Le journalisme a-t-il un avenir ?

Que sont devenus les enlumineurs du moyen-âge ? Que sont devenus les moines copistes ? Que sont devenus les relieurs ? Ils ont presque tous disparu parce qu’un métier ne survit que tant qu’une économie le soutient et lui donne sens. Toute profession est vouée à disparaître.

Certaines fonctions sociales semblent plus durables que d’autres. Il y avait des artistes, il y a des artistes, il y aura des artistes. L’artiste pour moi nourrit notre conscience réflexive et je crois que toute conscience réflexive a besoin d’art, même si cette conscience se trouve un jour transportée sur des supports inédits.

Il existe sans aucun doute d’autres professions durables mais je doute que le journalisme, au sens où nous l’entendons, survive. Tout d’abord pour une simple raison. Nous n’avons pas besoin des journalistes pour vivre heureux, pour nous épanouir et comprendre le monde.

L’économie médiatique nous a peut-être persuadés du contraire mais ce n’est que grâce à un bon marketing. Je me donne toujours en exemple. Je ne consomme pas de news et je n’ai pas l’impression de vivre sur une autre planète. Je lis beaucoup de livres, beaucoup de papiers scientifiques, beaucoup d’essais. En fait, je ne lis pas les journalistes mais des auteurs. Les journalistes m’ennuient, les auteurs me transforment, peut-être parce qu’ils touchent de près ou de loin à l’art.

Quand je dis que je ne lis pas les journalistes, ce n’est pas tout à fait vrai. De temps à autres, un ami me suggère de lire un papier et je reste un inconditionnel de NewScientist. Mais ces informations représentent moins de 1 % de toutes les informations que je consomme. Si tout le monde faisait comme moi, il n’y aurait pratiquement plus de journalistes professionnels dès aujourd’hui. Il ne resterait que des amateurs parlant ou montrant de ce qu’ils voient et de ce qu’ils entendent. Est-ce que ce serait une catastrophe ? Je ne le crois pas. Globalement nous ne serions pas mieux ou pas plus mal informés qu’aujourd’hui.

Le journalisme n’est qu’un business qui a réussi à persuader qu’il était indispensable. Les journalistes ont même cru qu’ils étaient indispensables et avaient un rôle social capital, ce qui explique souvent leur fierté de faire ce métier.

La conscience globale

Pour maintenir la cohésion de notre société, pour traverser les crises, pour transiter vers un autre état de l’humanité, nous avons besoin que des informations circulent, qu’elles animent notre cerveau global avec de plus en plus d’intensité. Mais les journalistes malheureusement produisent des informations souvent redondantes et qui ne nourrissent guère notre imaginaire ou notre intelligence.

Une fois informés sommes-nous plus avancés ? Non. Nous croyons savoir quelque chose, illusion dangereuse, car nous ne savons que ce qu’un journaliste a réussi à dire ou a voulu dire. Faut-il payer pour se faire manipuler ? Non. Faut-il payer pour qu’un journaliste hiérarchise l’information à notre place ? Comment peut-il savoir ce qui est important pour moi ? Il ne le sait pas car chacun de nous a des priorités différentes.

Nous nous élevons lorsque nous échangeons. Je suis heureux lorsque je lis un papier, dialogue avec l’auteur, écrit un autre papier en retour et que chacun de notre côté nous faisons un bout de chemin ensemble. Nous avons besoin du foisonnement des conversations. Depuis que j’ai goûté à ce tumulte, le journalisme me paraît fade. Je crois que plus les gens se connecterons entre eux moins ils éprouveront le besoin de consommer des news.

Le bruit de fond de la conscience globale nous informera au sens où on l’entend aujourd’hui. Nous connaîtrons les grands évènements, les grandes tendances, puis chacun de nous creusera dans des directions particulières, des directions si diverses qu’aucune ne justifiera peut-être l’existence d’un journaliste professionnel. La décentralisation de la production de l’information s’accompagnera d’un émiettement des besoins d’information.

Aujourd’hui nous en sommes encore à l’époque de la photocopie cérébrale. Il faudrait que chacun sache la même chose que l’autre. C’est le business médiatique. Quel intérêt ? Pour que nos interactions soient fructueuses nous devons nous enrichir de nos différences.

Et le blog alors ?

Cet émiettement pose même la question du livre ? Est-il encore compatible avec les conversations multidirectionnelles ? Je crois que oui car nous avons besoin aussi du dialogue intense, suivi et profond avec un auteur comme avec nos amis. Nous avons d’un côté le bruit général de la conscience globale (Facebook, Twitter…), d’un autre les échanges intenses et brefs et d’un autre enfin l’approfondissement propre aux contenus cohérents (livres, films…).

Je situe le blog entre ces deux extrêmes, entre le bruit et l’épaisseur. Il est logique que les journalistes migrent vers cette pratique qui pourtant exige d’autres compétences que les leurs. Il ne s’agit plus d’informer mais de faire résonner, sur un ton particulier, une harmonique particulière.

Des blogueurs frôlent le bruit et la légèreté, d’autres l’épaisseur propre au livre. La seconde catégorie, qui m’intéresse, implique peut-être de fermer un blog une fois que, en tant qu’auteur, on a bouclé un sujet. C’est la question que se pose Narvic.

Pour ma part, je considère mon blog comme un atelier, je m’y autorise de parler de tout en même temps que j’essaie d’écrire des livres. J’aurais peut-être envie de créer d’autres sites comme je l’ai fait avec Croisade, pour tenter d’autres expériences, mais mon blog est en quelque sorte le vaisseau mère duquel partiront des navettes exploratrices.

Je crois qu’il est important de se poser ces questions au sujet de l’information et de la forme qu’elle doit prendre, qu’elle prendra, qu’on voudra lui voir prendre. Je ne suis sûr que d’une chose : nous n’avons pas besoin de beaucoup de news pour être heureux. Nous avons besoin d’échanger. Nous avons besoin d’artistes plus que de journalistes.

Quand Picasso avec une scelle et un guidon de vélo construit un taureau il me rend heureux parce qu’il a révélé une possibilité nouvelle, il a ajouté une information dans le monde, il ne s’est pas contenté de faire du copier-coller ou de me dire qu’une chose était plus importante qu’une autre.

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18 comments

  1. Le journalisme a-t-il un avenir ? Par T. Crouzet. http://bit.ly/XiQ1G

  2. Les artistes créateurs ne sont pas des putes says:

    L’erreur primitive du net, c’est que vous êtes tombés dans la tendance brutale qu’il fallait une victime sacrificielle pour bien ressentir la jouissance de jouir d’un nouveau médium, et vous avez désigné le journaliste. Mais vous vous êtes cassé la gueule sur les artistes qui en ont vu d’autres.

    Nous on est pas là que depuis 200 ans, non on est là depuis le début à Lascaux.

  3. phyrezo says:

    Et j’espere bien que les droits de l’homme de néendertal sont duement redistribués à ses ayants droits…

  4. @Demian Mon article alors devrait te faire plaisir.

  5. Le journalisme a-t-il un avenir? http://tinyurl.com/qnxyf7 (via @Redsan)

  6. narvic says:

    Le journalisme a-t-il un avenir ? http://bit.ly/xXpug

  7. narvic says:

    Je ne suis pas sûr, Thierry, d’avoir jamais cru que la fonction des journalistes était surtout d’informer, dans le sens de faire comprendre le monde et ce qui s’y passe. C’est d’ailleurs avant tout un métier d’autodidactes, et la toute petite minorité qui a suivi une formation pour ça est surtout formée à des techniques d’expression. Les journalistes n’ont aucune des compétences particulières pour faire comprendre le monde que l’on peut trouver chez les scientifiques et les artistes, à moins d’être aussi scientifique ou artiste.

    La plupart de la production des journalistes sert d’ailleurs surtout à nourrir la conversation et à renvoyer à la société une image d’elle-même, dans l’instant présent. Les journalistes ne sont pas les seuls à le faire, bien entendu : les publicitaires et les artistes, par exemple, le font aussi.

    Mais il y a bien, à mon avis, quelque chose de spécifique dans l’attitude du journaliste, qui ne se définit pas facilement et que l’on cerne le plus souvent de manière négative : il cherche à se placer différemment du publicitaire, qui est dans la recherche de séduction, de l’artiste qui est dans une recherche de création, ou du scientifique qui est dans la recherche de l’objectivité dans l’observation.

    J’aime bien l’essai de définition du journalisme de deux scientifiques (des sociologues) comme la recherche d’une position d’équilibre très instable et précaire entre des positions contradictoires : entre ses sources et le public, par exemple (trop près de ses sources, il fait leur communication et ne sert plus le public, trop près du public, il n’apporte plus d’information et fait de la démagogie en renvoyant au public ce qu’il veut entendre), avec ses pairs sa position est aussi contradictoire (à la fois corporatiste et en concurrence), avec la loi également (il se veut régulateur indispensable de l’état de droit, mais s’autorise parfois de prendre ses distance avec le respect de la loi quand il l’estime nécessaire), vis à vis de l’information aussi (dans une tension permanente entre objectivité et subjectivité)…

    C’est une position originale dans la société et je ne la crois pas inutile. Ce rôle consiste en définitive à contribuer au maintien de la cohésion sociale en tentant de délimiter un espace commun, à travers l’image de la société que les journalistes lui renvoient dans cette construction qu’est “l’actualité”.

    Je sais bien que cette vision du journaliste, comme une sorte de travailleur social ou d’agent d’ambiance, ou même, finalement, de bouffon du roi, offusque mes confrères, qui ont une plus haute vision d’eux-mêmes et de leur “mission”, mais je la crois plus réaliste. 😉

    J’ai un peu peur qu’il manque, s’il venait à disparaître. Surtout sur internet, qui offre de puissants outils communautaires, mais où je vois peu d’espace réellement public (c’est à dire commun à toutes les communautés). C’est le débat que j’ai eu avec Versac à la parution de son livre : ne va-t-on pas vers une disparition de l’espace public ? Si c’est le cas, on n’a plus tellement besoin de journalistes pour contribuer à son animation, en effet. 😉

  8. Je crois que l’idée d’espace public explose au profit d’un méta espace, le web lui-même, que j’appelle souvent conscience globale. La cohésion de cet espace dépend du flux d’informations entre les nœuds du réseau social. De nombreuses professions actuelles pourraient y contribuer, mais sans doute qu’une nouvelle apparaîtra. Elle ressemblera peut-être à ta définition du journalisme, mais ce sera un autre métier.

    Nous partageons une conscience, pas un savoir particulier, diffusé à un moment donné. Cela ne s’est produit en fait que pendant disons les 50 dernières années du XXe siècle.

    Utilité du journaliste aujourd’hui ? Force de cohésion ? J’en doute. Ils font surtout perdre beaucoup de temps à ceux qui les écoutent ou les lisent. Ils leur prennent du temps de cerveau qu’ils pourraient être utilisé à renforcer justement les liens sociaux P2P. Je ne vois d’avenir dans la profession qu’au prix d’une migration vers le status d’amuseur public, ou d’auteur. Le lien intermédiaire sera probablement produit par chacun d’entre nous, avec nos blogs par exemple.

  9. Les artistes créateurs ne sont pas des putes says:

    Les journalistes sont des auteurs ratés.

  10. “Nous n’avons pas besoin des journalistes pour vivre heureux, pour nous épanouir et comprendre le monde” (hum…) http://bit.ly/KY1Fd

  11. narvic says:

    @ thierry

    Mais je crois bien que bon nombre de blogueurs font bel et bien du journalisme (tel que je le conçois)… 😉

  12. Une question que je me pose depuis un certain temps : pourquoi les journalistes éprouvent-ils le besoin de créer des blogs alors qu’ils supportent difficilement le débat d’idées qu’ils font pourtant mine de susciter ?

    Ainsi, un certain Alain Joannès a effacé rétroactivement tous les commentaires, postérieurs au 6 mai 2009, de l’article La dynamique de désinformation sur les risques de pandémie. Voici la copie des commentaires réalisée avant l’opération chirurgicale de type stalinienne.

  13. Le blogueur pourrait être défini comme stimulateur de conscience… Je développerai dans un billet.

  14. Les artistes créateurs ne sont pas des putes says:

    Si la rumeur pouvait être intégrée à la conscience…

  15. moktarama says:

    @Serge LEFORT :

    Qualifier “d’opération chirurgicale de type stalinienne” le fait qu’Alain Johannès, qui considère son blog comme un tout, efface des commentaires qu’il juge non pertinents pour le lecteur de la “longue traine” , n’est-ce pas faire preuve d’un hallucinant non-sens de la mesure ? Et je le dis parce que ça m’est également arrivé chez lui. Nul complot à l’horizon…

    Si vous voulez mon avis de tenancier de blog, il a déjà été très gentil de répondre à votre alignement de syllogismes et à votre vision préconçue d’une situation complexe…et vous vous plaignez de stalinisme parce qu’il a estimé que la plupart de vos commentaires n’apportaient strictement rien (ou alors une démnonstration trop éclatante de ses propos peut-être) au sujet dont il parlait dans son billet ! Rien à voir avec le débat d’idées. Il n’y avait pas de débat sinon votre-hors sujet complet sur la “conspiration des médias” .

    PS : pour ce qui est du stalinisme, je suis en train de lire Vie et Destin de Vassili Grossman…mettre cette étiquette sur Alain Johannès qui supprime certains de vos commentaires, c’est insulter les millions de victimes du stalinisme en comparant votre situation à la leur. A bon entendeur…

    @narvic : je souscris à cette vision du journalisme et du journaliste “comme la recherche d’une position d’équilibre très instable et précaire entre des positions contradictoires” .

  16. Maurice says:

    Oups… spam

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