieux communistes encore amouraché de sa doctrine malgré les catastrophes historiques ?

Quand je juge les applis d’écriture en toute objectivité, je dois admettre que les libres ne sont pas à la hauteur. J’y suis obligé. Alors qu’est-ce qui cloche ? Est-ce comme avec le communisme ? Parce qu’il n’a jamais vraiment été appliqué ou est-ce parce qu’une belle idée ne suffit pas à faire un monde meilleur ? L’idéal n’est-il tout simplement pas en train de se heurter au principe de réalité ?

J’ai déjà évoqué ce ver dans le domaine du libre. On pourrait théoriquement le détruire si on avait à notre disposition des monnaies libres, car il est impossible de développer une économie du libre quand les développeurs doivent survivre avec des monnaies privatives. C’est très logique, mais peut-être encore trop simplement logique et pas assez réaliste. Si le ver est logé plus profondément, les monnaies libres végéteront tout autant que les logiciels libres. Le ver est peut-être tapi au fond de la nature humaine, et si c’est le cas il nous faudra bien plus que quelques innovations théoriques pour le déloger.

Ce ver profond m’inquiète. Il ronge Internet, il ronge nos sociétés, il les pousse à s’effondrer puis à se reconstruire après une purge radicale. En attendant, je n’ai pas envie de me défendre avec des pistolets à eau sous prétexte que ces pistolets seraient libres. La vie ne se résume pas à une équation qui aurait une seule solution. Je laisse cette façon de penser aux religieux, aux gourous, aux extrémistes.

Je n’ai pas davantage envie de me réfugier dans une communauté, une église où les coreligionnaires se rassureraient les uns les autres, se persuadant qu’ils ont raison contre tous les autres. Je connais le pouvoir de la foi, il peut être grisant, mais comme toute griserie il nous éloigne de la réalité.

En choisissant de vivre dans le Midi, j’ai déjà choisi de me mettre physiquement en marge de l’hyperactivité contemporaine, je n’ai pas envie d’exagérer cette mise en l’écart en m’enfermant dans un groupuscule, tant bien même j’en partage les espoirs. Je suis un humain au milieu des autres humains.

Repenser aux radios libres

Que faire ? J’en reviens à la TV. Isa me fait remarquer que son père avait fait le choix de ne pas l’avoir à la maison. C’était dans les années 1970. C’était assez rare cette position à l’époque. Il y a toujours des gens qui refusent les irruptions médiatiques, majoritairement nocives, et s’en protègent, sans pour autant passer à côté de leur temps.

J’ai connu dans ma jeunesse la vague des radios libres. On fait souvent l’analogie avec Internet. Ça commence par un vent de folie créative, puis ça se structure, ça devient un business. Des radios libres survivent, heureusement, mais aucune ne rivalise avec les groupes médiatiques. Non, ce n’est pas qu’une question de monnaie privative. Ça tient aussi à la volonté de puissance et de reconnaissance des animateurs, au désir mimétique des auditeurs, ça tient à ce que nous sommes.

À ses débuts, le Web a réinventé la radio libre, il a régénéré son idéal, pour suivre la même courbe évolutive, dictée certes par le business mais avant tout par les travers humains. Comme nous n’avons pas connu un retour aux radios libres, à l’époque où elles dominaient les ondes, nous ne connaîtrons pas un retour au Web libre des débuts. L’avenir nous surprendra, mais ailleurs. J’ai envie de creuser le sol à la recherche des graines nouvelles, plutôt que de m’acharner à défendre celles qui refusent de germer depuis des années.

Est-ce raisonnable ? De nouvelles graines entraîneront un nouveau printemps, suivi d’un été radieux, d’un automne flamboyant puis l’hiver reviendra. Si le ver est dans l’homme, il faut s’arracher à ce cycle et travailler l’homme au corps. C’est ce que nous faisons en écrivant, en créant, mais nous avançons par sauts de puce, à une vitesse infime comparée à celle explosive des nouvelles technologies. Nous nageons dans leurs vagues immenses. Se tenir à leur surface est déjà un succès appréciable. Je ne suis pas sûr que nous puissions en espérer plus. Nous devons nous attacher à l’humain et cultiver en nous ce qui est singulier. Je ne vois guère d’autre perspective, en ce moment.

La déconnexion n’est pas une solution

En 2011, j’ai débranché, fatigué de me heurter à des murs, immobiles et qui s’élevaient toujours plus haut, toujours plus épais. La prison se construisait lentement autour de moi et j’en ai claqué la porte pour me ressourcer.

Aujourd’hui, je suis dans un état d’esprit différent. Je me tiens à distance des murs, je les contourne, les ignore, passe au travers. Mais je les vois de mieux en mieux, partout, avec leur influence catastrophique sur les opinions. Plus ils cultivent la peur de l’altérité, plus le dégoût grandit en moi en même temps que mon impuissance.

Les privateurs de monnaie accentuent sans cesse leur pouvoir. Ils ne laissent plus aux foules que le désespoir, celui qui en démocratie peut conduire au pire. Les privateurs n’ont d’autres perspectives qu’un rebond grâce à une nouvelle technologie ou à un effondrement, ou tout au moins un affrontement destructeur de richesses.

Je ne peux pas fuir le Net et les laisser faire sans rien dire, je dois continuer d’y creuser des tunnels sous ses murs. Une époque de résistance commence. Je vois pour nous deux façons d’agir.

  1. Nous attaquer aux soubassements depuis des points indépendants, des blogs par exemple, mais surtout des objets flottant tant dans l’espace numérique que physique. Des livres, des journaux, des affiches, des clés USB, de simples mails… Des objets que leur simplicité technique rendra résilients.
  2. Attaquer au marteau les murs depuis les murs eux-mêmes. Et donc ne pas renoncer à publier sur les plateformes, ou même sur les réseaux sociaux, mais le faire en déjouant leurs règles. En cultivant les liens de qualité plutôt qu’en nous focalisant sur les indices quantitatifs.

Et si, soudain, j’étais populaire qu’est-ce que je ferais ? Déjà, si je ne suis pas populaire, c’est parce que je n’ai jamais vraiment joué le jeu, même quand j’en ai eu l’occasion. Mais si malgré tout ça m’arrivait ? Je pense à Gorbatchev. Il a dynamité l’URSS de l’intérieur. J’espère qu’il me restera assez de lucidité pour allumer une mèche au milieu de l’édifice, et je reproche à tous ceux qui en ont l’occasion de ne pas le faire tout de suite.

PS : Première mesure. Sur mon blog, je cache les boutons de recommandation sociale. Je ne veux plus faire la promotion des services qui je l’estime ont détruit le Net que j’aimais. Par tous les moyens nous devons continuer de faire circuler les liens, même sur les réseaux sociaux, mais sans faire leur apologie. Nous sommes les ouvriers qui les détruisons à coups de marteau. Ça a marché pour le mur de Berlin, ça peut marcher pour les murs qui se dressent sur le Net.

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