Comme je l’ai expliqué, je prépare un livre à la frontière du roman et de l’essai sur Ératosthène de Cyrène. Les parties romanesques seront encadrées par de petits essais. Voici le premier.


Berne, la capitale Suisse, se love dans une boucle de l’Aare. La ville semble émerger d’une forêt primordiale. Ses maisons aux toits de tuiles brunes sur lesquels s’alignent des chiens couchés ressemblent à des cabanes de lutins arboricoles. Elles respirent le moyen-âge même si aucune ne date de cette époque. Rien ici ne semble devoir changer comme si la mémoire du monde y était secrètement préservée.

Au 49 de la Kramgasse, non loin de la tour de l’horloge, une plaque de bronze porte le nom d’Albert Einstein. Au début du vingtième siècle, le physicien habitait à cette adresse avec sa femme et leur jeune fils. Tous les matins, Einstein quittait l’appartement du deuxième étage et marchait jusqu’à l’office des brevets où il assistait le docteur Haller.

Son travail consistait à éplucher des dossiers déposés par les inventeurs. Il les lisait, les annotait, les corrigeait parfois. Dès qu’Haller détournait le regard, Einstein sortait d’un tiroir un cahier où il grattait quelques réflexions et esquissait des articles scientifiques qu’il espérait un jour publier. Mais Haller veillait, menaçant, et Einstein reprenait son monotone labeur de bureaucrate.

Quand il quittait l’office des brevets, il rejoignait des amis dans les cafés ou explorait les environs de la ville au cours de longues promenades. Einstein pensait en marchant, il pensait en parlant, il pensait tout le temps. Sa situation professionnelle l’exaspérait mais il ne voyait pas comment en sortir. Il aurait aimé enseigner la physique mais aucune école ne lui avait offert de poste. À 25 ans, consacrant le plus clair de son temps à subvenir aux besoins de sa famille, il était persuadé de gâcher sa vie.

Coupé de ses pairs, loin des universités et des bibliothèques scientifiques, Einstein était seul, désespérément seul. Il n’était qu’un physicien amateur. Pourtant, durant les premiers mois de 1905, un miracle se produisit. Pris d’une frénésie créative, il publia, coup sur coup, cinq articles qui allaient changer pour toujours notre vision du monde.

La nature n’était plus continue mais discontinue. Le temps et l’espace devenaient relatifs. La matière et l’énergie s’unissaient selon la fameuse formule E = mc2. Einstein venait d’ouvrir la porte à l’énergie atomique mais aussi à l’électronique et, incidemment, à l’informatique.


Au cours de l’histoire, il existe ainsi des moments privilégiés à partir desquels plus rien ne plus être comme avant.

Après Alexandre le Grand, la terre ne pouvait plus se réduire aux rivages méditerranéens.

Après Copernic, elle ne pouvait plus occuper le centre de l’univers.

Après Einstein, elle n’était plus qu’une infime poussière isolée dans un bras excentrée d’une galaxie ordinaire.

Mais toujours, dans l’immédiateté de la révolution, la plupart des contemporains rejettent l’innovation. Prisonniers des schémas de pensée issus de la révolution précédente, ils sont incapables de se remettre en cause. L’homme, bien qu’avide de nouveauté, refuse la même nouveauté lorsqu’elle le dérange dans ses certitudes.

Il résiste d’autant plus que les révolutions se produisent presque toujours au cours d’époque de grands chamboulements, époques où les savoirs, les techniques, les arts et la politique convergent pour se féconder et renaître.

En Grèce, les innovations intellectuelles majeures survinrent à la fin du quatrième siècle et durant le troisième siècle avant Jésus-Christ, un moment charnière dans l’histoire occidentale. Formé par Aristote, Alexandre le Grand lança ses armées en direction de l’Inde, repoussant les limites du monde loin des rivages méditerranéens vers l’Orient légendaire.

Lorsque le 24 mai 1543, juste avant de mourir, Copernic ordonna la publication de son livre De Revolutionibus Orbium Coelestium, la Renaissance battait son plein. L’idée de déplacer la terre du centre de l’univers ne faisait que répondre aux œuvres des peintres et des architectes qui inventaient de nouvelles formes, exploitant toutes les potentialités de la perspective.

En 1905, durant l’annus mirabilis d’Einstein, les progrès technologiques n’avaient jamais été aussi nombreux : automobile, avion, téléphone, radio… En art, suite à l’impressionnisme, c’était le début du modernisme : Cézanne, Picasso, Matisse… Kandinsky se préparait à peindre la première aquarelle abstraite. Partout les idées avant-gardistes jaillissaient, s’interpénétrant par-delà les genres. Dans le même temps, les tensions internationales s’exacerbaient en préparation de la première guère mondiale.

Au début du vingt-et-unième siècle, une énième convergence historique débuta. Le vieux modèle hiérarchique et pyramidal se craquela de toute part au profit des réseaux décentralisés et des environnements collaboratifs. Les hommes aspiraient à devenir les maîtres de leur avenir. Ils ne voulaient plus remettre leur destinée entre les mains des puissants. Comme le livre au cours de la Renaissance, internet devint, sous l’impulsion de Tim Berners-Lee l’inventeur du web, le vecteur de la révolution. En contrepartie, les défis politiques n’avaient jamais étés aussi grands. La crise écologique planétaire voyait naître de nouveaux antagonismes qui risquaient de plonger l’humanité dans les ténèbres.


En repoussant les frontières du monde grec, Alexandre ouvrit aux Hellènes d’autres possibles. Au début du vingt-et-unième siècle, internet étendit de même les limites de l’espace mental de l’humanité. Ces deux époques éloignées de vingt-quatre siècles se ressemblent par leur caractère révolutionnaire. Plonger dans la plus éloignée peut aider à comprendre la plus récente.


Le chapitre suivant raconte la mort d’Alexandre le Grand et la fin de son empire, notamment la prise de pouvoir de Ptolémée sur l’Égypte.

Ce texte est en chantier. Vos conseils et critiques seront les bienvenus.

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18 comments

  1. Axel says:

    “En repoussant les frontières du monde grec, Alexandre ouvrit aux Hellènes d’autres possibles.”

    Je ne sais pas si tu as lu la série de livres de Benoist-Méchin
    “Le Rêve le plus long de l’histoire ”

    Auteur assez sulfureux, Benoist-Méchin a écrit une histoire de l’armée allemande qui est un chef d’oeuvre de mille pages, que De Gaulle recommandait aux élèves de l’Ecole de Guerre.

    Sa série “le rêve le plus long de l’histoire” comprend 7 biographies, dont une d’Alexandre :

    * Lawrence d’Arabie. Le rêve fracassé (1961)
    * Cléopâtre. Le rêve évanoui (1964)
    * Bonaparte en Égypte. Le rêve inassouvi (Lausanne La guilde du livre 1966; Perrin, 1978).
    * Lyautey l’Africain, ou Le rêve immolé (1966)
    * L’empereur Julien. Le rêve calciné (1969)
    * Alexandre le Grand. Le rêve dépassé (1976) ISBN 2-262-02189-9
    * Frédéric de Hohenstaufen. Le rêve excommunié (1980)

    Benoist-Méchin était fasciné par le rêve de dépassement du monde ancien, d’unification du monde, la réunion de l’orient et de l’occident, et ça l’a conduit à se prendre de passion pour les grands conquérants, y compris Hitler qu’il admirait.

    Ce rêve était pour lui plus important que les morts causées par ces conquérants.

    Dans l’esprit de Benoist-Méchin, seuls ces conquérants, comme Alexandre, “repoussaient les frontières du monde et ouvraient de nouveaux possibles”, pour te paraphraser.

    La nouveauté d’Internet, c’est qu’on peut faire la même chose, conquérir de nouveaux espaces, réunir des continents et des cultures, dépasser tous les vieux mondes, sans faire de morts au passage.

    Je crois que Benoist-Méchin aurait pu écrire un 8e volume à son Rêve le plus long de l’Histoire :

    * Internet, le rêve connecté

  2. Je ne l’ai pas lu mais c’est exactement comme tu le dis. Le rêve le plus long de l’Histoire, c’est la connaissance.

  3. A l’auteur dont le prénom est Thierry:
    Je pense que la partie romanesque ne peut être lue et commentée que par le prisme du goût en ce qui me concerne, je ne suis pas un spécialiste de littérature.
    Pour ce qui touche à l’essai ( si le but est vraiment de produire un essai ), c’est autre chose, surtout pour la vulgarisation scientifique ( si c’est vraiment le but aussi ).
    Cet essai a le même genre de défaut que certains textes d’un certain Bernard Werber.
    Le summum étant « L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu » que je considère comme le bouquin le plus anti-connaissance de l’univers.
    Connaissant nos dissensions sur le sujet de la vulgarisation, dois-je rentrer dans les détails ?

  4. @Henri je vais pas aller loin avec ta critique.

    1/ je veux que mon texte soit lisible.
    2/ je n’écris pas un livre sur les révolutions scientifiques.
    3/ mes essais sont avant tout des mises en perspective, des clés de lecture de ce qui va suivre.

    Et si je pouvais toucher autant de lecteur que Werber je serais heureux. 🙂

  5. Garbun says:

    J’ai moi aussi trouvé une similarité avec Werber, par contre je ne vois pas du tout en quoi son bouquin est anti-connaissance, tu pourrais dévelloper ?

  6. Thierry:
    « Et si je pouvais toucher autant de lecteur que Werber je serais heureux. »
    Cela serait une bonne chose pour tout le monde, moi y compris. Ne serait-ce que pour ne plus voir de commentaires débiles et insultants sur agora vox, à chacun de tes écrits.
    Je ferais des bonds de joie si il s’écoulait 200 000 « essais » de Musil en France.
    Pareil pour « le cinquième pouvoir » et « le cinquième connecteur » !
    J’ai compris ta démarche et rien dans mes propos suggère un chapitre géant compliqué sur les révolutions scientifiques.
    Ce qui me défrise:
    « La nature n’était plus continue mais discontinue. »
    Pour un lecteur lambda, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Continue et discontinue sont des concepts tellement évident pour tout le monde ? En admettant que cela soit évident, la nature ? Ou une interprétation mathématique de cette « nature » ? Une grille de lecture, un système de mesure, tout ce que l’on veut, mais pas la nature.
    « Le temps et l’espace devenaient relatifs. »
    Pareil ! En plus cela était considéré relatif depuis Galilée. Je sais que c’est bien de caser le mot « relatif » pour « relativité », mais quand même ! Le temps et l’espace sont intimement liés , quand on touche à l‘un on touche à l‘autre ( ce n’est pas plus difficile à appréhender pour le lecteur).
    « La matière et l’énergie s’unissaient selon la fameuse formule E = mc2. »
    Cela serait aussi simple et plus profond, et juste, de dire que c’est de la masse et de l’énergie que l’on parle. La question est : de quoi parle-t-on maintenant quand on parle de « matière » ?

    Pour Garbun:
    Dans 90% des cas Werber simplifie tellement que l’explication n’est plus valable, ou il a compris de travers ce qu’il essaie de vulgariser, ou c’est tout simplement faux ce qu’il raconte.

  7. Enfant Terrible says:

    Heu..Thierry. J’ai lu attentivement, je t’envoie mes remarques en PDF losrque j’aurais terminé de les écrire. Si, bien entendu, elles sont toujours les bienvenues. Comme depuis notre petite conférence les choses semblent avoir changé (je n’ai rien reçu), je me base sur ce que tu postes ici.

  8. Swimmer21 says:

    Bon, ben je vous laisse vous battre !
    Je me pose la question de faire du neuf avec du vieux. Pourquoi toujours regarder vers le passé ? No future disaient les sex pistols il y a quelques années ? Toujours d’actu ?
    Je pense que ce qui est intéressant dans l’oeuvre de Werber, ce n’est pas la véracité scientifique de la chose mais son intuition pour déceler ce qui intéresse des lecteurs notamment les mythes fondateurs de notre société (la mort, la connaissance, le comment vivre ensemble…) qu’il revisite selon son envie à lui. Et tant mieux pour lui s’il rencontre son public. Longue traîne.
    Je pense que le mythe du héros a vécu dans le monde occidental et qu’il convient maintenant de lui accorder un “découronnement symbolique”. Pour se dissoudre dans la complexité et la nouvelle culture à laquelle invite le web entre autre.
    Pourquoi ne pas explorer les futurs, nos rêves tout simplement ? Et les mettre en mots.

  9. A Swimmer21:
    Voilà ou cela mène le “plus ou moins” l’ “à peu près”.
    “No future disaient les sex pistols il y a quelques années ? ” tu oublies “dans un pays gouverné par tatcher.”, c’était ça le message.
    “je pense que ce qui est intéressant dans l’oeuvre de Werber, ce n’est pas la véracité scientifique de la chose mais son intuition”
    Je ne critique pas l’oeuvre. Je suis (étais) très friand de science fiction, et la véracité scientifique n’a aucun intérêt la dedans ! Ce que je ne supporte pas, c’est ça prétention de vouloir éduquer un public sur la science en la vulgarisant dans des annotations ou petits texte annexes sans rien y comprendre. ( venant d’un journaliste scientifique, ça craint ! )

  10. sophie says:

    une plaque de bonze ? 😉

  11. Enfant Terrible says:

    De bronze , sophie, de bronze la coquile ne provient pas du texte mais de l’édition blog.

  12. Enfant Terrible says:

    Par contre, 1er paragraphe, la répétion “la ville SEMBLE”…”Rien ici ne SEMBLE” peut être évitée.

  13. Enfant Terrible says:

    Bon, je t’envoies déjà la première page Thierry, à +

  14. sophie says:

    oui, de bronze mdrr

  15. @Henri Je te comprends mais comme d’hab c’est un peu de l’enculage de mouche. Le paragraphe que tu as stigmatisé n’a pour but que de montrer à quel point Einstein changea notre vision du monde.

    Masse et matière, je veux bien, mais ça ne parle à personne la masse. m suffit pas dans la formule. Non?

    Pour Galilée, il y a des repères absolus. Pas chez Einstein, d’où relatif. Non?

    Et j’ai parlé d’une révolution de notre vision du monde. Donc c’est bien sûr notre vision de la nature qui a changé pas la nature elle-même (et si tu n’aimes pas ce mot quel mot employer?).

    Je ne suis pas convaincu par tes suggestions même si dans l’absolu tu as raison. Mais ce n’est pas le sujet de mon texte. Ce qui m’intéresse ce sont les époques de convergence et de changement radicaux. Je voulais juste évoquer le changement radical entraîné par Einstein en un tout petit paragraphe.

    Je suis preneur d’une formulation tout aussi courte et plus précise.

  16. Ce que je fais avec les mouches est du domaine privé. Oui, je suis pénible, c’est vrai.
    Mais ton but, il me semble, est de changer les modes de penser ! Passer de la verticalité ( haut vers le bas ) à “l’horizonalité” ( rayon d’action ). On passe de la ligne à la surface.
    Utiliser le lyrisme et l’émotion n’est pas suffisant pour moi ( c’est mon opinion ). Cela fait pratiquement 2000 ans qu’on utilise cela pour nous vendre des modes de penser. Je crois qu’il est temps d’y ajouter un peu de précision.
    Par exemple quand tu dis à Axel: ” Le rêve le plus long de l’Histoire, c’est la connaissance.”
    Cela me fait le même effet que de dire : Le rêve le plus long de l’Histoire, c’est la marche à pied. La connaissance n’est pas un mythe, c’est une chose aussi naturelle que le fait de ce peigner.
    Pour utiliser l’actualité:
    Un bébé manipulera très facilement ses parents en braillant pour avoir son biberon.
    Demandes au bébé de se lever, marcher et de se faire lui même son biberon ! Je m’égare.

  17. Garbun says:

    Je trouve pour ma part que le rapport “lyrisme”/histoire scientifique est plutôt bien dosé. Si ce texte était écrit comme une thèse de doctorat, il serait chiant à lire.

    Je ne crois pas que le but soit de prouver par A + B le pourquoi du comment, mais de stimuler le lecteur en lui faisant comprendre que, bien que ce soit contre-intuitif, les choses peuvent changer radicalement.

    Me trompe-je ?

  18. A Garbun:
    Comme le dit si bien Thierry, je fais mal aux mouches. C’est une question de détail, donc tu ne te trompe pas.

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