Un lecteur vient de me soumettre une question qui me paraît fondamentale.

Je pense effectivement que globalement [macroscopiquement] nous vivons de façon auto-organisée… mais pourquoi a-t-on décidé de placer des feux rouges sur nos routes alors que cela n’est pas efficace ? Au début, la circulation routière n’était pas encore une affaire des états centralisateurs. Est-ce que l’erreur et le constat d’erreur sont inhérents au principe d’auto-organisation comme ils le sont pour les systèmes en apprentissage ?

J’écris ce billet dans le TGV en rentrant de Genève sans faire de recherche. Si je me souviens bien, les signalisations sont apparues à Londres bien avant l’arrivée des premières voitures, sans doute dès le début du dix-neuvième siècle, peut-être même avant. Elles sont apparues dans une société déjà très hiérarchisée qui a toujours réglé les problèmes en imposant des règles autoritaires.

La mise en place de signalisations s’est logiquement effectuée après d’autres mesures de même type, d’ordre juridique ou politique. Personne n’a dû à l’époque interroger leur bien fondé tant tout le monde était persuadé que les solutions venant d’en haut étaient les seules opérantes.

Reste à savoir pourquoi l’auto-organisation ne s’est pas établie toute seule ? Pourquoi l’homme ignore systématiquement cette possibilité dès qu’il cherche consciemment à régler un problème ?

Dans beaucoup de cas, par exemple les flux de piétons dans nos rues ou même l’urbanisme dans une certaine mesure, en tout cas jusqu’à une date récente, n’ont pas été légiférés aussi durement que le trafic routier. Pourquoi ? Parce que personne n’a songé à légiférer. Parce que l’auto-organisation a fonctionné. Des lois contraignantes n’apparaissent que quand l’auto-organisation échoue.

Et elle échoue, je crois, par manque de connexions, à cause d’une limitation des technologies humaines. Les signalisations routières sont apparues à une époque où les fiacres étaient difficiles à contrôler, car leur humeur dépendait autant de celle des cochers que des chevaux. Freiner comme démarrer était bien plus compliqué qu’avec les voitures actuelles.

Si les fiacres avaient été capables de communiquer entres-eux à très hautes vitesses et s’influencer les uns les autres, un peu à la façon des oiseaux dans les flottes, jamais nous n’aurions eut besoin de signalisation. Par exemple, sur internet, il n’y en a pas. Les flux de données s’auto-organisent à l’aide d’un jeu minimal de règles et ça marchera tant que la technologie suivra.

Aujourd’hui, nous pouvons imaginer revenir à l’auto-organisation routière car nos véhicules sont plus performants et sûrs que ceux qui ont poussé à la mise en place des signalisations. Ce passage à l’auto-organisation sera favorisé par l’arrivée des technologies intelligentes dans les habitacles.

De façon plus générale, toute la difficulté sera dorénavant de revenir à des modèles auto-organisés, là où par le passé nous n’avons pas su les mettre en œuvre spontanément. Cette opération ne sera possible qu’après un changement de perspectives dans de nombreux esprits.

Quand la complexité augmente, nous avons deux possibilités. 1/ Nous hiérarchisons, ce qui malheureusement entraîne des coûts exponentiels (inconciliables avec les dérèglements climatiques – je discute de ça à la fin du cinquième pouvoir). 2/ Nous pouvons nous auto-organiser, à condition de trouver les quelques règles adéquates et de disposer de la technologie pour les mettre en œuvre.

Passer du mode 1 à 2 est très difficile, surtout quand toute l’humanité s’est habituée au mode 1, n’imaginant pas d’autres possibilités (comme elle n’imagine pas d’autres démocraties sinon la représentative). C’est d’autant plus difficile que nos politiciens, surtout en France, ont rarement une formation technologique. Ils ignorent tout de l’auto-organisation, tout des nouvelles technologies qui nous permettent dorénavant de la mettre en œuvre dans bien des domaines.

14
Ne manquez aucun article
Soutenez mon travail en achetant mes livres.

14 comments

  1. Enfant Terrible says:

    Thierry, prends tout de même le temps de te reposer 🙂

    @ Tous: une petite blague…(hi hi hi) à quoi peut bien servir la signalisation sur les voies de chemin de fer….

  2. 🙂

    À situation simple, solution simple…

  3. Krysztoff says:

    @ Enfant terrible

    A rien. La preuve quand elle tombe en panne, les trains se percutent (comme dans les Ardennes il y a quelques mois).

    Seconde remarque, il suffit de voir l’efficacité de l’auto-organisation place de l’Arc de Triomphe pour comprendre l’utilité d’une régulation par feux rouges dans un carrefour. Mais je veux bien concevoir que tout cela n’est du qu’au côté rudimentaire des moyens de communication entre automobilistes, à savoir le klaxon et l’insulte, et pas du tout à la propension naturelle de l’homme à foutre le bordel en l’absence de règles, l’automobiliste étant le summum de l’égoïste moderne.

  4. Buzzdunet says:

    Et on peut faire sans : link

  5. fred says:

    oui je suis d’accord, je crois que thierry explose .. prennez le temps de souffler un peu ..

    je ne suis pas clark kent, je n’arrive pas encore a retenir les voitures avec une main (l’autre étant tenu par ma fille de 5 ans) quand je traverse ..

    il y a bien d’autre chose à changer avant de s’en prendre au feu rouge ..

  6. fred says:

    on peut aussi voir les feux rouge comme un moyen de rétablir l’équilibre entre faible (piétons) et fort (vehicule)

    les feux rouges c’est mettre de la civilisation dans la jungle de la circulation

  7. fred says:

    on retrouve les règles simples (avancer arreter) que vous décrivez dans le peuple des connecteurs au sujet de la trajectoire des oiseaux ..

    ces règles minimales ..

  8. Etienne says:

    On trouve une réflexion similaire dans l’oeuvre de A. de Tocqueville et plus particulièrement dans “De la démocratie en Amérique”. La démocratie amène l’Homme à un croisement où il doit savoir quel type de liberté il souhaite : soit il adopte un mode majeur et choisit une liberté forte en s’auto-gérant, soit il adopte un mode mineur et remet l’organisation de sa liberté à une super-structure. Dans le premier cas, l’étendue de son pouvoir et de ses droits reste totale mais consubstantiel à une myriade d’obligations et de risques que seule la collectivité pourrait mieux gérer. Dans le second cas, par attrait de la liberté d’entreprendre, il préfère se détourner de ses obligations envers la collectivité en y substituant l’Etat et en acceptant un nouvel impôt. Au final, Tocqueville se doutait bien que c’était la seconde voie qui allait être privilégiée à terme et allait faire basculer les démocraties dans la judiciarisation, la médiatisation et l’immédiateté à outrance. Les deux volumes ont été écrits il y a 200 ans.

  9. Olenka says:

    La réponse se trouve peut être chez Michel de Certeau.
    L’autorité agit sur l’espace, l’usager sur le temps.
    Face au quadrillage, à nous le bricolage, le braconnage et le nomadisme !

  10. Morgan says:

    Salut Thierry je voulais te dire que l’UDF venait de me présenter son nouveau site “sexy-centriste” mais je pense que tu es déjà ou courant je me trompe?

  11. Enfant Terrible says:

    Bon, thierry, tu as vu les réponses de Kristoff et de Fred…
    Les degrés de responsabilité se hyérarchisent d’eux-mêmes. ce qui par le passé a pu être mis en place en tant que repères est très vite devenu un sujet de répressions. Soit on voit venir le danger potentiel soit on ne le voit pas.

    A cet égard, l’exemple de la bouteille de gaz dans un immeuble électrique ne laisse aucun doute à ce sujet.

    Il y a donc deux hypothèses à la manière dont les gens ont été conduit à délèguer leur responsabilité sur les signalisations industrielles.

    1) Elles sont apparues à un moment où elles ne changeaient pas grand chose aux réseaux de responsabilités (en angleterre c’est souvent le cas). Elles étaient vues comme de la surprotection comique pittoresque et ridicule jusqu’au jour où un accident s’est produit, conduisant certains de ses acteurs à fuir leur responsabilités en accusant ces signalisations. La réaction ne s’est pas fait attendre (comme toujours façe au danger). Et pour protéger l’existence des signalisations et rediriger la responsabilité sur les acteurs, on y a accolé des lois de respect. Les cas litigieux s’accumulant, le respect s’est transformé en obéissance. Les statistiques (et les pepinologues) ont fait le reste.

    2)Les avertisseurs et les signaux étaient au départ sur les véhicules. Lorsqu’on s’est aperçu que ceux-ci ne fonctionnaient pas de la même manière lorsque la configuration des chemins empruntés changait, on a cru bon d’avertir l’utilisateur de ces changements. Engoncé dans ce nouveau confort, l’utilisateur en a peu à peu oublié sa responsabilité.

    Comme je te le disais au début, l’inattention est pratiquement inévitable dans une société de la performance. Et beaucoup de gens ne veulent pas admettre leur manque d’attention (il n’y a qu’a regarder le déroulement d’un divorce pour s’en rendre compte) même lorsqu’il est justifié. Et ce, même lorsque les situations leur ont été simplifiées, comme quand on n’a qu’a circuler que sur des rails.
    Plus les simplifications sont grandes, moins on pense que la responsabilité doit s’engager.
    La question, avant qu’une autorité quelconque intervienne, est toujours la même:
    Sommes nous prêts à reconnaitre nos responsabilités et, surtout, à admettre qu’il est souvent plus difficile de le faire qu’on ne le pense.
    Si l’autorité intervient, c’est que nous lui avons, par confort, délégué notre part de responsabilité.

    Et là, dans ce domaine, une loi naturelle terrible sévit dans le rang d’une connection de personnes, même si elles sont responsables. Si l’on met a un bout de cette connection une même tâche horrible à accomplir et que chacune des personnes qui la constitue sait que son voisin est responsable. Admettons que le premier accomplisse la tâche, cela devient un gage de responsabilité pour le second. En réfléchissant un peu il peut stopper la réaction en chaîne, mais s’il ne le fait pas ?
    Quel sera le poids de la responsabilité pour le suivant? Et pour le dernier?

    La prise de repères est un élément fondamental dans une société organisée. Si l’on veut améliorer l’autonomie des gens qui la constituent, c’est la dessus qu’il faut commencer à travailler…

  12. Je suis d’ accord avec l’ Enfant Terrible mais sans être obligé d’utiliser un bazooka pour tuer une mouche je commencerai par dire lisons le billet de Thierry, si possible toutes les phrases ainsi que les mots qui les constituent !
    “J’écris ce billet dans le TGV en rentrant de Genève sans faire de recherche” ce qui veut dire que le billet ne sera pas d’une précision diabolique.
    “Des lois contraignantes n’apparaissent que quand l’auto-organisation échoue.
    Et elle échoue, je crois, par manque de connexions, à cause d’une limitation des technologies humaines.” Donc c’est qu’il manque encore quelque chose, la limitation des technologies humaines; on parle du futur pour que cela n’échoue pas.
    “Ce passage à l’auto-organisation sera favorisé par l’arrivée des technologies intelligentes dans les habitacles.” qu’est-ce que je disais !
    “Cette opération ne sera possible qu’après un changement de perspectives dans de nombreux esprits.” L’exemple de l’arc du triomphe ne réfute rien.
    “Quand la complexité augmente, nous avons deux possibilités. 1/ Nous hiérarchisons, ce qui malheureusement entraîne des coûts exponentiels (inconciliables avec les dérèglements climatiques – je discute de ça à la fin du cinquième pouvoir). 2/ Nous pouvons nous auto-organiser, à condition de trouver les quelques règles adéquates et de disposer de la technologie pour les mettre en œuvre.

    Passer du mode 1 à 2 est très difficile, surtout quand toute l’humanité s’est habituée au mode 1, n’imaginant pas d’autres possibilités (comme elle n’imagine pas d’autres démocraties sinon la représentative). C’est d’autant plus difficile que nos politiciens, surtout en France, ont rarement une formation technologique. Ils ignorent tout de l’auto-organisation, tout des nouvelles technologies qui nous permettent dorénavant de la mettre en œuvre dans bien des domaines. ”
    Krystoff et Fred, avez vous lu jusqu’au bout ?

  13. Enfant Terrible says:

    Et si l’on doute que la prise de repères est un élément capital, repensons à l’exemple des oiseaux donné par Thierry…. ou à celui d’un carambolage !

Comments are closed.