Thierry Crouzet

Comment se faire éditer ?

Édition 6/176

Je ne vais rien vous dire de très agréable si vous aimez la littérature, l’art, les expériences. Je vous conseille de ne pas poursuivre plus loin ce texte, à moins que vous ne le preniez comme la démonstration de la nécessité littéraire de basculer dans l’espace numérique.

Il y a quelques mois, un ami m’a demandé de faire passer son nouveau manuscrit à quelques éditeurs. Je lui ai conseillé de présenter d’abord son texte sur une page et de soumettre cette page. Il m’a répondu que c’était impossible, qu’il écrivait des livres et pas des résumés, en quoi il a tout à fait raison. J’ai donc transmis le manuscrit, et lui de son côté, et il attend toujours une réponse.

Cette mésaventure prouve que je n’ai aucune influence auprès des éditeurs, et ça n’est pas nouveau, mais elle devrait nous inciter, nous autres auteurs, à parfois nous mettre à leur place. Ils reçoivent des dizaines de pavés par semaines. Ils croulent déjà sous les textes des auteurs qu’ils connaissent ou qu’on leur recommande. Une simple présentation a plus de chance d’attirer l’attention.

Il y un an, j’ai découvert que cette technique de la lettre d’intention prenait un tour nouveau quand j’ai récupéré la présentation de Ragdoll, le premier roman de Dan Cole, un jeune ambulancier de Bornemouth en Angleterre.

Ce n’était pas à proprement parler une lettre, mais un magnifique document de 23 pages, monté par Trapeze/Orion Publishing Group, l’éditeur londonien de Dan Cole, pour vendre le livre au cinéma, aux TV et aux autres éditeurs étrangers, et cela plus d’un an avant sa sortie prévue le 23 février prochain.

J’apprenais alors que les enchères étaient vertigineuses, même en France, bien que personne n’ait lu le manuscrit, seulement les premiers chapitres et cette fameuse présentation.

Plus je lisais la présentation, plus j’avais mal pour la littérature. Une avalanche de superlatifs pour ne pas parler du texte, mais de la jeunesse et du look de l’auteur, de son avenir plein de promesses, d’autres superlatifs pour dire en quoi le roman serait un succès, puis pour venter Trapeze et son marketing, et les investissements publicitaires qui seraient consentis pour faire de Cole une star (et ça a marché, car signatures dans des dizaines de langues, série TV en préparation…).

Peu importe que Cole ait rencontré Trapeze grâce à un agent, j’étais en train de découvrir comment désormais les éditeurs partent à la recherche d’autres éditeurs, non pas seulement avec des textes, mais avec des argumentaires, des chiffres et des promesses (exactement comme tous les commerciaux).

Et si les éditeurs travaillent ainsi entre eux, il me paraît important que les auteurs le sachent, et songent peut-être à s’inspirer de leurs méthodes. Et si cela leur fait mal, c’est que la dimension business de l’édition leur déplaît. Oui, idéalement un texte devrait parler par lui-même, mais l’idéal n’est concevable que hors de la sphère marchande (ici, par exemple, sur mon blog).

Si on veut être édité, il faut jouer le jeu des éditeurs, ou espérer tomber sur un éditeur qui refuse les règles, et néanmoins réussit à s’en tirer (si vous connaissez cet éditeur, présentez-le-moi).

Pourquoi ne suis-je pas en train de fulminer contre cette dérive du monde de l’édition ? Tout simplement, peut-être, parce que j’en ai accepté les conventions avec Résistants qui sera publié le 19 avril par Bragelonne.

J’ai écrit ce thriller pour sensibiliser un maximum de lecteurs au problème grandissant de la résistance des bactéries aux antibiotiques, et j’ai donc besoin pour une fois de jouer le jeu du marché.

Notre but est de diffuser ce texte le plus largement possible, en France, mais aussi hors de France. J’ai donc construit une présentation sur le modèle de celle de Trapeze, en m’appuyant sur les particularités de Résistants. J’ai tout simplement créé un document pour donner envie d’en savoir plus, un document que j’aurais pu utiliser pour rechercher un éditeur.

Bien sûr Ragdoll comme Résistants se prêtent à cet exercice, mais c’est sans doute le cas de tous les livres. Si nous voulons qu’ils soient lus, nous devons investir du temps pour qu’ils le soient, au moins par les éditeurs, au moins par les premiers lecteurs.

Je ne vous dis pas que ça marchera pour Résistants, j’ai fait le maximum de mon côté. Bragelonne travaille de son côté. Nous aurons bientôt une version anglaise du livre. Nous travaillons et nous croisons les doigts. Mais que ça marche ou non pour nous, c’est ainsi que ça se joue sur le ring.