On nous dit de voter, on nous dit que des hommes sont morts pour nous donner ce droit, on nous dit qu’il représente une avancée sociale fondamentale, déterminante… et pourtant je crois qu’il est temps de passer à autre chose.

J’ai déjà développé ce sujet dans Le peuple des connecteurs, ma thèse principale étant que voter pour des gens qui ne peuvent fondamentalement pas exercer le pouvoir n’a plus aucun intérêt, mais j’ai eu envie d’y revenir après le commentaire de Gérard Ayache suite à son dernier article sur Agoravox.

Les féministes se félicitent encore de leur récente victoire : 1944 en France. Chaque mois d’avril, lors de la célébration de cet évènement, je ne peux m’empêcher de me révolter. Non parce que je suis contre le droit de vote des femmes mais parce que je suis persuadé que le droit de vote n’est qu’un susucre pour nous tenir tranquille, homme comme femme.

Nous vivrions dans une démocratie ? Mais la plupart d’entre-nous passent le plus clair de leur temps dans des entreprises qui n’ont rien de démocratique. Votez-vous dans votre boîte ? Excepté pour les délégués syndicaux, votez-vous pour les décisions stratégiques, les recrutements, les licenciements, les promotions ? Non, ces choix s’effectuent suivant un mode plus ou moins dictatorial. Parfois la dictature est éclairée, mais elle reste dictature. Et comme dans toute dictature, les coups d’État sont monnaie courante.

Alors pourquoi la démocratie et le droit de vote ne se sont-ils pas étendus à l’ensemble de la société ? Pour moi, il y a une réponse évidente : ça ne fonctionne pas. Et pourquoi ça ne fonctionne pas : parce que voter revient toujours à choisir entre deux possibilités… comme si le monde était blanc ou noir.

Dans le business, ce n’est jamais comme ça. Mais dans la société ce n’est pas comme ça non plus. Les situations sont complexes, les questions ne sont jamais binaires, les solutions jamais évidentes. Il faut essayer des réponses, accepter de se tromper, faire marche arrière, repartir dans une autre direction. Il faut, en quelques sortes, imiter l’évolution biologique. Il n’y a jamais de questions et de réponses toutes faites dans un monde complexe.

Vive l’abstention

Dès qu’il y a une élection, les journalistes se lamentent devant le faible taux de participation. Les hommes politiques s’accusent les uns les autres du désintérêt croissant des citoyens. Au contraire, je crois que nous devrions nous en féliciter. Si nous votons moins, c’est que nous comprenons que notre vote a de moins en moins d’utilité.

Dans une entreprise, quand un problème se pose, les gens compétents se réunissent et essaient de trouver une solution. En démocratie, on demande à tout le monde de donner un avis. C’est absurde. Il ne faut alors pas être surpris de voir les gens avec un peu de sens civique refuser de se mouiller. Soit on accepte de bosser le sujet et on peut s’engager, soit on reste à distance. Et comme on ne peut pas bosser tous les sujets, on devrait s’abstenir de voter à tous les coups.

Si la démocratie veut grandir, elle doit accepter la multiplicité des problèmes et des réponses, elle doit devenir multidimensionnelle. Elle doit multiplier les scrutins et se féliciter qu’une poignée de gens compétents et avertis votent. Nous devons passer de l’échelle globale à l’échelle locale, du « tout le monde donne son avis sur peu de sujets » à « seulement ceux qui s’intéressent à la question donnent leur avis. »

Cette façon d’envisager la démocratie est aujourd’hui possible avec l’aide la technologie. Nous devons aller en ce sens, vers plus de dynamisme. Au final, le droit de vote se dissoudra, remplacé par un processus de décision continuel auquel tous les citoyens volontaires participeront.

Ça paraît impossible mais certaines entreprises comme Visa fonctionnent déjà de cette façon. La plupart des familles aussi fonctionnent comme ça. Le plus souvent on ne vote pas mais, le plus souvent, on a l’impression d’avoir son mot à dire, et ça avance…

En somme, le droit de vote ne nous a pas beaucoup éloigné des anciens régimes. Il ne nous aide qu’à choisir entre deux princes héritiers de partis qui ressemblent, par leur fonctionnement, aux noblesses de cours. Hors de la quête du pouvoir, le droit de vote n’a aucun intérêt. Dès qu’il s’agit de discuter d’idées, ça coince comme l’a rappelé Ayache. Le droit de vote nous donne simplement bonne conscience. En quelques secondes, au moment de mettre notre bulletin dans l’urne, nous déléguons toutes nos responsabilités. Et puis basta.

Dans notre monde complexe, le vote apparaît comme une tentative de simplification par trop schématique. Les problèmes complexes que sont le réchauffement climatique, la malnutrition, la crise de l’eau… ne se régleront pas avec des élections mais avec des milliers de décisions auxquelles nous devrons tous participer à chaque seconde de notre vie.

Le monde avance dans ce sens, j’en suis sûr, la marche vers plus de liberté est irréversible. Et, si par malheur, cette progression était stoppée, ce serait signe que les partis en place verrouillent la démocratie dans un état juvénile, état dangereux pour l’humanité car il interdit d’avancer sur les problèmes propres à la complexité.

PS : Il faut être très optimistes, très idéalistes, très utopistes, pour qu’au final un petit mouvement se fasse en direction de cette utopie. Si on reste en place, si on refuse d’envisager de nouvelles solutions, on cesse d’évoluer… et ce qui n’évolue pas meurt.

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26 comments

  1. ~laurent says:

    encore en phase sur ce sujet. Je pense que l’on peut regarder du coté du système politique Suisse qui semble plutôt bien fonctionner …

  2. Et sur agoravox ça saigne come d’hab… Pas bcp de gens veulent bouger mais bcp se plaignent… moi j’y comprend rien. 🙂

  3. Axel says:

    Bizarre. Je n’ai pas envoyé de trackback… Je crois que c’est le système automatique de WordPress, qui notifie les blogs dont il trouve l’origine. Désolé pour le côté volumineux du titre…

    A noter les derniers propos de Michel Rocard, appelant à ne plus élire le président au suffrage universel, élection dévoyée…
    Et les paroles de Bayrou sur le sectarisme politique français, qui empêche les uns et les autres de se parler.

    ça bouge un peu…
    Il faudrait mettre tout ça en réseau, tous ceux qui en ont marre de la politique spectacle et des choix binaires.

  4. Vincent says:

    Je me suis rendu compte dans mon boulot et dans mes relations que ce n’est malheureusement pas parce que l’on rale que l’on veut que les choses changent… On ne veut pas changer, on veut revenir à un “bon vieux temps”, qui n’a d’ailleurs jamais existé que dans le souvenir qu’on en a. En politique, comme ailleurs, on doit affronter le raisonnement qui veut que l’effort doit venir d’en hautl et de nulle part ailleurs…

    Pour le jugement sur la valeur de la démocratie, c’est Socrate / Platon, si je ne m’abuse, qui avait fait le classement des différents régimes politiques, et qui mettait la démocratie en mauvaise place… Il proposait une “république des philosophes”, si mes souvenirs sont encore valables…

  5. Axel says:

    Les Français ont peur de l’inconnu, et ils ont peur de la liberté. Alors ils râlent, mais ce qu’ils voudraient c’est davantage d’Etat providence qui les protège de tout, sans en payer le prix. Le problème n’est pas politique mais culturel, il tient au fait que le sens de l’initiative n’est ni développé ni valorisé en France. On tape sur les doigts de celui qui entreprend, soit parce qu’il échoue (“on lui avait bien dit de ne pas se lancer dans cette galère”…, soit parce qu’il réussit (ce qui éveille les jalousies).

    Un petit parallèle sur la différence culturelle du Français et de l’Américain dès le jeune âge :

    “La maman américaine amène son enfant, le quitte en lui disant : “Go and have fun”. L’enfant s’en va, s’amuse bien et subitement, il tombe ; il se fait mal au genou et il revient vers sa mère en pleurant. Sa mère lui explique pourquoi il est tombé, comment faire pour éviter de tomber la prochaine fois et elle lui dit : “Now go back, you can do it.”.

    La maman française, au Luxembourg, dit à son enfant “Mets ton chandail ; ne va pas trop loin parce que je veux te voir, ne parle pas aux étrangers, ils sont dangereux, et fais attention à ne pas te salir”. Alors ce petit enfant court, tombe se couronne le genou et vient voir sa maman en pelurant : “Tu vois, je te l’avais bien dit… Tu es comme ton père!”

    Philippe Bourguignon
    Aegis
    in
    L’Europe et les Etats-Unis : au-delà des idées convenues
    Le Cercle des Economistes

    Extrait plus complet ici : http://www.page2007.com/?p=479

  6. Bonjour,

    Je ne sais pas si le monde est complexe finalement, je le pense inter-agissant.
    Se passionner pour la politique est une chose, se passionner pour la chose public (le concret, les réunions, les objectifs, les moyens, les réalisations) en est une autre, se passionner pour les “mots” politiques en est une troisième : Et croire que les mots politiques résovlvent les problèmes, c’est une quatrième chose.

    “Droit de vote en question” : question au combien démocratique dans notre démocratie imparfaite. Certes des sociétés et des peuples ont vécu heureux et en harmonie avec des systèmes totalement oligarchiques ou tyranniques (évidemment, je n’ai pas dit “heureux dans tous les systèmes”).
    Le vote ne compte-t-il pas (dans une élection nationale), n’a-t-il plus de sens, n’en-a-t-il jamais eu ?

    L’auteur signale : “En démocratie, on demande à tout le monde de donner un avis. C’est absurde” : ce n’est pas absurde, c’est le système qui veut ça ! (je ne dis point que l’auteur à tort ou raison de dire cela mais par définition “en système de démocratie, on donne le vote à tous!”).

    L’Histoire et les histoires de l’Histoire dans tous domaines d’activité imite l’évolution biologique : avec beaucoup de questions et beaucoup de réponses.

    Articles très intéressant donnant des visions possibles d’idéal. Peu être trop idéal et idéalisé à mon goût : l’Histoire est remplie de faits et lesfaits sont tétus car les faits ont toujours raison (dc’est une image et une façon de parler).
    Il y a un but, une finalité, reste à trouver les moyens…

    Salutations,
    Yuca de Taillefer.

  7. Il faut être très optimistes, très idéalistes, très utopistes, pour qu’au final un petit mouvement se fasse en direction de cette utopie. Non? Si on reste en place, si on refuse d’envisager de nouvelles solutions, on cesse d’évoluer… et ce qui n’évolue pas meurt. Le moyen, il existe comme vient de l’écrire Laurent. asnierois.org devrait nous servir d’exemple à tous.

  8. Pendant ce temps sur Agoravox, je me fais traiter de fasciste et de capitaliste alors que je ne cesse de mettre en garde contre ces doctrines, largement en application aujourd’hui.

  9. EricB says:

    Salut Thierry,
    Peut-être devrais-tu étudier le système politique suisse qui me semble à bien des égards rejoindre certaines de tes idées. Je le résume ici en quelques points et te mets un lien sur un document complémentaire (www.etudiants.ch/upload/documents/superuser/pol_ch.pdf)
    Le système politique suisse en bref:
    – Tout ce qui peut être décidé au niveau local (communal ou cantonal) est maintenu à ce niveau
    – Une délégation au niveau supérieur n’est faite que si la réalisation de la tâche y est plus efficace
    – Droits de vote, d’initiative et de référendum pour la population aux niveaux communal, cantonal ou national
    – 7 Ministres au niveau national élus par le parlement
    – Chacun à tour de rôle devient pendant une année “Président”. Il n’est donc pas élu par le peuple et a des compétences restreintes

    Meilleures salutations
    Eric Bugnon

  10. En écho au commentaire d’Eric, je signale un qui débat avait eu lieu avant l’été sur un blog rétais (le Blog de Marcus) sur l’institution municipale à Genève et avait provoqué localement nombre (45) de commentaires de citoyens et d’élus. C’est un éclairage parmi d’autres sur la manière dont localement la comparaison peut-être reçue.

  11. Anselme says:

    L’abstention: une idée à défendre.

    Les abstentionnistes ne sont pas des abrutis dépourvus de sens critique. Les abstentionnistes ne sont pas des égoïstes qui se désintéressent de tout de qui ne se rapporte pas à leur petit horizon individuel. Les abstentionnistes sont ceux qui font du processus électoral l’analyse la plus juste. Considérer que voter ne sert à rien est tout simplement une évidence : mais c’est une évidence à laquelle on est d’autant plus sensible qu’on est plus écrasé par ce système et qu’on ne possède pas d’autre perspective que de végéter dans la misère ou de se faire exploiter à longueur de journée.

    http://www.voteren2007.com/

  12. Se Bidono says:

    Le vote n’est pas tout : mais si on vous le retirait ?

    HAINE DE LA DÉMOCRATIE – RANCIÈRE

  13. Enfant Terrible says:

    @se Bidono: Les seuls qui risquent d’en faciliter le retrait sont ceux qui en font une habitude, sans réflexion et distinction des objets et des idées mis aux voix.
    Initialement créé pour mettre les gens en accord, alors qu’un manque de respect marquait profondément la triste réalité de la justice rendue, le vote est devenu un outil mis au service de leur division politique.
    La question est moins de savoir se qui se passe lorsqu’on retire une béquille, mais de savoir ce qu’il faut faire pour marcher à nouveau normalement. 🙂

  14. Enfant Terrible says:

    Nos jambes nous appartiennent, peut – être pas les béquilles qu’on tente de leur substituer…

  15. Enfant Terrible says:

    En gros, ce n’est pas l’abstention du “vote” qui est dangereux. C’est l’obligation de voter qui en retire le “droit”(la justice).

  16. Enfant Terrible says:

    On ne joue pas au ni oui ni non, ici !

  17. Wallace says:

    Sa fait plusieurs années que je vote pas, tout simplement car la politique n’ai pas une affaire d’état mais du business ou sa brasse du frics a gogo.

    Comment se laisser diriger part des gent qui pense que le fond de leur porte-feuille est plus important que la vie de la france ou du monde.

    Des gent son mort pour qu’on soit libre, égaux et fraternel, représenter part le bleu blanc rouge mais ces vision de l’avenir sont ternie part des président tout aussi artisans de la fracture sociale et anti-démocratique.

    Plus voter EST justifier avec les temps qui court et coter solution 1789.

    William Wallace LIBERTEEEEEEEEEEEEEEEE

  18. Phyrezo says:

    voir comme alternatives d’organisation

    sociocratie

    et puis j’essairai peut-être de vous présenter ici avec Thierry une intitution d’organisation Orga-niK que j’ai développé.

    Nous sommes en tout cas tous d’accord que la démocratie c’est la voix de ce qui n’y comprennent rien et que l’on peut aujourd’hui faire beaucoup mieux

    PS: j’ai déposé le site démocratie2.0 si certains ont envcie de développer le concept…

  19. Garbun says:

    Une video très intéressante de Stefan Metzeler sur le modèle Suisse. Il cause entre autres de l’importance historique qu’a eu – et a toujours – la coopération dans ce pays, qu’on y préfère des discussions et négociations jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord plutôt qu’un bête vote. Ça plaira à Thierry.

    http://www.objectifliberte.fr/2009/02/stefan-metzeler-modele-suisse.html

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