Quand je mets le droit de vote en question certains commentateurs disent que je suis immoral sous prétexte que des gens sont morts pour gagner ce droit. Des gens sont aussi morts pour abattre les tours du World Trade Center. Faut-il juger d’une chose à l’aune du prix du sang ?

Non. Il y a des choses qui marchent un temps puis qui ne marchent plus. C’est le cas du vote. Il est temps de rénover cette vieille invention poussiéreuse. Cette rénovation ne passera pas à coup de gadgets, genre machine à voter, carte d’électeur électronique ou vote à distance. Tous ces machins sont imaginés par des gens qui manquent d’imagination.

En général, nous voulons plaquer Internet sur ce qui existe plutôt que tirer ce qui existe vers Internet. Les deux approches ne sont pas inconciliables. Beaucoup de gens se spécialisent dans la première, ils plaquent l’électronique sur le vote, moi je me consacre à la seconde. Internet va non seulement moderniser la société que nous connaissons, il va aussi nous aider à inventer une nouvelle société. Dans cette société, que j’espère ultradémocratique, le vote ne sera peut-être qu’un vieux souvenir.

Que le vote soit électronique ou non, j’ai l’impression qu’il possède deux principaux intérêts.

  1. Périodique. Il empêche les hommes de se maintenir longtemps au pouvoir (mais pas les partis). D’une certaine façon, il nous fait vivre dans des dictatures éphémère (quoi que la dictature des énarques en France…).
  2. Source de débats. À chaque élection, il nous pousse à mettre des idées et des projets sur la table et à les discuter. Il nous force à nous intéresser, au moins un tout petit peu, aux idées adverses.

Mais les avantages du vote, il doit en posséder d’autres, ne peuvent pas nous faire oublier ses désavantages.

  1. Majoritaire. Il laisse toujours une grande partie de la population insatisfaite parce qu’elle n’est pas représentée.
  2. Non consensuel. Puisque c’est le plus grand nombre qui l’emporte.
  3. Hypocrite. Quand les élus ont le plus grand nombre de leur côté, ils risquent moins d’être chahuté par l’opposition.
  4. Populiste. Il se range à l’avis de la majorité, comme si cette majorité avait une quelconque légitimité.
  5. Déresponsabilisant. On vote rarement et, entre temps, on délègue sa responsabilité aux élus.
  6. Élitiste. Dans la logique de l’âge industriel, il suppose que les élus sont capables de manager les électeurs. Il se fonde sur le vieux modèle monarchiste selon lequel il faut un roi avisé pour commander au peuple. C’est une idée reçue que je ne cesse de combattre.
  7. Achetable. On ne peut voter que pour ceux qui se présentent et se présenter n’est pas ouvert à tous (signatures, barrages des partis…). Le vote a transformé la noblesse de cour en une noblesse de parti.

Après ce constat, pour nous en sortir, je vois une première solution de replâtrage : la proportionnelle. Dans la tête de nos constituants, il faut un pouvoir fort. Mais un pouvoir fort est faible dans un monde complexe dominé par la diversité. Il faut donc pousser les tendances adverses à collaborer. Le gouvernement serait composé à la proportionnelle en fonction des suffrages reçus. L’union nationale serait obligatoire. Cette mesure technique ne lève pas tous les défauts du vote mais en aplanit bon nombre. On peut lui adjoindre une part de tirage au sort pour le choix des hommes au sein d’un parti, afin de briser encore le système élitiste.

Je pense toutefois que la démocratie, pour survivre, doit emprunter le chemin de la participation. Si voter, c’est participer, participer, ce n’est pas nécessairement voter. Wikipedia est un superbe exemple de modèle participatif ou personne ne vote pour quoi que ce soit.

Il existe un autre modèle : slashdot.org, le journal citoyen où, au contraire, on vote sur tout à tout bout de champ. Quand on vote aussi souvent, le vote n’a plus beaucoup de rapport avec le vote démocratique que nous connaissons. C’est un vote à la romaine : j’aime, j’aime pas. Il en résulte que ce que nous aimons est plus visible que ce que nous n’aimons pas.

C’est un vote de jugement de ce qui a été fait.

Nous touchons là, sans doute, la différence fondamentale entre la participation version Internet et le vote version démocratique. Sur Internet, nous faisons les choses sans aucune légitimité, puis nous en discutons, nous votons éventuellement pour qu’elles soient plus ou moins visibles, surtout nous les utilisons et les consultons si elles nous intéressent, ce faisant nous les légitimons.

La participation a priori est une utopie.

Il faut que des gens se mouillent, proposent des solutions, puis que d’autres gens les critiquent et surenchérissent. C’est cela la participation. On ne participe pas sur du vent.

Dans nos démocraties, nous discutons a priori. Après le vote, nous nous désintéressons de ce qui se passe. Le vote nous permet de choisir entre des projets mais pas d’influer sur leur mise en œuvre, sous prétexte que les élus sont plus compétents que nous et qu’ils n’ont plus besoin de nous une fois notre confiance accordée.

Mais quel rapport entre les compétences électorales et les compétences de terrain ? Nous votons pour des personnalités qui savent se faire élire et non pour des personnalités qui savent mettre en œuvre des projets. Nous n’avons aucune garantie que des hommes qui possèdent les unes possèdent aussi les autres.

Demain, j’enchaîne avec une proposition…

Droit de vote en question 1.

Droit de vote en question 2.

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6 comments

  1. François says:

    Bonjour

    Très intéressant ce blog. C’est en lisant un de tes articles sur le vote que j’ai quelque peu changer ma façon de penser sur ceux qui ne votent pas.
    Depuis que j’ai le droit de voter, je me cantonnais au discours : voter est un devoir, il sera trop tard pour crier lorsque nous l’aurons plus.
    Mais voilà, depuis il y a eu le 2e tour en 2002. Comme une grande partie d’électeurs, j’ai pensé que je votais Chirac pour “sauver” la république. Hélas, pendant 5 ans ces votes ont été méprisés et à aucun moment, ce qui était pour moi un vote d’union nationale, n’a été pris en compte par Chirac qui n’y a vu là qu’un moyen de sauver sa carrière politique.

    Et donc je comprends maintenant qu’on ne veuille pas voter puisque même si l’on se déplace pour voter blanc, cela revient au même. il n’est donc pas possible, dans notre pays, d’exprimer par le vote le fait que l’on ne trouve personne qui nous représente.

    Maintenant comment y remédier. Y a-t-il un pays au monde où le vote représente vraiment le souhait de la population. Sur le moment oui mais les opinions évoluent au cours d’une mandature. Comment les prendre en compte ?
    Un autre problème est QUI représente les électeurs. Actuellement ce sont principalement des gens qui en ont fait leur carrière et qui par conséquent se retrouvent couper de toute réalité. De plus pour certains, une fois élus, l’électeur est bien loin de ses préoccupations. On aboutit alors à la perte totale de crédit du personnel politique.

    Il faut donc, pour donner tout son crédit à la proportionnelle, que les hommes et femmes qui composent, pour un temps, les manettes du pouvoir, soient conscients qu’ils sont là pour servir les autres et non pour se servir.

  2. espérance says:

    8. Influencé. En effet, les sondages peuvent changer la donne d’un vote comme nous l’avons vu au cours du 21 avril 2000 lors de la présidentielle entre messieurs Chirac et Jospin. La plupart des sondages de l’époque créditait aux deux candidats une majorité équivalente de 50%. Cela a suffit pour que des gens à gauche appliquent des votes sanction au point que monsieur Jospin n’aie plus assez de voix pour se présenter au second tour. Ainsi, les votes de gauche se sont dilués dans la nature du fait qu’ils en ont été dissuadés par les différents sondages. Cela ne montrait plus la réalité d’une gauche unie derrière le candidat Jospin. Les médias avec la droite ont réalisé un bon coup de poker.

  3. pankkake says:

    Marrant que tu cites slashdot, c’est un site plutôt ancien mais précurseur (par contre réservé aux domaines geek ;-)).

  4. Salut. J’attends toujours que tu te penches sur mon concept d’un nouvel ordre politique http://spoirier.lautre.net/truc.html pour en donner ton avis.
    Et mon programme politique pour les presidentielles, tu en dis quoi ? Merci.

  5. @Sylvain… Je suis juste sous le lace ne ce moment. Me reste 2 semaines pour terminer mon livre + quelques conférences donc c’est un peu tendu. Mais je vais lire, promis.

  6. Enfant Terrible says:

    Pourquoi vouloir changer le net à vous tout seul monsieur poirier?

    1)Comme l’écrit Monsieur Crouzet, du moins j’en tire une conclusion implacable face à tout les systèmes qu’on veut essayer de nous imposer (quelque soient les adjectifs qu’on essaye de leur accoler, libéral ou autre), une idée, l’orsqu’elle est bonne, l’est pour tous (encore une fois, libéraux ou autres)!
    Le vote n’a finalement été créé que pour une chose, invalider les idées des autres pour imposer les siennes, instaurer un réflexe, dans l’intention insidieuse de donner à penser qu’une majorité regroupée par des moyens plus ou moins avouables aura toujours raison face à une minorité (et cela vaut aussi pour la proportionnelle Thierry), dans le secret espoir de montrer la lune à son adversaire afin de lui faire admettre devant tous que c’est le soleil !

    2) Un peu moins de manuels d’économie orientée, et un peu plus de manuels d’histoire monsieur Poirier: La monnaie n’a jamais été une convention sociale, du moins les rois et les empereurs qui la faisaient battre ne voyaient là qu’un autre moyen d’asservir leur conquêtes. lorsque les pays conquis se sont mis à conprendre ce qui pouvait dans cette idée leur servir de bouclier, ils ont battu la leur. Il est intéressant de voir à cet égard à quel point les bulletins de vote et les pièces de monnaie ont eu le même destin.

    3)Je remercie monsieur Prout de m’avoir permi de porter attention à votre site monsieur Poirier: Il faut croire que moi aussi, j’ai pu trouver que son idée, même mauvaise, a eu certaines vertus. Et merci d’avoir vous-même proposé celle d’un autre que vous pouvez encore améliorer.
    Courage, remettez encore votre ouvrage sur le métier, en ouvrant plus encore votre monde à d’autres sciences que l’économie, vous y gagnerez certainement…

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