Thierry Crouzet

Le bug avec les idéologies du Net

NetCulture 7/136

Depuis une trentaine d’années, nous n’avons pas été avares en nouvelles théories politiques qui devaient changer le monde si elles étaient appliquées.

  • Les logiciels libres, l’art libre, les monnaies libres… vs les logiciels propriétaires, les œuvres sous copyright, les monnaies privatives de liberté.
  • La gratuité, l’abondance, le coût marginal zéro… vs le tout payant, la pénurie artificiellement maintenue au profit des capitalistes.
  • L’économie du don vs l’économie marchande.
  • La décentralisation réticulaire, l’horizontalité, l’auto-organisation, la coopération vs la subordination, le management top-down et la coercition.
  • Le tirage au sort ou la démocratie directe vs le vote et le modèle représentatif élitiste.
  • Le revenu de base vs pour unique horizon le salariat ou le chômage.

Nous pensions que, en mettant en œuvre ces théories, nous aboutirions à un monde plus fraternel, plus harmonieux, plus libre, plus respectueux, plus égalitaire… Nous pensions nous battre pour nos valeurs. Le problème, nous avons fini par confondre nos valeurs avec les théories politiques censées leur profiter.

Cette dérive n’est pas sans poser de problème. Maintenant, dès que je questionne une des ces théories, notamment celle du logiciel libre, on me tombe dessus comme si j’avais renié nos valeurs. C’est bien du contraire qu’il s’agit. Je fais clairement la distinction entre mes valeurs et le chemin qui me permet, et nous permet, de les cultiver. Je me dois d’ouvrir les yeux quand nos théories sont susceptibles d’entraîner des effets inverses à ceux escomptés. Je ne suis pas attachée aux théories, seulement aux valeurs.

Je reprends le cas du logiciel libre. Un beau matin, Richard Stallman a une illumination. Il postule les quatre libertés que devrait disposer un logiciel pour être en accord avec nos valeurs. Depuis ce postulat est écrit dans le marbre comme s’il avait été dicté par dieu le père, comme si c’était une vérité tombée d’une réalité transcendante.

Qui a démontré que les quatre libertés étaient nécessaires pour les logiciels, et surtout qu’elles participaient à la fraternité ? Il ne s’agit même pas de chercher une démonstration, nous sommes dans l’humain, dans le social. Il ne faut donc pas démontrer, mais observer. Qui a observé sur le terrain que le logiciel libre participait à la fraternité ? Si on ne fait pas ce travail, on reste dans l’idéologie et l’idéologie participe bien rarement à la fraternité.

Conversation initiée par Goofy à suivre sur Twitter…

Une valeur est de l’ordre de la croyance, ou de la convention sociale. Ce n’est pas quelque chose qui se soumet à la preuve. En revanche, c’est très différent pour les théories susceptibles de contribuer au développement d’une valeur. Si on ne peut jamais prouver une théorie politique puisqu’on est dans le domaine social, on peut en revanche observer ses conséquences, parfois désastreuses. Pensons au communisme qui sur le papier devait contribuer à la fraternité, mais qui a eu l’effet inverse.

Donc j’observe ce qui se passe sur le terrain, plus particulièrement sur le Web. Les liens hypertextes sont libres. Ils respectent les quatre libertés postulées par Stallman.

  1. Nous sommes libres d’utiliser un lien, c’est-à-dire de le traverser pour arriver sur une nouvelle page.
  2. Nous sommes libres de l’étudier, c’est-à-dire d’en observer la syntaxe.
  3. Nous sommes libres de le modifier, par exemple, de pointer vers un domaine plutôt que vers une de ses pages.
  4. Nous sommes libres de copier un lien sur de nouvelles pages ou de le transmettre par mail ou autres techniques sociales.

C’est justement à cause de cette extrême liberté que Google a pu indexer la totalité du Web et devenir le monstre que nous savons. Je n’ai pas l’impression qu’il participe à la fraternité, ni que le monde soir meilleur depuis l’avènement de Google.

Les quatre libertés ne sont ni des conditions suffisantes ni nécessaires à la fraternité. Elles sont le fruit d’un illuminé qui a fait croire à beaucoup de gens que son illumination était la seule vérité possible. L’illuminé lui-même n’est pas responsable, c’est tous ceux qui suivent ses injonctions sans les questionner qui font de lui, a posteriori, un illuminé.

Nous devons prendre garde. Quand les défenseurs d’une théorie n’acceptent pas la critique, nous basculons dans le fanatisme. C’est en soit la démonstration que les valeurs ont été oubliées au profit d’un système, qui comme tous les systèmes invente ses hiérarchies, ses territoires, ses purgatoires. Si dès qu’on touche au fondement du libre, les fanatiques se pointent… c’est en soit la démonstration qu’il y a un gros problème d’extrémisme avec cette secte.

Un théoricien ne devrait pas agir différemment d’un entrepreneur. Il pose ses idées, il les met en œuvre, si elles n’atteignent pas leur objectif, il les amende ou il passe à autre chose.

En commentaire, Stéphane Gallay me dit : « Je lis cet article, je vois le questionnement, mais quelque part je me demande si le vrai souci, c’est que des modèles comme celui de la gratuité – un peu comme celui du revenu universel – sont porteurs de disruptions majeures et que des réactions telles que celle-ci ne sont pas une crainte d’un saut vers l’inconnu ? »

Je ne suis pas d’accord. Ça fait plus de quinze ans que je me bats pour les théories politiques listées plus haut. Mon blog est sous licence Creative Commons. J’ai distribué plusieurs de mes livres gratuitement, notamment Le geste qui sauve qui est aujourd’hui traduit en dix-sept langues. J’ai fait ma part du boulot, et je suis en ce moment même en train de la poursuivre, puisque ce billet est libre comme tous les autres.

Ai-je tourné le dos à mes valeurs ? Je ne crois pas, mais je suis inquiet pour elles quand je vois l’aveuglement se glisser dans les rangs de ceux qui les défendent. J’ai défendu le revenu de base, mais j’ai aussi vu les idéologues nous répéter que cette mesure serait géniale, en s’appuyant sur deux ou trois expérimentations minuscules. Nous n’en savons rien. Nous devons être prudents. Nous devons expérimenter comme nous le faisons avec le libre en informatique, et comme avec lui nous devons observer.

Bizarre, le libre conduit à Google. Ça interroge, non ? Bizarre la transparence du code n’entraîne pas la confiance. Bizarre, les logiciels libres restent de pâles copies des logiciels commerciaux. Bizarre, la gratuité intrinsèque au libre entraîne l’émergence d’une élite de gestionnaires qui eux ne travaillent pas gratuitement. Alors, naturellement, je me demande si nos postulats ne sont pas, dans certaines conditions, contre-productifs, voire nocifs.

Nous devrions mettre en œuvre des boucles de feedback qui sans cesse nous pousseraient à remettre en cause nos postulats.

Cette dernière proposition n’est pas un nouveau postulat, simplement la croyance que la pratique est supérieure à l’idéologie. À un moment donné, il faut accepter de s’être trompé et changer de route.