Tout d’abord une mise au point pour expliquer pourquoi j’ai écrit trois billets sur FriendFeed (1, 2, 3). Mes amis blogueurs m’ont énervé. Je les ai vus soudain faire la promotion d’une entreprise au nom d’un service génial. Chaque fois qu’ils écrivaient FriendFeed, je lisais Total. Et tout ce qu’ils écrivaient prenait une couleur différente. Par réflexe, je me suis mis à écrire contre Total plus que contre FriendFeed qui est un service web pas si mauvais.

Ma critique dépasse de loin l’outil qui n’est qu’un prétexte, mon dernier billet ne mentionne d’ailleurs Friendfeed que dans les notes. Mais une entreprise reste pour moi une entreprise, surtout quand, comme Total ou FriendFeed, elle a pour ambition de maximiser les profits. Je n’ai plus envie de cautionner ce modèle qui implique la croissance économique infinie. Je sais que nombre de ceux qui ont vanté FriendFeed pensent comme moi. Peut-être emporté par une amplification provoquée par le buzz, j’ai exagéré leur incohérence et me suis énervé.

En 2007, j’ai participé à la mode Facebook. Je suis tombé dans le piège que je dénonce aujourd’hui. Les journaux me citaient, les radios m’invitaient pour parler de Facebook comme si j’étais Mark Zuckerberg. J’ai fini par dire stop et par cesser d’utiliser Facebook qui ne m’apportait rien en définitive, sinon l’ivresse de la nouveauté.

J’ai aussi parlé de Twitter mais, justement, non pour vanter une entreprise/produit mais pour expliquer pourquoi ce produit, par sa simplicité, était déjà devenu open source. Il est un principe copiable à l’infini. Il est une technologie plus qu’un produit, ce que nous promet Google avec Wave, et qui d’ailleurs enverra peut-être FriendFeed aux oubliettes.

J’ai connu trop de vagues numérico-enthousiastes depuis que j’ai écrit mes premiers articles sur les technos en 1991. Ce n’est pas la nouveauté qui me lasse, toujours présente, mais le discours sur la nouveauté qui n’a plus rien de nouveau, surtout quand il est professé par les prosélytes parfois parties-prenantes dans la nouveauté, puis copier-coller par les journalistes.

Utilisons FriendFeed, n’en faisons pas un fromage. Vous allez dire que c’est moi qui fais du fromage. Mais l’outil est pervers. Pour qu’il ait un intérêt, il faut le dire à tous vos contacts. Il suffit d’ailleurs d’appuyer sur un bouton pour spammer vos relations virtuelles. Et hop 500 nouveaux comptes créés sur FriendFeed. C’est la magie des réseaux sociaux, véritables réseaux de recrutement, armes marketing de séduction massive. Vous ne pouvez plus les utiliser en silence.

Quand les gens se connectent, je suis heureux car je pense que c’est ainsi que nous traverserons les crises en cours et peut-être bâtiront une nouvelle humanité. Mais ne nous connectons pas à travers des entreprises construites sur l’ancien modèle car alors nous resterons prisonniers d’elles et ne ferons que déplacer les anciens centres de pouvoirs. Rien de plus qu’une révolution ordinaire. « Il faut que tout change pour que rien ne change. » écrivit Giuseppe Tomasi de Lampedusa. Prenons garde à ne pas nous enflammer pour rien. Dans un monde décentralisé, nous devons nous-mêmes devenir les centres.

Notes

  1. La biosphère est un écosystème qui ne réagit qu’à la polémique. Il faut entrer dans le lard pour que la mayonnaise prenne. N’oubliez pas que je suis aussi joueur et qu’il m’arrive de m’amuser avec mon blog. Le cynisme marche pas trop mal vu les réactions.
  2. Le web est en lui-même une machine à créer des liens entre les informations. Au départ, c’était les auteurs qui créaient les liens. Un peu élitiste ok. Les réseaux sociaux proposent entre autre que les lecteurs créent eux-mêmes du lien. L’approche actuelle est centralisée mais c’est pas la seule possible. Rien n’empêche d’ouvrir tous les sites aux lecteurs (c’est un peu ça les commentaires).
  3. Le génie de Tim Berners Lee est d’avoir créé un langage hypertexte sans base centrale, ce qu’avaient proposé les théoriciens avant lui. Le web se soutient lui-même. Nous devons poursuivre sur cette voie, non pas passer par des nœuds centraux qui impliquent le contrôle. Qu’il existe des Google pour faciliter la navigation, c’est une chose. Ils doivent rester la carte et pas devenir le territoire (ce qu’ils cherchent tous à devenir malheureusement).
  4. Pour conclure, le débat. Commentez où vous voulez, lisez où vous voulez, je tenterai de maintenir l’intégrité ici, tant que c’est possible peu importe où les choses se passent, ici, sur FriendFeed ou Facebook. Mais ne perdez pas de vue que si vous passez du temps sur un site vous lui donnez de la valeur à lui, pas au contenu qui vous intéresse. Dans mon cas, ça n’a aucune importance, en tout cas aujourd’hui. Pour d’autres, ça deviendra vite vital s’ils veulent monétiser leur création.
  5. Toute cette histoire m’aura forcé à mieux interfacer mon blog avec les réseaux sociaux. J’ai bricolé un plugin, je teste maintenant la solution backtype.com (testé par Narvic sur son nouveau blog).

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30 comments

  1. TEMPUS Group says:

    FriendFeed : ça mérite pas tant de vagues – Thierry Crouzet (Le peuple des connecteurs – le cinquième pouvoir) http://bit.ly/3ElJO

  2. authueil says:

    Tu as d’autres manières de développer ce genre d’outils ? Qui à part une entreprise peut mettre autant de moyens. L’argent pour développer tout cela, il faut bien le trouver !

    Cinq gus au fond d’un garage, c’est bien au début, mais rapidement, ça ne suffit plus !

  3. Mozilla, Linux, Apache, Mysql, HTML… C’est le problème politique le plus important de notre temps.

  4. zoupic says:

    la passion authueil ! LA PASSION!
    L’envie de faire bien, le don de soi, l’envie personnelle de le faire pour soi, ou pour les autres?
    Wikipedia? linux? word press? l’open source? les restos du coeur? l’entraide?
    depuis qu’on est sur pc tout est dématérialisé et les coûts fixes sont largement réduits. Ce qu’il faut ce sont des hommes, déjà équipés avec du temps disponible et la volonté de travailler en équipe. Et si ces beaux projets ont besoin d’argent aussi, au bout d’un moment, ils font appel au don et à la générosité de leur public cible. C’est l’économie libre, j’y crois tant que chacun arrive à couvrir ses coûts fixes et ne demande pas 10 000€ par mois.

  5. authueil says:

    Zoupic, c’est beau d’être naïf. Ca pouvait marcher il y a 20 ans, quand il s’agissait de trucs de geeks. Aujourd’hui, tout le monde a compris qu’il y avait des enjeux et du fric à se faire.

    C’est quoi le dernier truc à avoir émergé selon ce modèle “altruiste” et c’était quand ?

  6. zoupic says:

    Juste en ce moment des codeurs travaillent sur l’équivalent de l’html pour non pas des informations mais des flux de monnaies, dans le domaine de l’open money, ça s’appelle xgfl, ça se trouve ici entre autres : http://www.metacurrency.org/ et ça va changer le monde, permettant de lancer simultanément, localement, régionalement et à tout niveau des monnaies complémentaires avec leurs règles propres. Ces monnaies sont faites pour être différentes des monnaies capitalistes et du modèle égoiste-compétition que nous connaissons si bien.

    Rien de grand n’a été créé sans passion. L’argent c’est comme l’eau de mer, plus on en boit, plus on en a soif.

  7. Stanislas J says:

    Bonjour Thierry,

    Je ne comprends pas trop le réflexe FriendFeed ==> Total

    FriendFeed, c’est une entreprise (certes américaine) mais de 13 employés (+ un stagiaire cet été) ! Et à les connaitre (tu peux les suivre sur FF – mais je doute que tu vas le faire 😉 ), ce sont des gens vraiment cools (facile de dire ça, mais comparé à l’équipe de twitter : que l’on ne connait pas justement, c’est vraiment autre chose). Ces gars là ont une éthique selon moi.

    Encore une fois, c’est facile de dire ça et je n’ai aucune preuve, mais je pense que le rapprochement que tu fais est très hâtif.

  8. Tu devrais lire un peu plus mon blog. 😉 Une entreprise petite ou grande reste une entreprise qui a l’objectif de MAXIMISER ses revenus. J’ai pas envie de faire la promo de ce système. Les mecs qui sont contre Hadopi, moi, sont forcément contre ça ou leur position est intenable. Si tu veux inventer un nouveau modèle pour le droit d’auteur, c’est tout le reste qu’il faut aussi réinventer.

  9. Stanislas J says:

    Je te lis assez parsimoniquement, mais surement pas assez, j’en conviens aisément.

    En revanche, je t’ai assez lu pour savoir qu’on a des avis bien différents à plusieurs égards. C’est comme ça! 🙂

    Je ne vais pas m’épancher la dessus maintenant, ce n’est pas le sujet ;-).

  10. Alexis Taugeron says:

    ” Il est une technologie plus qu’un produit, ce que nous promet Google avec Wave, et qui d’ailleurs enverra peut-être FriendFeed aux oubliettes. ”

    Vivement fin septembre hein ? 😉

    Plus sérieusement, personnellement je me situe un peu entre deux eaux vis à vis de tout ça. Je n’ai pas votre méfiance vis à vis de ces entreprises surtout quand, comme l’a dit Stan, elles en sont plutôt au stade de “petite start-up” et composées de mecs qui ma foi m’ont l’air plutôt cool… D’un autre côté faire l’apologie du pognon comme le fait autheuil et dire que rien n’est réalisable sans argent je trouve ça vraiment abusé.

    Bon billet quoi qu’il en soit, mais je pense que là le feuilleton “FriendFeed ceci, FriendFeed cela” touche à sa fin 😉

  11. Il existe un service similaire à Twitter (http://identi.ca) basé sur un logiciel libre (http://laconi.ca). Chacun peut donc installer chez son hébergeur un serveur laconi.ca et l’interconnecter aux autres serveurs laconi.ca existants. Ca crée donc un réseau social décentralisé.

  12. Vous avez raison je pense. Il faut créer 2 zones de commentaires…

  13. Henri A says:

    Très jolie. Cela fait un peu intellect…

  14. RT @tweetmeme FriendFeed : ça mérite pas tant de vagues | Le peuple des connecteurs – le cinquième pouvoir http://bit.ly/n3hl4

  15. Iza says:

    Pfou …. je vais faire ma madame michu.

    Moi, je teste un peu tout ce que je peux (avec les moyens de madame michu donc, pas de madame geek) dans un but (enfin, plusieurs) bien précis.

    1 : être capable d’expliquer aux quidams (mes stagiaires animateurs/collegues/educateurs/élus/associatifs/parents ….et les stagiaires de mes stagiaires) à quoi ça sert et comment ça marche (très grossièrement) et leur donner des pistes d’usages (exemples d’usages standards, d’autres plus originaux, dans l’idée de stimuler leur propre usage et crétivité)

    2 : intégrer l’outil et être eventuellement capable moi même de prototyper (avec mes faibles et malheureux moyens, donc sans coder le moins du monde) des machins innovants pour mon propre usage (généralement professionnel). Par exemple : bricoler LE bon outil pour outiller mes différentes communautés de projet, bricoler des trucs pour mes spectacles …

    De ce que j’avais compris de FF (mais je suis toujours un peu rantanplan), cela me paraissait avoir l’intérêt de rassembler nos traces éparses … mais je peine à visualiser clairement un système cohérent pour moi.

    Il me semble que la façon dont tu envisages de l’utiliser Thierry est assez bonne, c’est un OUTIL donc, tu “passes à travers” en quelque sorte, mais tu ne t’enfermes pas “là bas”. Au passage, effectivement, tu enrichis leurs contenus, mais ça me gène moins moi (que l’idée d’être “là bas” souvent, plutôt qu’ailleurs).

    Bref, évidemment, j’ai filé m’ouvrir un compte la semaine dernière ….

  16. 000 says:

    Une chose est assez frappante.

    Il y a pas mal de gens qui font l’apologie de la conversation permise par les nouveaux outils sociaux

    … mais il faut voir le niveau de leur conversation !

    De quoi parlent-ils ? De ces outils, de buzz artificiels traités à la surface (hop une petite indignation sur l’Iran quand c’est le sujet du jour…)

    Dans les années 2000, il y avait les forums.

    Les forums comptaient le plus souvent une cinquantaine de membres actifs, mais quelles conversations il y avait ! C’était très riche.

    Le temps qu’on passe aujourd’hui à ajouter sans fin des centaines de contacts sur les nouveaux réseaux sociaux, on ne le passe plus à discuter vraiment, comme on faisait sur les forums avec des communautés plus réduites.

    Ce qui intéressait alors, c’était de discuter du fond, et pas de connecter sans cesse un plus grand nombre de contacts.

    La connection a remplacé la conversation.

    Ni Facebook ni Twitter ni Friendfeed ne représentent un progrès sur les vieux forums, niveau conversation.

    On remplace la conversation par le buzz, le bruit, les échos, la caisse de résonnance…

    Dès qu’une conversation entre un peu en profondeur dans un sujet, les connecteurs décrochent, ils ont mis la culture et le souci du fond de côté, il faut qu’ils repartent s’occuper du marketing de leurs connections.

    Qu’on me cite une seule conversation réelle d’un Nicolas Voisin par exemple.

    A part parler de ces outils et en faire la promotion où il trouve son intérêt financier, il ne parle de rien.

    Jamais il n’entre dans un sujet de fond, et ne discute vraiment musique, cinéma, littérature, bref autre chose que des affaires de buzz marketing.

    Alors si ce que vous appelez conversation se résume à parler d’outils et à diffuser des pétitions anti-Hadopi ou je ne sais quoi, c’est assez limité !

    Utiliser les outils de conversation, essentiellement pour parler des outils de conversation… Si ce n’est pas un monde qui se mord la queue ça…

    Sur la plupart des sujets, c’est encore sur les vieux forums archaïques qu’on discute le plus.
    Moins de connections, et plus de conversations.

  17. Henri A says:

    C’est vrai ( avec la voix et l’accent de Dalida ) en généralisant grandement.
    Il y en a qui devrait s’abstenir de parler de musique.

  18. 000 says:

    “Il y en a qui devrait s’abstenir de parler de musique.”

    Henri A, tout de suite la grosse tête, parle de lui à la troisième personne. 🙂

    Tiens une messe des morts Renaissance pour le repos de ton âme:

  19. hug_h says:

    Une entreprise ne cherche pas toujours a maximiser son resultat : une entreprise a comme unique objectif de satisfaire son ou ses actionnaires majoritaires. Il est vrai que ceci cherchent le plus souvent a augmenter leurs dividendes mais ce n’est pas systematique

  20. Honorgate says:

    Merci pour ce billet.
    Je suis en train de rassembler quelques neurones pour tenter une analyse personnelle sur ce sujet.
    Si je ne devais retenir qu’une seule chose ici, ce serait de ne jamais oublier que “Le web se soutient lui-même. Nous devons poursuivre sur cette voie, non pas passer par des nœuds centraux qui impliquent le contrôle.”

    C’est tout l’esprit je crois des pionners qu’il faut tenter à tout prix de préserver. L’avenir de la cyber-liberté est peut-être dans l’Open-Source et la décentralisation. Déjà que seuls 13 serveurs centraux soutiennent le Net mondial et que 75% des nouvelles pages sont chinoises, si le brutal-business de l’Oncle Sam vient s’y mettre, cela fera peu de place pour le modeste webmestre génial ou passionné. En tous cas pour l’internet français cela le restreint d’autant. (Même si finalement on ne sait pas très bien si la langue a beaucoup d’importance).
    Cela dit ni ma belle-mère, ni l’arrière grand mère de mes enfants, ni mes 80 et quelques contacts sur Facebook, ni mes 150 collègues de travail proches n’utilisent Twitter … dingue non ?

  21. Je partage: «Chaque fois qu’ils écrivaient FriendFeed, je lisais Total.»| Le peuple des connecteurs http://ow.ly/iQU4

  22. Pas faux: «La biosphère est un écosystème qui ne réagit qu’à la polémique.» | Le peuple des connecteurs http://ow.ly/iQUF

  23. Persévérons: Le génie de Berners Lee est d’avoir créé un langage hypertexte sans base centrale | Le peuple des connecteurs http://ow.ly/iQUS

  24. Persévérons: Le génie de Berners Lee est d’avoir créé un langage hypertexte sans base centrale | Le peuple des connecteurs http://ow.ly/iQV7

  25. Fondamental: «Ne pas passer par des nœuds centraux qui impliquent le contrôles» | Le peuple des connecteurs http://ow.ly/iQVf

  26. Fondamental: «Ne pas passer par des nœuds centraux qui impliquent le contrôles» | Le peuple des connecteurs http://ow.ly/iQV9

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