La première puissance mondiale, c’est la guérilla

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À la fin de Brave New War, John Robb prédit que si nous ne construisons pas volontairement une société décentralisée, elle adviendra tout de même et avec brutalité. Cette prévision n’a pas plus d’intérêt qu’une autre. Je m’intéresse au raisonnement qui la motive (et que j’interprète).

  1. Lorsqu’une société centralisée se sent en danger, elle se centralise de plus en plus pour préserver son intégrité (renforcement des lois liberticides, attaque contre les francs-tireurs – les blogueurs par exemple –, aide en faveur des industries centralisées – énergie atomique par exemple…). Je fabule peut-être mais j’ai souvent l’impression que nous vivons le début de ce cauchemar.
  2. Plus une société est centralisée, plus elle est vulnérable car il suffit d’atteindre ses centres névralgiques pour la déstabiliser. Par exemple, notre système énergétique est en grande partie centralisé. Un simple dysfonctionnement en un point du réseau de distribution peut paralyser des dizaines de millions de foyers. Un peu partout dans le monde, des pannes accidentelles ont déjà démontré cette vulnérabilité.
  3. Pour nuire aux sociétés centralisées, la guérilla s’attaquera aux réseaux centralisés qui les sous-tendent. Pour Robb, 9/11 était une simple attaque symbolique. Elle a montré la faisabilité d’une frappe ponctuelle au cœur d’un territoire ennemi. Quand la guérilla passera à la vitesse supérieure, quand elle voudra nous faire mal, elle attaquera les nœuds sensibles de nos réseaux (énergie, communication, transport…).
  4. Par rapport à 9/11, ces frappes nécessitent peu de moyen, sinon ceux offerts par les technologies modernes, et font courir peu de risques aux guérilleros. La guérilla a d’ores et déjà les moyens de mettre mal en point les sociétés centralisées. Plus elle frappera, plus cette société se centralisera pour se défendre, plus elle mécontentera les citoyens, plus la guérilla recrutera de nouveaux activistes. Robb montre que nous assistons à ce scénario en Irak.
  5. Après une phase de panique, Robb prédit que les États comme les multinationales globalisées, ces monstres centralisés, éclateront au profit de structures décentralisées. Par exemple, les villes déclareront leur indépendance et assureront leur autonomie énergétique, notamment en recourant aux énergies renouvelables.
  6. En même temps que la décentralisation se développera, la guérilla ne trouvera plus de cible. Nous entrerons alors dans un nouvel âge politique. Tous ceux qui n’auront pas gagné leur autonomie, qui resteront tributaires des États mourants, seront en situation périlleuse, tout au moins jusqu’à ce que la nouvelle société se stabilise une fois la paix revenue.

Pour Robb, la guérilla est déjà à l’œuvre. Il la voit comme une multitude d’activismes sans liens. Quand des membres de Greenpeace attaquent des baleiniers japonais, nous sommes en situation de guérilla. Il serait réducteur de limiter la guérilla aux extrémismes religieux ou nationalistes. Les hackers s’attaquent à l’industrie du droit d’auteur. La communauté open source s’attaque aux multinationales du monde informatique (et aussi d’autres domaines comme l’alimentaire ou la médecine).

Frapper les points névralgiques d’une société centralisée n’implique pas le recours à la violence. Quand des paysans vendent en direct leur production, ils s’attaquent à la société centralisée. L’insurrection a déjà commencé. Reste à savoir si elle se développera pour créer le cataclysme que prédit Robb.

Qu’est-ce qui pourrait motiver de plus en plus de gens à rejoindre les guérilleros ? Une crise financière sans précédent. Des dérèglements climatiques catastrophiques. Une épidémie meurtrière. Un mal-être insupportable. Beaucoup de gens sont inquiets mais leur inquiétude ne les pousse pas encore à prendre leur responsabilité. Nous n’avons pas atteint le seuil critique qui pousserait à la mobilisation (sans doute ne faut-il pas plus de 5 à 10 % de guérilleros pour lancer la révolution).

Le scénario de Robb me paraît plausible. Il a le mérite d’attirer l’attention sur un aspect de la politique internationale souvent négligé : les États-Unis sont totalement hors jeu avec leur système de défense. Créé pour la guerre entre États centralisés, il n’est pas préparé pour affronter la guérilla décentralisée. La première puissance mondiale, c’est aujourd’hui la guérilla.

Notes

  1. Robb est un ancien militaire américain, spécialiste du contre-terrorisme.
  2. Il fait souvent appel aux black swans pour justifier sa prévision. C’est un comble.
  3. Quand j’entends parler de 9/11 comme d’un complot américain pour mettre la main sur les matières premières du Moyen-Orient, j’ai chaque fois un coup de sang. Je vois des gens qui interprètent les évènements selon la vieille logique étatique et centralisatrice. Adoptez une seconde une nouvelle perceptive. Vous verrez que les vieux épouvantails sont en train de se faire plumer par de nouvelles forces qu’ils ne contrôlent pas. La situation est simple. Il n’y a rien de caché, pas de mystère, nous sommes dans l’open-source. Cette limpidité est si neuve dans le champ politique qu’elle est parfois difficile à accepter (et son ouverture la rend justement terriblement puissante).
  4. La plupart des maux écologiques sont induits par les approches centralisées à l’origine de la révolution industrielle, approches qui sont étrangères à l’ordre écologique (la nature ne les a pratiquement jamais employées). Il est logique qu’un monde décentralisé soit plus écologique.
  5. La guérilla écologique sera peut-être la plus active si le dérèglement climatique s’accentue. Le mal pousserait alors lui-même vers une solution.
  6. À chaque blackout, des voix s’élèvent pour donner à l’État le monopole de la distribution énergétique. Un monopole implique presque inévitablement la centralisation, donc la vulnérabilité.
  7. La société centralisée a pour pire ennemi la société centralisée. En s’attaquant à la liberté des citoyens (corporatisme oblige, je pense encore une fois aux blogueurs), elle est en train de se faire beaucoup de mal. Si elle persiste sur cette voie, elle poussera de plus en plus de gens dans le camp de la guérilla. Tant que les voisins prennent des coups, la plupart des gens ne bougent pas. Quand on les frappe directement eux ou leur famille, ils changent soudainement d’attitude.
  8. En se recroquevillant autour de services centraux, Google, Flickr, YouTube, Facebook, le web devient de plus en plus vulnérable. Si des hackers entrent dans les bases de données de ces sites et en extraient des données confidentielles de centaines de millions d’utilisateurs, le modèle 2.0 capotera. J’espère que le web 3.0 signera un retour de la décentralisation perdue ces derniers temps. J’ai souvent vu, et je vois encore, le 2.0 comme une régression par rapport à l’idée originelle du web.

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16 comments

  1. lény says:

    C’est marrant je me faisais la remarque cet après midi en allant faire un pique nique. A une dizaine de kilomètres il y a une centrale nucléaire et je croisais sur la route les deux principales rangées de pylône haute tension. Il suffisait de couper ces cables là pour foutre la moitié de la région dans le noir. Juste une dizaines de cables. D’où la nécessité de les enterrer 😉
    Bon avec des posts comme ça, ça y est on est tous fichés sur ce blog, sympa Thierry ! 🙁

  2. swimmer21 says:

    Travaillant en Ile-de-France, j’en perçois quelques faiblesse en matière de guérilla. Pas besoin de beaucoup de moyens effectivement pour faire capoter les systèmes centralisés.
    Ce qui est assez amusant, c’est que même les militaires ne s’y retrouvent pas en Iraq, enfin, une partie d’entre eux. Cela rappelle vraiment le Viet-Nam : usure, guérilla, long terme…
    Pour compléter ce que tu écris, voir aussi le site particulièrement intéressant de Jeff Vail par exemple

  3. « J’ai souvent vu, et je vois encore, le 2.0 comme une régression par rapport à l’idée originelle du web. »

    Régression ou étape nécessaire ? De même que pour les systèmes politiques, il me semble que les systèmes informatiques décentralisés sont plus difficiles à réaliser. Cela non pas à cause d’une structures interne plus complexe mais à cause des contraintes supplémentaires en matière de sécurité et de contrôle d’intégrité. Si un système décentralisé est moins vulnérable au niveau global, il l’est davantage au niveau local. Il n’y a cependant rien qui soit insurmontable et un maximum de systèmes centralisés devraient naturellement évoluer vers des systèmes décentralisés qui sont nettement plus avantageux sur le long terme.

  4. Petite réponse à Carlo posté sur Agoravox : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=38097

    Robb explique que pour monter 9/11 il a suffit de 70 personnes et de 250 000 $. La guérilla moderne s’appuie sur la technologie moderne, l’open-source notamment, cette capacité que nous avons tous à détenir une puissance faramineuse. Voir link en début d’article vers mon précédent post sur le sujet. Oui, n’importe qui peut devenir pilote.

    Le principe de la guérilla, c’est qu’un investissement minime a des conséquences démesurées. Genre tu fais péter la bonne ligne EDF et la moitié de la France n’a plus de jus. Coût de l’opération 5 000 euros, perte quelques centaines de millions (les pertes indirectes étant celles que visent la guérilla en voulant affaiblir le système économique).

    PS: Que 9/11 soit après récupéré, c’est une autre affaire, c’est un détail par rapport à l’émergence de la guérilla globale.

  5. @Manuel J’ai pas dit le contraire 😉

  6. TOTO says:

    Monsieur Crouzet, le mouvement révolutionnaire qui fait tant parler de lui : FARC, est un mouvement hyper centralisé et malgré la perte récente d’un des leaders, ce mouvement dure depuis plus de 10 ans et n’a toujours pas été éliminé……peut être qu’en buvant de l’eau minérale?…..(buvez, éliminez)
    Alors vous voyez la centralisation n’est pas si vulnérable que cela.

  7. @Toto C’est une démonstration que vous venez de faire ? La France est centralisée, tuez Sarkozy, la France ne s’écroule pas. Tuez un homme qui peut être remplacé n’affecte pas un système centralisé. Coupez la carotide d’un système sanguin centralisé et vous verrez la différence.

  8. Henri A says:

    Je suis tout à fait d’accord avec le commentaire de Carlo Revelli, au mot près.
    Je rajoute “au mot près” parce qu’il existe un gros problème de lecture pour des gens soi disant éduqués qui ont compris de travers les mots dans le contexte :
    “d’une très grande subtilité…”
    “Quand j’entends parler de 9/11 comme d’un complot américain pour mettre la main sur les matières premières du Moyen-Orient, j’ai chaque fois un coup de sang.”
    Quand j’entends parler de 9/11 dans les médias ( ce qui veut dire tout le temps ) comme d’un complot d’une bande d’intégristes islamistes tel que le présente l’enquête d’état officielle qui a été faite sous la pression des parents des victimes, j’ai un coup de sang permanent.
    Si le fait d’avoir un demi doute, nous mets dans le même sac que ceux, quel qu’ils soient, qui ont un scénario parfait, nous ne verrons jamais de guérilleros, même si ils sont sous notre nez.

  9. TOTO says:

    Mr Crouzet

    “”Non. L’empire aztèque était si centralisé qu’il suffit de lui couper la tête pour qu’il disparaisse””

    Ce n’est pas de moi, c’est de vous dans “la revanche des apaches” Billet intéressant dans lequel vous démontrez, ou plutot affirmez la même chose que mon post.
    C’est vrai je n’ai pas votre science infuse et la certitude comme vous d’avoir raison.

    Mais vous avez une tendance a vous contredire au fil de vos billets.

    Je lis vos billets, je ne les trouvent pas dénués d’une certaine vérité, mais ce n’est pas une vérité certaine, et ce n’est pas parce que machin a dit ou truc a écrit que l’on doit prendre cela pour acquis.

  10. @toto Qu’un système centralisé à une seule tête irremplaçable existe, celui des Aztèques, ne veut pas dire que tout les systèmes centralisés n’ont qu’une tête. J’ai donné l’exemple de la France. Dans nos démocraties, il n’y a pas de centralisation absolue (même dans les pires dictatures cet idéal centralisateur est difficilement atteint d’ailleurs). Et même chez les Aztèques il n’a pas fallu descendre que Montezuma. Référez-vous à l’exemple de la carotide. C’est une bonne métaphore du système avec point névralgique.

    @Henri Toutes les théories du complot m’énervent parce que nous savons tous que nous pouvons les forger à propos de tout et de n’importe quoi. Alors pourquoi l’une plutôt que l’autre. 99,99% d’entre elles sont de pures affabulations et plus elles sont farfelues plus les gens y adhèrent. J’ai joué avec cette idée dans le peuple des connecteurs.

    Que les Américains cherchent après coup à tirer la couverture à eux et profiter des évènements pourquoi pas. Mais je préfère les explications simples et qui nécessitent le moins d’hypothèses (jusqu’à preuve du contraire ce principe du rasoir d’Occam a pas mal fait ses preuves).

    C’est un peu comme face aux génies, celui de Shakespeare par exemple. Les artistes ordinaires leur cherchent des comptes pour justifier leur impuissance relative. J’ai connu des photographes qui ne croyaient pas à la méthode de Cartier-Bresson. Il ne pouvait selon eux avoir eux autant de chance. Il avait mis en scène. Nous assistons à la même histoire avec 9/11. Moi je crois au génie de Ben Laden et de quelques fous. Je ne les admire pas mais je reconnais qu’ils ont réussi leur coup.

    Mais les gens confortablement assis derrière leur fauteuil ne veulent pas leur reconnaître leur culot. Ils n’ont pas les couilles de les imiter, alors ils cherchent des forces presque surnaturelles.

    Moi je tire mon chapeau à ceux qui agissent au nom de leurs idées et pas à ceux qui se masturbent la tête pour justifier leur inaction politique.

    Je n’approuve pas 9/11. Mais je crois possible pour des hommes décidés de faire des choses extraordinaires. 9/11 devrait nous le démontrer. Nous devrions prendre cet exemple et le retourner en arme positive plutôt que chercher à le nier.

    Je devrais écrire un billet à Chacun son 9/11… bien provocateur… je suis sûr qu’ils se déchaîneraient sur Agoravox.

  11. Henri A says:

    Shakespeare ??
    Une équipe de logiciens indiens et arabes, tout le monde le sait…

  12. Michel says:

    Bonjour

    Ce qui me glace le plus le sang c’est cette presse larvée mondaine et centralisée.
    Cette presse gangrénée par le fric, la notoriété et du quand dira t’on, ne répondant que par les dépêches de l’AFP (lecture en diagonale).

    Je retrouve parfois les mêmes schémas sur la toile, très difficile de rentrer dans le lard de ceux qui génèrent de l’audience ou possède une certaine “popularité”.

    Nous pourrions aussi parler de la centralisation intellectuelle, qui cause bien plus de dégâts.

    Je suis certain que nous vivons dans un monde géré par des manipulateurs.

    Les ressources les plus rentables mondialement sont la drogue, l’armement et le pétrole.
    Posons nous les bonnes questions.

    @+

  13. Ax says:

    Shakespeare n’a jamais existé, c’est Corneille qui écrivait ses pièces, pour se préparer à écrire celles de Molière et de Racine. (On nous ment aussi sur la date de naissance de Corneille).

    Si l’on ajoute qu’aucun débris d’avion n’a été retrouvé près des os de Corneille, que Carlucci n’a jamais pu fournir son emploi du temps du jour, l’affaire de la mort du poète est louche et justifie une enquête cyber-citoyenne d’Agoravox, sous le patronage de Marion Cotillard.

  14. Michel says:

    Cherche toujours désespérément son buzz !

  15. loloster says:

    "La première puissance mondiale, c’est la guérilla" http://u.nu/3xix (via @crouzet) (30/03/08)

  16. Arnaud M. says:

    La premire puissance mondiale, cest la guerilla: http://bit.ly/9bs9Vt

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