Le principe de précaution tel que nous le connaissons interdit certains usages qui pourraient à terme s’avérer dangereux. Il suppose de fait que d’autres usages ne le sont pas et peuvent se répandre à l’échelle globale.

Je trouve ce second a priori peu précautionneux. Comment pouvons-nous savoir qu’un usage n’est pas dangereux ? N’avons-nous pas laissé se propager l’usage du pétrole ? Souvent les côtés pernicieux d’une technologie n’apparaissent que longtemps après son introduction. Le cas de l’amiante par exemple.

Inversement, d’autres technologies, souvent à fort impact social, éveillent des craintes immodérées à leur lancement. Le train avec sa vitesse risquait de déloger les âmes de leurs corps ! Les ordinateurs et les jeux vidéo devaient nous rendre asociaux ! Les téléphones portables seraient en train de griller nos neurones ! Toutes les nouvelles technologies ont leurs détracteurs. Écouter ces persifleurs et, sous leur influence, appliquer le principe de précaution revient à stopper l’innovation.

Nous sommes donc face à un dilemme. D’un côté, nous ne savons jamais si une technologie est globalement néfaste avant de la déployer ; d’un autre, nous ne pouvons pas nous interdire d’explorer de nouvelles voies de recherche. Comment nous en tirer ?

Les ultralibéraux prônent le laisser-faire mais ce n’est pas sérieux. Dans nos vies, nous sommes presque tous précautionneux. Certains appliquent un principe de précaution dur, ils s’interdisent de fumer. D’autres sont plus laxistes, ils fument. Parmi eux, j’ai d’ailleurs souvent rencontré des réactionnaires.

Combien de fumeurs sont contre les OGM ? Combien de personnes veulent appliquer un principe de précaution à l’ensemble de la société alors qu’elles sont incapables de se l’appliquer à elles-mêmes ? J’ai l’impression que, en tant qu’irresponsables, ils cherchent une entité supérieure, l’État par exemple, qui les responsabiliserait, où pire responsabiliserait même ceux qui le sont déjà.

De mon point de vue, une mesure globale est potentiellement dangereuse si nous sommes incapables d’en prévoir les travers. Abolir la peine de mort impliquait un risque connu : laisser vivre des assassins. Nous pouvions accepter ou non de courir ce risque. En revanche, lorsque nous avons commencé à brûler du pétrole, il fallait être malin pour savoir qu’un siècle à plus tard ce serait néfaste pour nous. Accepter une nouvelle technologie est toujours risqué mais je crois que nous ne pouvons pas nous payer le luxe de la prudence absolue. Nous avons désespérément besoin des nouvelles technologies (démographiquement, socialement, économiquement…).

Alors comment régler le principe de précaution ?

Devons-nous le durcir ou le ramollir ? Les mesures globales ayant presque toujours des conséquences imprévisibles, il faut sans doute tout simplement les interdire. Pour éviter l’emballement du réchauffement climatique, il serait sans doute hasardeux de répandre dans l’atmosphère des particules réfléchissantes. Comment faire marche arrière en cas de dérapage ? Comment faire avec tous ceux qui refuseront cette expérience ? Nous devons interdire les mesures qui s’imposent de fait à ceux qui ne les veulent pas.

L’interdiction de fumer dans les lieux publics s’inscrit dans cette logique. Elle s’apparente à un principe de précaution à deux vitesses. Interdiction du tabagisme global et autorisation du tabagisme local.

Nous devons faire de même avec les nouvelles technologies. Avant de les accepter globalement, nous devons les laisser se répandre localement, suivant un processus bottom-up. Internet s’est déployé de cette façon, un peu comme une forêt qui a poussé peu à peu. Si une graine est pourrie, elle ne donne naissance à aucun arbre. Si une graine est dangereuse, il sera possible de couper l’arbre auquel elle donnera naissance. Si, en revanche, cette graine dangereuse est plantée en même temps sur toute la planète, la catastrophe est presque irréversible.

En fait, nous devons nous donner une chance de faire marche arrière. L’approche bottom-up apparait ainsi plus précautionneuse. Elle n’annule pas tous les risques mais elle nous donne une chance de corriger le tir si les conséquences fâcheuses surgissent assez vite (dans le cas du pétrole ça n’aurait rien changé).

Super-principe de précaution

La précaution maximale est donc de limiter les mesures globales et de développer le bottom-up. Je parle souvent d’actions locales mais il est sans doute plus juste de parler d’actions à petite échelle.

Un individu, une entreprise, un État… peuvent procéder à des expérimentations à petite échelle. Ils peuvent les laisser se développer, se corriger, se renforcer si elles prouvent leur efficacité.

Si un gouvernement, après quelques expériences, décide de les généraliser, il échappe à la logique bottom-up, il cherche à accélérer le processus évolutif et a toutes les chances d’en perdre les bénéfices. En voulant gagner du temps, on en perd souvent beaucoup. Si les gouvernements avaient contrôlé le développement d’internet, nous en serions encore au minitel.

Face aux problèmes climatiques, certains pensent qu’il y a une telle urgence qu’il faut court-circuiter le bottom-up et, en conséquence, ne pas appliquer le super-principe de précaution. Je crois qu’ils se trompent. Croire que le bottom-up est lent est une idée reçue. Encore une fois, il suffit de voir à quelle vitesse internet s’est développé.

Si un gouvernement avait dit à des ingénieurs voici les plans d’internet, vous avez dix ans pour le construire, nous n’aurions pas internet. L’approche bottom-up permet de se lancer dans une aventure sans avoir de plan, sans même savoir exactement où on va. Le projet se dessine en même temps qu’il se construit. Premier bénéfice : nous réduisons la phase initiale d’étude.

Si tous les gouvernements de la planète se mettaient d’accord pour régler le réchauffement climatique d’une certaine façon, ils bloqueraient les autres pistes et brideraient l’innovation. Au contraire, nous devons sans cesse poursuivre le plus grand nombre possible de pistes divergentes lorsque nous voulons résoudre un problème. Plus nous ouvrons, plus nous avons de chance de découvrir une solution durable.

Les gouvernements doivent prendre des mesures qui favorisent le bottom-up. Il ne faut pas favoriser le développement du solaire mais favoriser toutes les énergies renouvelables connues ou non de façon équivalente. Les gouvernements n’ont pas à décider qu’elle sera la meilleure solution pour l’avenir. Ils ne peuvent pas le savoir. C’est parce que nous ne connaissons pas a priori les solutions qui seront efficaces que les actions globales sont dangereuses.

Le centralisme est efficace seulement quand nous connaissons la solution. Le centralisme est efficace dans le cadre de la pensée industrielle, cette pensée qui procède étape par étape, qui sait à l’avance quel objectif elle veut atteindre. Dans un environnement complexe, cette démarche peut conduire au chaos. Croire que les États règleront le problème climatique par une approche centralisée me paraît dangereux. Le mieux qu’ils puissent faire est de nous inciter à trouver des solutions.

Un gouvernement n’est pas là pour décider mais pour nous inciter à l’action.

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13 comments

  1. vish says:

    “Interdiction du tabagisme global et autorisation du tabagisme local.”
    c’est pas l’inverse ? autorisation du tabagisme global : vous avez le droit de fumer
    mais interdiction locale : vous avez le droit de fumer sauf à certains endroits (lieux publics, chez moi…)
    Globalement vous avez le droit de fumer, mais localement, cela dépend des endroits.

    Vous allez dire je suppose que l’interdiction de fumer est globale… mais alors justement, si on n’avait pas pris la décision globalement, quel café aurait pris le risque individuel d’interdire la cigarette ? Et on serait toujours avec nos cafés/bars/boites etc qui empestent la fumée. Il faut du global parfois non ?

  2. Nous pouvons prendre des décisions globales (j’ai donné l’exemple de l’abolition de la peine de mort). Dans le cas du tabac, il n’y a aucun risque a priori, donc on reste dans le cadre du super principe de précaution. Du moment qu’on connait à l’avance les risques, on peur décider globalement.

    L’interdiction de fumer dans les lieux publics est une mesure globale qui à un effet à deux vitesses. Elle dépend du lieu, c’est mieux qu’une interdiction pure et simple. Elle laisse les gens, dans le privé, décider ce qu’ils veulent… mais elle interdit le tabagisme global, celui qui touche ceux qui n’en veulent pas.

    C’est une mesure globale pour interdire des nuisances globales et les ramener à l’échelle locale.

  3. swimmer21 says:

    Merci pour ce post Thierry.
    Je pense que tu touches ici l’un des points clé qui fonde les états nations, à savoir le monopole de la violence légitime. Il est inscrit que c’est eux qui ont la force d’imposer (éventuellement par la force (la loi en étant le mode “soft”)) la vision du plus grand nombre.
    Ce que tu proposes est d’y renoncer et je te suis. Cela pose une grave question d’identité à ces états et aux personnes qui sont censées être à son service. Je pense qu’en plus il est nécessaire de proposer un “patch” de substitution au monopole de la violence légitime.

  4. Paul de Montreal says:

    La liberté ça ne se donne pas, ça se prend. Dans nos sociétés occidentales, il y a des lois et de plus en plus. Certaines sont là pour assurer notre sécurité, santé … et d’autre davantage pour enrichir les cabinets d’avocats et avantager ceux qui ont les moyens de s’offrir les meilleurs services.

    @Thierry
    > Si les gouvernements avaient contrôlé le développement d’internet, nous en serions encore au minitel.

    En France ?
    Je trouve que FT a retardé le développement et l’usage de l’Internet en France. Le retard est maintenant largement rattrapé. 🙂
    Sinon même la Chine n’arrive pas à contrôler vraiment l’internet de ce que j’entends ici ou là d’immigrants en Chine.
    En Amérique du Nord avec mon CV, je dois souvent expliquer ce que c’est le Minitel.
    “L’ancêtre” de l’internet et essentiellement du texte (avec 1,2 Kb/s) que je résume.

    Sinon je suis d’accord avec ton expérimentation à petite échelle. Même si c’est concluant il faut faire ensuite un suivi pour contrôler les effets indésirables à grande échelle et à long terme.

    J’ai de l’espoir dans la compétition internationale. Si un gouvernement national est médiocre, il y aura bien un pays avec un bon gouvernement et de bonnes initiatives qui fera tôt ou tard école pour ses voisins.

  5. Ax says:

    Si Charlie (la fan de Fillias) passe par là, elle sera désolée…

    Alternative Libérale explose.

    Démission des membres du bureau, guerre ouverte entre Aurélien Véron et Edouard Fillias.

    Fillias, en qui plus personne n’a confiance, jette l’éponge et ne se présente plus.

    Comme quoi je ne m’étais pas trop trompé il y a 18 mois au sujet de Fillias…

    http://aurel.hautetfort.com/archive/2008/02/04/ils-ont-enfin-demissionne.html

  6. Je leur avais bien dit que tenter de créer un parti libéral était un non sens… les libéraux aspirent à l’auto-organisation… pas à nommer des petits chefs. Tout parti qui se dit libéral ne peut que renier le libéralisme, en tout cas tel que je l’entends (dans le sens qui n’a aucun rapport avec le libéralisme économique… je me sens toujours obligé de le préciser).

  7. Paul de Montreal says:

    il y a plusieurs courants de pensée parmi les libéraux que soit au niveau politique ou philosophique comme le dirait probablement mieux l’auteur de http://www.wikiberal.org/wiki/Accueil

    En France, le mot libéral a pris un sens assez orienté néo-capitaliste. Dans ce contexte, il est utile de préciser comme le fait Thierry. 😉

    > Tout parti qui se dit libéral ne peut que renier le libéralisme

    Dans l’absolu, je comprend l’idée mais pas nécessairement dans la pratique.
    1. Tout dépend de ce qu’on met dans libéralisme si c’est très radical ou plus modéré.
    2. Dans l’opposition, les députés libéraux peuvent appuyer par ex. des lois favorisant les libertés individuelles ou s’opposer à des lois liberticides.
    3. Au pouvoir, les ministres libéraux peuvent développer un contexte favorable aux libertés individuelles et économiques tout en réduisant des formes d’ingérences abusives de leur point de vue libérale.

    En France, il faut espérer un retour de balancier favorable aux libertés individuelles. Les média de masse n’aident pas vraiment en général avec des drames grossis qui vont légitimer en qq sorte des lois plus “sécuritaires” et plus liberticides.

    Ce Fillias est resté 4 mois au RPR, c’est déjà 4 de trop.
    Méfiez vous des jeunes loups qui ne comprennent la liberté qu’au profit d’une catégorie sociale aisée et entreprenante. Une compagnie d’aviation vous fait payer la liberté de changer vos dates de vos billets.

  8. Ax says:

    Fillias est parti en laissant 60 000 euro de dettes.

    Tout cela pour obtenir 200 voix aux législatives et montrer sa bobine sur quelques plateaux TV.

    Qu’allaient-ils faire dans cette galère, de le suivre dans un parti politique…

  9. Tu te moques de moi Paul. 😉

    Il y a longtemps que tu n’as pas traîné en France. Libéral ici signifie satanistes, partisan de l’hyper-capitalisme débridé… Moi je suis un libéral qui veut la liberté humaine et le droit à l’auto-organisation… le mot capitalisme n’entre pas dans ma définition, ni en mal, ni en bien.

  10. Paul de Montreal says:

    @Thierry
    😀
    Effectivement ça va faire bientôt 10 ans que j’ai quitté Paris et la France. Ma dernière courte visite ‘touristique’ remonte à environ 3 ans.
    Sinon j’ai remarqué un peu ce que tu dis à travers des forums francophones comme oleocene.org orienté “vert” et les propos de politiciens français de sensibilité “extrême gauche”.
    C’est dommage ce glissement de sens autour du mot libérale en France mais en même temps je trouve ça symptomatique d’une certaine mentalité.

  11. Henri A says:

    Au peau rouge italien:
    En tant que avocat du diable sur une certaine mentalité ; il faut dire que les exemples et faits sur le véritable libéralisme ne court pas les rues, contrairement au “libéralisme” économique que nous respirons à plein poumon depuis au moins 10 ans !

  12. Paul de Montreal says:

    Au valeureux Dragon Français :
    Oui je sais bien. il y a un travail d’enseignement (de masse) à faire.
    Reste qu’il suffit de gouter à la liberté pour y prendre gout et ne plus vouloir faire marche arrière en dépit de contreparties inévitables.

  13. Henri A says:

    “Au valeureux Dragon Français”
    N’exagérons rien, mes parents sont nées en Espagne, un catalan et une andalouse ; sachant qu’il y a autant de points communs entre la “mentalité” catalane et l’andalouse que entre l’allemande et la chinoise, je suis une espèce de mélange, comme toi, de trois cultures, ce qui explique un certain relativisme.

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