Thierry Crouzet

La quatrième théorie > Historique

J’ai toujours aimé la génétique littéraire, à savoir comment les livres naissent et se transforment avant de se cristalliser. Autoanalyse sur La quatrième théorie parce que les conditions d’écriture du roman sont particulières, Twitter. Cette idée, que certains ont qualifiée de marketing, n’a pas surgi par hasard. Sa possibilité remonte presque à mon enfance et à de nombreuses rencontres.

  1. Depuis toujours, je suis fan de SF et de polar. Quand autour de mes dix-sept ans j’imagine pour la première fois écrire un livre, c’est un roman dans la lignée de Vance, Herbert, Van Vogt… mais une autre écriture m’accapare, celle du code informatique. La quatrième théorie n’aurait jamais existé sans ma double culture SF-polar/Code.
  2. À la même époque, je découvre le jeu de rôle grâce à Jeux & Stratégie. J’attends 1983 pour rencontrer d’autres joueurs. Dès lors, durant cinq ans, je ne cesse d’écrire des scénarios et d’animer des parties. Je prends l’habitude d’improviser une intrigue sur un vague canevas, ajoutant sans cesse des rebondissements, tout en restant à l’écoute des joueurs. Cette expérience me sera utile lors de la rédaction de La quatrième théorie sur Twitter en interaction avec les lecteurs.
  3. En 1987, alors que j’esquisse des nouvelles et un premier roman d’aventures, je tombe sur la célèbre mise en garde de Paul Valéry : il faut renoncer au roman, car on serait obligé d’y écrire des phrases du type « La marquise sortit à cinq heures. » Je prends conscience que la littérature d’imaginaire que j’ai tant prisée est pour l’essentiel une histoire de marquise. Je m’intéresse dès lors aux auteurs qui écrivent des romans en renonçant aux marquises, notamment les adeptes du Nouveau Roman et les membres de l’Oulipo comme Perec. Et je me lance dans cette voie austère de l’écriture à contrainte, produisant des livres qui ressemblent à des équations.
  4. Avant de finir par renoncer au romanesque, je mesure la force de la contrainte. Elle stimule l’imagination. Si la versification a longtemps était populaire, c’est non seulement pour ses qualités musicales, mais parce qu’elle pousse en avant le poète. Il y a peut-être un fond masochiste chez les auteurs. Chez moi aussi, je ne le nie pas. Face à un océan de liberté, nous avons tendance à nous perdre. Quelques règles peuvent paradoxalement nous libérer. Je n’ai jamais oublié cette découverte.
  5. Au début des années 1990, je dévore Gombrowicz. Dans Les envoûtés, un roman noir, gothique et maléfique, à part dans son œuvre, l’exergue m’intrigue : « Transporter ma contrebande la plus actuelle sur des chars à bancs vieillots, voilà qui me plaît. » Tout s’éclaire quand je découvre, dans Souvenirs de Pologne, que Gombrowicz a coulé ses thèmes favoris, l’immaturité et l’opposition aux systèmes normatifs des adultes, dans un roman populaire, dont il respecte les règles et les conventions jusqu’à frôler la parodie. « Je suis néanmoins porté à croire que cette idée de « mauvais roman » fut l’apogée de toute ma carrière littéraire – jamais, ni avant ni après, je n’ai conçu d’idée plus créatrice. »
  6. Début 2000, l’éditeur François Bourin qui a lu mes carnets de route, mon blog avant l’heure, me suggère de revenir à une forme classique. Je ne trouve pas mieux que me lancer dans la vie romancée d’Ératosthène. Je ne sais pas alors que je m’engage dans un mano à mano épuisant. Pour m’arracher à l’antiquité et changer d’air, j’écris des essais comme Le peuple des connecteurs, et comme nous vivons à Londres avec Isa, je lis à nouveau de la littérature de l’imaginaire, la langue de Shakespeare lui donnant à mes yeux un coup de neuf.
  7. En 2003, à Seattle, une amie me fait lire le Da Vinci Code qui vient juste de sortir. J’en parle à mon ami Serge Martiano, alors patron des éditions First, qui quelque temps plus tard me suggère d’écrire dans cette veine. Son idée : imaginer que les croisades n’ont jamais cessé. Après avoir rencontré aux États-Unis des intégristes chrétiens, j’esquisse un premier scénario qui commence par un attentat métro Madeleine, station dont la RATP me fournit tous les plans. En 2005, je tente d’adapter le scénario en jeu de rôle. J’ai l’espoir que les joueurs, en incarnant les personnages principaux, m’aideront à écrire le roman, notamment le volet psychologique pour lequel j’éprouve peu d’affinité. Après quelques parties, le projet capote.
  8. En 2006, au moment de la publication du Peuple des connecteurs, je rencontre François Collet, créateur du réseau Freemen, un réseau de blogueurs, et inventeur au cours d’une nuit de délire de la mythologie Freemen. Je me lance dans la rédaction d’une nouvelle croisade qui n’oppose plus les religieux, mais les religieux aux Freemen, dans l’espoir de vulgariser mes théories politiques et d’initier le lecteur à la pensée réseau. Encore un projet avorté. Toutefois, ma position littéraire évolue. Je suis dorénavant convaincu que nous avons besoin d’histoires contemporaines. Le romanesque peut être un véhicule pour la « contrebande la plus actuelle ». Les essais ne suffisent pas. Je lis State of Fear de Michael Chrichton, un roman à la frontière de l’essai.
  9. Le 9 mai 2007, j’ouvre un compte Twitter, @tcrouzet, dont je ne sais trop que faire, en parallèle de mon blog et de mon compte Facebook.
  10. Toussaint 2008, il fait nuit, nous entrons dans le Lot-et-Garonne où mes beaux-parents ont une maison. Au détour d’une route en lacet, des gendarmes nous arrêtent et nous demandent de faire demi-tour à cause d’un accident.
  11. Dans le numéro de décembre 2008 de Wired, je découvre la définition de Twiller : « A thriller composed and published entirely on Twitter. At 140 characters per installment, these works of serial fiction are the microblogger’s answer to the cell phone novel, a popular genre in text-happy Japan. » C’est le déclic. Tout se met en place en l’affaire d’une journée. Écriture oulipienne avec les contraintes de Twitter, interactivité avec les lecteurs comme dans le jeu de rôle, le roman populaire selon le modèle envisagé par Gombrowicz… J’esquisse un vingtaine de tweets en puisant dans mes souvenirs de Toussaint. C’est grisant. Le 21 décembre, j’évoque la possibilité d’écrire un twiller sur mon blog.
  12. Avant de me lancer, il me faut mettre en place un programme qui récupèrera mes tweets et les tweets des lecteurs et les réassemblera chronologiquement sur un blog. Je n’aurais pas de manuscrit, sinon quelques brouillons. Le roman sera produit en direct dans la fenêtre de Twitter. Quatre jours plus tard, je suis prêt. Je publie mon premier tweet le 25 décembre 2008 à 14:11.
  13. Je n’écris à dessein que des phrases avec des marquises qui sortent et qui entrent, mais la contrainte des 140 caractères impose un rythme qui pour moi est nouveau. Elle interdit les atermoiements, m’aide à favoriser l’action, à décrire brièvement, me pousse à une sorte de prose cinématique. Il me paraît évident que Valéry s’est planté. Des phrases ordinaires peuvent provoquer par leur accumulation des sensations extraordinaires (désir, curiosité, images, pensées….). C’est la force du Rock sur le Classique. Pour que la performance soit complète, je me promets de faire du long avec du court. Contrairement à Matt Richel, l’inventeur du Twiller en juin 2008, je ne veux pas m’arrêter après quelques centaines de tweets. Je dois plonger dans cette forme, longtemps, pour produire un livre qui a le poids d’un thriller comme le Da Vinci Code. C’est la condition nécessaire pour que je puisse glisser ma contrebande.
  14. Dès le 18 janvier, Le Monde publie un article sur mon expérience, d’autres auteurs francophones se lancent dans des aventures semblables. Certains petits malins se pressent de découper des romans existant en tweets et de les bombarder sur Twitter, puis de les imprimer en POD et de clamer qu’ils sont les premiers à réussir cette performance. Des auteurs célèbres comme Alexandre Jardin annoncent leur arrivée sur Twitter. D’autres les imitent sur Facebook. Pendant ce temps, je continue patiemment à semer mes tweets. Il me faudra seize mois pour venir à bout de ma croisade : 463 jours exactement, avec une moyenne de 11,2 tweets envoyés par jour. Je publie le dernier tweet le 1er avril 2010 à 21:31.
  15. Quelques exemplaires du roman recomposé circulent en papier ou en ebook. Des amis m’incitent à retravailler le manuscrit. Je manque de courage jusqu’à ce que, au cours de l’été 2011, Isabelle Seguin lise le texte et me conseille de le reprendre en vue d’une publication éventuelle chez Fayard. Je m’applique à cette tâche début 2012, alors qu’Isabelle s’apprête à nous quitter, victime d’un cancer. Pour elle, pour l’honorer, il n’était plus question de renoncer.
  16. La quatrième théorie

D’autres éléments historiques, avec des détails sur certaines étapes, parsèment mon blog.