Thierry Crouzet

Mars 2017

Lundi 1er, Balaruc

Mardi 2, Balaruc

Mon Mac s’éteint brutalement. Il ne s’agit pas d’un bug logiciel, mais d’une panne matérielle. Je pense aux données non sauvegardées comme photos ou maquettes que je ne synchronise pas dans le cloud. Et puis je touche ma machine, elle est brûlante. J’attends cinq minutes, et elle accepte de redémarrer. Je lance un backup, avec soulagement.


Hier soir, nous finissons par regarder Black Mirror. J’ai rarement autant ri jaune. Le cynisme anglais poussé à son plus haut. Faire baiser un Premier ministre avec un cochon, seuls les Anglais pouvaient oser. Et ce matin, je découvre que François Bon veut se faire payer pour écrire des livres de chien. Si François était anglais, je serais mort de rire, plié en deux. Son billet vaut un épisode de Black Mirror.

Mercredi 3, Balaruc

Dimanche 5, Balaruc

Suis narcissique. Je reçois des alertes quand on parle de moi sur le Net. Celle en date d’aujourd’hui me fait exploser de rire : « Pour comprendre que l’ancêtre des ordinateurs modernes était mécanique et que c’est un certain Thierry Crouzet qui dans les années 30 a inventé le binaire. » Un copier-coller malencontreux, comme je vois Tim en faire pour ses exposés de cinquième. Ou comment la connerie peut s’empiler sur la connerie, et finir par atteindre la masse critique dès que survient une élection.

Lundi 6, Balaruc

Quand je dis que je ne voterai pas contre Le Pen, on me dit que j’accepte implicitement les lois xénophobes qui seront promulguées. C’est justement notre version de la démocratie qui autorise des Le Pen à prendre le pouvoir, ou des voleurs, ou des menteurs, ou des incompétents… Repousser Le Pen cette fois, c’est se préparer au pire la prochaine fois. Nous devons penser un autre système, qui empêche une fois pour toutes ces abominations, et ce n’est pas en votant contre tel ou tel candidat que nous y réussirons.

Mercredi 8, Balaruc

Jeudi 9, Bouzigues

Je vais me faire couper les cheveux. Pendant que je patiente, une des coiffeuses discute avec sa cliente de ses week-ends au mont Aigoual, le point culminant des Cévennes, à une heure et demie de chez nous. « Le propriétaire de notre appart connaît Bouzigues et Sète. C’est fou, non ? Le monde est petit… » J’ai beaucoup ri (décidément, je ris beaucoup dans mon carnet). Ça m’a fait penser à une histoire survenue peu après la Seconde Guerre mondiale dans les Alpes. Une Tignarde part en voyage de noces à Bourg-Saint-Maurice, en bas, dans la vallée. Alors, elle s’exclame : « La France, c’est beau ! »

Vendredi 10, Balaruc

En 1922, Lord Carnarvon est un des premiers archéologues à entrer dans la tombe de Toutankhamon avec Howard Carter. Quatre mois plus tard, il meurt suite à une septicémie, provoquée lorsqu’il s’est blessé en se rasant sur une piqûre de moustique. On parle alors de la malédiction du pharaon. Si les antibiotiques avaient existé à l’époque, Lord Carnavon ne serait pas mort à cette occasion et la malédiction n’aurait pas enfiévré les imaginaires. Ce pourrait être le point de départ d’une uchronie.

Samedi 11, Balaruc

Résistants, cette fois c’est bouclé. Reste plus qu’à trouver des lecteurs : les choses compliquées commencent, pour lesquelles je ne suis pas doué.

Dimanche 12, Balaruc

Mardi 14, Uzès

J’interviens dans un lycée à l’occasion de l’opération Dix-Moi-Dix-Mots du ministère de la Culture. C’est la première et la dernière fois qu’on m’y prend, je suis écrivain, pas prof de substitution.

Vendredi 17, Balaruc

J’ai sauté des corrections de Résistants aux corrections de L’affaire Deluze, envie de solder tous les projets ouverts, pour en ouvrir de nouveaux, sur des bases vierges.


À Sauramps, j’écouter Claude Ecken lire des passages de son dernier livre. Et toujours la même impression quand j’entre dans une librairie : nous sommes fous, pourquoi écrivons-nous autant, pourquoi publions-nous autant ?

Dans la fantasmagorie populaire, un auteur est un être singulier. Il suffit d’entrer dans une librairie pour constater combien il n’est qu’une victime du mimétisme.

Samedi 18, Balaruc

Cinquante kilomètres de VTT, mal partout.


Une idée saugrenue me trotte dans la tête. Si les promoteurs du logiciel libre sentent la nécessité de créer une monnaie libre, c’est bien parce qu’ils estiment important que nous valorisions nos échanges… ce qui d’une certaine façon contredit deux des principes du libre : tout le monde peut copier une œuvre et la faire circuler, sans avoir besoin de la payer. Mais si on crée une monnaie, c’est bien parce que payer est nécessaire, parce que c’est un système qui a fait ses preuves… et donc, donner nos logiciels, nos œuvres, n’a tout simplement aucun sens. Le libre poussé jusqu’à la monnaie entraîne sa négation.

Lundi 20, Balaruc

Vendredi 24, Balaruc

Je dois assumer jusqu’au bout la contrainte best-seller de Résistants. Ne jamais en parler, faire comme si le thriller était ma forme naturelle. Et donc, ne pas jouer à l’écrivain expérimentateur.


La nuit, je lis Don Quichotte. Et voilà ce qu’écrit Cervantès, chapitre V, tome 2 : « Sans gouvernement vous êtes sorti du ventre de votre mère, sans gouvernement vous avez vécu jusqu’à cette heure, et sans gouvernement vous irez ou bien l’on vous mènera à la sépulture, quand il plaira à Dieu. Il y en a bien d’autres dans le monde qui vivent sans gouvernement, et pourtant ils ne laissent pas de vivre et d’être comptés dans le nombre des gens. »


Dès que je critique le libre, on me dit ce n’est pas parce quelques sagouins en bénéficient que ce n’est pas bien. On pourrait dire la même chose du communisme en accusant les apparatchiks d’avoir tout gâché. La véritable question est pourquoi telle idéologie magnifique sur le papier conduit à des horreurs ? Tout simplement parce que c’est une idéologie et non un produit de l’expérimentation.

Lundi 27, Balaruc

J’aime me faire insulter sur Internet. Souvent, envie de fuir à nouveau cette grande farce. Surtout fuir les réseaux sociaux. Ne garder qu’Instagram, parce que les images ne parlent pas, même si elles peuvent être insultantes.


Si je devais réécrire un thriller médical, il mettrait en scène un adversaire de la vaccination qui peu à peu change d’avis.

Mardi 28, Balaruc

Trois heures de vélo ce matin. La garrigue est sublime. Explosion de jaune et de rose sur fonds vert vif. Nous avons remonté un canyon bordé de sapins bleus. Nous étions en Amérique, très loin de chez nous.

Mercredi 29, Balaruc

Comment faire la promo d’un livre ? Inventer de fausses publicités.

Jeudi 30, Montpellier

Je participe à un atelier de création sonore. Découverte de SoundWays, une app pour créer des balades sonorisées. Tout ça devrait nourrir ma géolecture.


Rencontre une étudiante fan du Peuple des connecteurs. « Je ne comprends pas pourquoi tous les jeunes de ma génération n’ont pas lu ce livre. Ça dit tout haut ce que nous ressentons. Et ça nous donne des bases pour comprendre. » Il faudrait que je me décide à rééditer ce texte.

Vendredi 31, Balaruc

Bonne sortie en vélo ce matin, avec deux grimpettes du mont Saint Clair, et run contre le vent le long de la mer. En fin d’après midi, malgré les jambes lourdes, j’amène Isa en garrigue, profiter de ce moment miraculeux où on se croirait dans une autre région que la nôtre.


Devrais-je voter contre Le Pen pour repousser encore une fois la bête et conforter les conservateurs asservis aux banquiers ? Je crois que je préfère vivre sous le joug des seconds que des imbéciles. Mais je reste sûr d’une chose : à cause des seconds, les imbéciles finiront par atteindre le pouvoir.


Résistants existe physiquement…