Auto-organisation : utopie politique ?

Jean Zin publie une superbe revue de la presse scientifique. Dans son édition de septembre, une petite note sur l’auto-organisation m’a interpellé (elle renvoie d’ailleurs à d’autres textes de Jean Zin, notamment celui assez critique par rapport à la théorie de la complexité… et que je n’ai fait que survoler).

Vous devez déjà vous y attendre, je ne suis pas du tout d’accord avec Jean Zin mais j’apprécie sa critique car j’ai rarement vu quelqu’un aussi remonté contre les idées qui me semblent être les seules capables de nous tirer d’affaire en tant qu’espèce vivant sur Terre. Sa critique nous permettra j’espère de lever des objections.

Face aux critiques, je perds vite patience. Souvent, ils cassent mais ne proposent rien en échange. Et s’ils proposent quelque chose, c’est souvent quelque chose qui a déjà été essayé et qui n’a pas marché. Pour moi, le critique est quelqu’un qui a peur de ce qu’il ne connaît pas, qui a peur de ce qui n’a jamais été fait et qui a peur de ce pour quoi il ne dispose d’aucune grille de lecture. Jean Zin me semble appartenir à cette espèce.

L’auto-organisation existe, c’est un fait, écrit-il, en particulier chez les insectes sociaux mais aussi dans tout effet de masse ou de foule, de synchronisation, d’imitation, d’appartenance, enfin de communication d’une information commune qui traverse une communauté de proche en proche et oriente l’action de chacun. La découverte des phénomènes d’auto-organisation a été d’importance mais découvrir le fait n’implique absolument pas de l’ériger en valeur, dans la confusion entre être et devoir être, simple justification de l’ordre existant comme si on vivait dans le meilleur des mondes possibles !

Qui fait de l’auto-organisation une valeur ? Je me le demande. L’auto-organisation est tout au plus un modèle organisationnel comme un autre et qui s’oppose notamment au modèle dirigiste appliqué dans la plupart de nos entreprises et par nos gouvernements. Ça n’empêche pas l’auto-organisation d’être appliquée avec succès chez Visa et Goretex et de nombreuses petites structures.

Qui parle de meilleur des mondes ? Si nous pensons à de nouvelles formes d’organisation sociale, ce n’est pas pour créer un monde idéal mais pour sauver le monde tout simplement. On peut essayer de le faire par des méthodes centralisées et coercitives mais ces méthodes sont en grande partie responsables de l’état dans lequel nous avons mis le monde. J’ai par ailleurs l’espoir que l’auto-organisation favorisera l’épanouissement personnel par rapport à des dictatures plus ou moins douces (la démocratie représentative par exemple).

L’auto-organisation n’est pas une utopie. C’est une solution possible. Elle est efficace dans les situations complexes où la prise de contrôle est impossible. L’auto-organisation n’empêche pas l’existence de structures pyramidales. Je crois simplement que nous devons apprendre à penser qu’il n’y a pas qu’une façon d’organiser les sociétés humaines. Les sociétés humaines sont déjà largement auto-organisées.

La plupart des grands accomplissements humains ne sont pas le résultat d’une pensée consciemment dirigée, encore moins le produit de l’effort délibérément coordonné de beaucoup de personnes, mais le résultat d’un processus où l’individu joue un rôle qu’il ne peut jamais pleinement comprendre.

Hayek aurait pu piquer cette phrase à Tolstoï. L’auto-organisation est déjà un des grands principes d’organisation de nos sociétés. Il faut regarder les choses en face. Les structures pyramidales apparaissent comme l’expression de la volonté humaine de contrôler. Comme si nous contrôlions notre propre vie ! Je me demande bien d’où vient ce désir ancré chez beaucoup de gens.

J’ai d’ailleurs souvent remarqué qu’il est d’autant plus fort chez ceux qui n’ont jamais fait face à des situations complexes. Les managers intelligents comprennent vite que l’auto-organisation est la seule solution pour éviter l’ulcère. Les patrons intelligents aussi. Ça ne veut pas dire qu’ils ont mis en place des structures auto-organisées mais ils sont souvent très réceptifs ces idées. Pour cette raison, on les qualifie de libéraux. Et je ne vois rien à redire à ce libéralisme là. À aucun moment, il n’est dit que les plus faibles seront laissés sur le carreau.

Mais c’est bien cette idéologie de l’auto-organisation qu’il faut remettre en cause car on constate plutôt le caractère catastrophique des phénomènes de groupe auto-organisés que ce soient les mouvements de foule, les bulles spéculatives ou les nuages de criquets, dont la caractéristique est que personne ne les a voulu ! écrit encore Jean Zin.

Que des systèmes auto-organisés puissent déconner personne n’en doute (pour preuve l’homme). Ce serait vraiment magique sinon. Mais les systèmes pyramidaux déconnent aussi. Dérèglement climatique, pauvreté, chômage, mal vivre… tout ça existe dans nos sociétés centralisées et pyramidales. L’auto-organisation n’est pas la panacée. Elle a juste pas mal d’avantages dans pas mal de situations.

Je ne vois pas en quoi le fait que personne n’ait voulu une chose pose problème. Qui a voulu la vie sur Terre ? Qui a voulu l’évolution ? Qui nous a voulu ?

Pour un athée comme moi, c’est personne. Et pourtant je trouve tout ça pas si mal. Combien d’enfants n’ont pas été voulus par leurs parents ? Faut-il les honnir ? Dans le monde qui nous entoure qu’avons-nous voulu et qu’avons-nous vraiment planifié ? Et dans nos vies ? Qu’est-ce que nous avons voulu ? Si ma volonté avait toujours fonctionné, je ne serais sans doute pas en train d’écrire cet article dans un TVG qui m’amène à Paris où je vais rencontrer des politiciens… et même dîner ce soir avec Jean Zin.

Il n’y a pas de vie qui ne soit organisée, pas d’organisation sans règles, sans régulation, sans mémoire collective et l’on sait que l’absence de corps intermédiaires caractérise les régimes totalitaires tout comme les sociétés de fourmis, écrit Jean Zin.

Oui, la vie est organisée puisqu’elle est auto-organisée. Et l’auto-organisation a un besoin vital de règles : sans règles il n’y a pas d’auto-organisation, c’est l’anarchie. Ces règles apparaissent au cours de l’évolution, elles sont sélectionnées parce qu’elles mènent à des structures et des comportements viables, personne n’a eu besoin de les décider. Quant aux fourmis, il suffit de lire Wilson pour comprendre qu’elles vivent dans un système qui n’a rien de totalitaire. Une fourmilière n’a même pas de chef, la reine étant une pondeuse, rien de plus, et aucune fourmi ne reçoit d’ordre d’une autre, sinon les ordres laissés par les phéromones de toutes les autres. Beaucoup d’idées reçues au sujet des insectes ont la vie dure.

D’ailleurs, les entreprises sont toujours des organisations hiérarchiques même si on y ménage des zones d’autonomie, il n’y a pas d’entreprise auto-organisée, de même qu’il n’y a pas de liberté individuelle sans son organisation collective décidée ! écrit Jean.

Cette dernière phrase me fait trembler. Non, les entreprises auto-organisées existent, internet existe, la plus vaste structure commerciale, Visa, est auto-organisée. Non, les organisations collectives ne peuvent pas être décidées. Combien de politiciens ont-ils décidé d’organiser notre société sans chômage ? Beaucoup et il y a toujours du chômage. Il y a toujours des gens malheureux. C’est justement en usant de sa liberté qu’on peut trouver des solutions, remonter la pente aussi abrupte soit-elle.

En fait, j’appréhende ma rencontre avec Jean Zin. Je l’imagine perclus d’idées gauchistes. Il parle sans cesse de liberté et en même temps de la nécessité de canaliser, de borner, de contrôler, de décider… C’est ainsi qu’on tombe dans le totalitarisme. La solution, il la voit vers plus d’autorité, je la vois vers plus d’autonomie des individus (je me fiche des entreprises car elles ne sont que des groupes d’individus).

L’absence de contrôle fait peur aux gens qui manquent de curiosité. L’artiste ne contrôle rien, il ne sait pas où il va. Si on contrôle tout, on ne découvre rien d’inattendu. La notion même de découverte n’a aucun sens. L’imprévu est capital. La vie, c’est justement ce qui ne se contrôle pas mais qui néanmoins réussit à s’organiser et à perdurer. C’est peut-être parce que nos sociétés sont trop contrôlées que beaucoup de gens n’y vivent pas heureux.

Préférez vous des élections contrôlées par deux grands partis qui se partagent le pouvoir tour à tour ou la pluralité source de surprises ? Moi, je risque la surprise, même si elle peut s’avérer mauvaise. Comme je crois au win-win, je suis persuadé que les bonnes surprises sont plus nombreuses. Si cette croyance était fausse, l’évolution n’aurait même pas démarré.

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11 comments

  1. Aurel says:

    Une étude récente réalisée dans 80 pays par le World Value Survey, un institut prestigieux d’analyse des valeurs individuelles dans le monde, révèle un rapport difficile entre les employeurs d’entreprises françaises et leurs employés, plutôt conflictuel que coopératif. C’est une spécificité française. Les salariés ne se sentent pas libres de prendre des décisions et ressentent une satisfaction trop faible dans leur travail, phénomène spécifique aux entreprises françaises.

    Les salariés des entreprises étrangères se déclarent bien plus heureux, sans un cadre de hiérarchie rigide ni un management autoritaire…”à la française”.

    Retrouve cette analyse qui étaye bien ton propos !

    http://aurel.hautetfort.com/archive/2006/09/03/les-francais-aiment-leur-travail-pas-leur-patron-ni-leurs-em.html

  2. strani says:

    A Aurel : Cette analyse ne métonne pas.

    Je crois que les psycho-sociologues diraient qu’on ne fait pas assez confiance à la groupalité, aux capacités de régulations internes des groupes. De même qu’à l’école on fait plus confiance aux règlements et aux sanctions qu’à l’humour, à l’affectif, au dialogue…

  3. Samuel B. says:

    Soit un collège de zone prioritaire. Quelques dizaines de prof. dont le plus vieux à peut-être 28 ans. Des locaux propres. Beaucoup d’argent pour rendre le lieu agréable. Et, en effet, il paraît souhaitable que les jeunes prof. s’y sentent bien. Qu’ils ne viennent pas pour donner un cours à la sauvette mais qu’ils s’y sentent chez eux. Avec cela des ordinateurs partout. Connectés en réseau. Sauf un pb: le réseau dépend du serveur du rectorat académique. Où quelqu’un a décidé que tous les ordinateurs reliés à lui seraient bridés. Ce qui veut dire: impossibilité de se connecter sur sa messagerie personnelle et sur son carnet d’adresses. Si les jeunes prof. ont une heure à perdre, ils ne faudrait tout de même pas qu’ils la mettent à profit pour faire leur courrier!

  4. strani says:

    cette histoire est vraiment terrifiante!

  5. EricB says:

    Bonjour,
    Un nouveau post de Bruno Giussani qui me semble intéressant pour les idées défendues par les connecteurs.

    http://giussani.typepad.com/loip/2006/10/given_enough_lo.html

    “I wondered recently what would happen if big cities were to start tackling global problems locally. The idea is that, while many national governments are blocked by fear, business interest, tactical considerations, upcoming elections, competing interests, and more, big cities could become change agents, acting locally to move things globally.”

    Salutations EricB

  6. Je crois qu’il n’y en a pas d’autres approches possibles. Je viens d’envoyer un mail à Giussani… Ces posts vont tous dans le bons sens.

  7. BG says:

    Mail reçu, Thierry. L’opposition entre des formes d’organisation hiérarchique traditionnelles (tant politiques que sociales et économiques) et des formes d’auto-organisation (ou d’organisation “fédérale”, au sens le plus vaste du mot: cela englobe l’approche open-source par example, mais aussi le concept “think global, act local” et ainsi de suite), cette opposition-là va sans doute être une des lignes de fracture qui vont déterminer l’avenir de nos sociétés. Pour rester à mon billet cité par EricB, j’ai comme l’impression qu’un des moteurs du changement, et de la solution de problèmes planétaires, va se situer au niveau des grandes villes. Il faut l’imaginer comme une sorte de “fédéralisme global”: si assez de grandes villes prenaient par ex des mesures sérieuses contre la pollution et la congestion urbaine, par effet cumulatif cela pourrait avoir un effet positif sur les équilibres environmentaux à l’échelle internationale. Ou (problème de magnitude plus modeste), le fait que la ville de New York interdise les “trans fats” dans les aliments utilisés dans les restaurants va avoir un impact formidable sur l’industrie alimentaire USA – d’autant plus que d’autres grandes villes pourraient l’imiter. Et ainsi de suite. Une sorte de “auto-organisation” depuis le “local” pour changer la donne au niveau “global”.
    Plus sur http://giussani.typepad.com/loip/2006/10/given_enough_lo.html
    et d’autres billets à venir.
    Bruno

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