Mieux vaut être anarchiste que de droite ou de gauche

Pour beaucoup, un anarchiste désire vivre dans un monde sans lois où chacun est seul maître de ses choix. Les conservateurs de tout bord ont toujours stigmatisé cette position pour mieux marginaliser les anarchistes.

Si un homme de droite sait comment se battre contre un homme de gauche, il est désarmé contre un anarchiste. Sa meilleure tactique est de déclarer l’anarchisme comme une pratique illégale, irréaliste, utopiste… autant de qualificatifs méprisants et dégradants pour la seule alternative politique à la droite et à la gauche, à cette caricature de blanc bonnet et de bonnet blanc.

Mais les temps changent. Comme j’ai tenté de l’expliquer dans Le peuple des connecteurs, les thèses anarchistes trouvent dans la nature même des phénomènes tant physiques que sociologiques une profonde justification.

Tout d’abord, il ne faut pas confondre l’anarchie et l’anomie, c’est-à-dire l’absence de loi. L’anarchisme d’une manière générale ne défend pas cette position extrême, pas plus que le désordre social ou la révolution. Au contraire.

D’un côté, nous avons l’ordre, la société où chacun a une place et obéi à un rituel codifié a priori, position souvent défendue par la droite. Les hommes de gauche, quant à eux, aspirent souvent à la révolution, un passage par le désordre extrême, cet autre côté, mais pour toujours revenir à l’ordre. Je confonds ainsi la droite et la gauche, car si elles ne prennent pas le même chemin, elles aspirent à la même société top-down.

L’anarchiste lui cherche à se maintenir entre l’ordre et le désordre, l’ordre des conservateurs, le désordre des révolutionnaires. Il se tient à cette position fragile entre deux états divergents, ce point de transition de phase comme il en existe entre l’état solide et l’état liquide.

À ce point particulier, dont nous avons découvert l’existence dans tous les systèmes complexes, notamment les phénomènes sociaux, la moindre impulsion provoque des modifications de grande amplitude. Par ailleurs, c’est à ce point particulier de tension que se produisent les auto-organisations, ou ces TAZ suivant le vocable de Hakim Bey. Bien que nées à la frontière entre deux états antagonistes, elles présentent une grande résistance aux perturbations. Elles montrent une résilience extraordinaire. Ce n’est pas pour rien si les systèmes biologiques en général se stabilisent dans cet état. Pour moi, aujourd’hui, un anarchiste ne devrait aspirer à rien d’autre qu’à maintenir sa vie, mais aussi l’ensemble de la société, à ce point particulier où notre puissance d’agir est maximisée.

L’auto-organisation ne se produit que si les hommes respectent des règles, soit empiriquement découvertes et adoptées, soient proposées et testées en petit comité avant d’être propagées. Qui dit règles, implique un système judiciaire, donc aussi une forme de gouvernance, gouvernance ne voulant alors pas forcément dire gouvernement avec des hommes responsables pour tous les autres.

Les conservateurs qualifient cette position politique d’utopiste parce que les hommes seraient pour la plupart des imbéciles capables de se transformer en bête sauvage si une élite ne les encadraient pas. Ils oublient de dirent qu’ils prétendent eux-mêmes appartenir à cette élite et que donc leur position n’est guère crédible.

J’ai toujours refusé de me définir comme un anarchiste. Je trouve que le mot possède un karma aussi mauvais que « socialisme ». Je pense que nous devons trouver un autre mot, un mot neuf, pour définir cette position au point de transition de phase, non pas entre la droite et la gauche, dans ce centre vide de substance, mais entre l’ordre et le désordre, dans cet espace de vie, cet espace de transition que la société a souvent traversé, temps aussi brefs qu’heureux, mais sans jamais juger bon de s’y maintenir.

C’était peut-être tout simplement impossible, faute d’un niveau de complexité adéquat. Là encore, les temps changent. Avec nos technologies de communication, nous ne cessons de démultiplier notre complexité sociale, tout en étant capable de communiquer les uns avec les autres pour augmenter nos chances d’interagir et donc de nous auto-organiser.

Qui sont les hommes qui défendent les idées politiques que je viens d’esquisser. Des connecteurs (puisque c’est en se connectant qu’on se maintient à la transition) ? Des transitionneurs (pour dire où ils se situent) ? Un vocable s’imposera. Je n’ai jamais eu aucun talent pour ce genre de jeu.

PS : J’ai écrit ce billet en réaction au coming out de Nicolas Voisin.

35
Ne manquez aucun article
Soutenez mon travail en achetant mes livres.

35 comments

  1. et puis alors @crouzet cette image… pas terrible http://bit.ly/DmBBe

  2. anarchisme : http://fr.wikipedia.org/wiki/Humanisme ? RT @couzet : Mieux vaut être anarchiste que de droite ou de gauche http://bit.ly/DTvZ6

  3. Nicolas says:

    “J’ai toujours refusé de me définir comme un anarchiste. Je trouve que le mot possède un karma aussi mauvais que « socialisme »”

    > moi de même, jusqu’à tordre le concept avec Baillargeon qui s’y prend rudement efficacement… de quoi se déclarer.. anarnaute ?

    c’est plutôt un débat ouvert qu’un “coming out”, tu noteras /-)

    attendons le retour de Casabaldi ^^

  4. Me touche beaucoup cet article et celui de Nicolas Voisin … assez d’accord sur le mauvais Karma !
    Je suis moi même un anarchiste honteux. En fouillant dans ma généalogie, je suis tombé sur un arrière grand-père anarchiste; cela m’a marqué et me suis revendiqué comme tel à l’adolescence (tardive) … mais j’ai toujours eu du mal avec les anarchistes activiste … jusqu’à ce que je tombe sur Baillargeon … depuis j’en parle de temps à autre sur mon blog par petites touches (ici pour la dernière fois: http://metz-utopie.over-blog.net/article-27427873.html) … un vrai sournois !!
    Et puis l’air de rien si je suis parfois lourd avec la démocratie participative (d’où mes navigations ségolistes), c’est sans doute à cause de cela !
    Le dernier livre de Baillargeon est une vraie clef d’entrée pour réfléchir autrement les clivages politiques (ou au moins les clivages au sein de la gauche, je reste modeste … quoique …)
    Et bien merci pour votre article

    Quant à trouver un nouveau mot … j’y réfléchirai

  5. Ben voyons says:

    Les étiquettes ne veulent pas dire grand chose, surtout celles qu’on se décerne à soi-même.

    Les actes valent.

    Le coming-out anarchiste d’un “PDG” qui sert la soupe de toutes les institutions qui achètent ses services, ça fait plutôt rigoler.

    Il prend dix jours de vacances et il rentre vite à Paris car l’essentiel de la vie reste pour lui de gagner des sous et de servir les administrations et entreprises auxquelles il se vend.

    Anarchiste ça ??

    On est plutôt dans le bobo-hédonisme :

    “je m’amuse, je me sers, je m’en mets plein les poches, j’aime le fric, et j’épate en plus la crémière en jouant les pirates c’est le dernier chic”.

    Il y a loin d’un Léo Ferré à un Nicolas V.

    L’un crée des chansons, l’autre les vole et s’en fait une gloire et un business : “tous pirates”, transformant en marketing pour sa société les actions “pirates”.

    Faut arrêter de jouer avec les grands mots quand l’horizon d’une vie s’arrête à gagner de l’argent et être PDG.

  6. Ben voyons says:

    PS pour Nicolas V

    Tu écris sur ton blog :

    ““l’ordre moins le pouvoir” est une formule que l’on doit à Léo Ferret.”

    Si tu passais un peu plus de temps dans l’art que dans le business et le fric,

    tu saurais que Léo Ferré s’écrit Ferré et pas “Ferret”.

    Cette faute signe toute la fausseté du bonhomme.

    Tu ne sais même pas écrire Léo Ferré et à part ça tu es anarchiste ?

    Si tu relisais Ferré au lieu de passer ta vie à construire des réseaux sociaux pour des entreprises et des partis politiques, tu te rapprocherais un peu du vrai esprit de l’anarchie.

    Ou tu éviterais d’usurper une grande idée pour servir ton image de marque personnelle.

    Allez, écoute,

    écoute Léo Ferré,

    pose ta besace et arrête ta course au fric:

    “L’immobilité, ça dérange le siècle

    Il n’y a plus rien

    Quand tu rentreras chez toi
    Pourquoi chez toi ?

    Apprends donc à te coucher tout nu !”

    Le grand Ferré, le vrai anar :

    http://films7.com/videos/leo-ferre-il-ny-plus-rien

  7. Léo Ferré - "Moins le pouvoir..." says:

    Léo Ferré,

    issu du texte complet comprenant

    “le désordre c’est l’ordre moins le pouvoir” :

    “Et vous comptez vos sous ?

    Ce qui vous déshonore
    C’est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil

    Dans vos salles de bains climatisées
    Dans vos bidets déserts

    En vos miroirs menteurs…

    Vous faites mentir les miroirs

    Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes

    Les révolutions ? Parlons-en !

    Parce qu’elles vous servent,
    Parce qu’elles vous ont toujours servis,
    Ces révolutions de “l’histoire”,

    Parce que les “histoires” ça vous amuse, avant de vous intéresser,

    Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.

    Vous seriez même tentés d’y apporter votre petit panier,
    Pour n’en pas perdre une miette, n’est ce pas ?”

    Leo Ferré,

    texte complet sur ce site :

    http://films7.com/videos/leo-ferre-il-ny-plus-rien

  8. Pour se situer en politique http://bit.ly/3SzwDA en relation avec http://bit.ly/DTvZ6

  9. Après la fureur FriendFeed dans la communauté fr, est-ce le tour de l'anarchisme? Voisin http://bit.ly/2RQ83m et Crouzet http://bit.ly/Hbwj0

  10. Après la fureur FriendFeed dans la communauté fr, est-ce le tour de l’anarchisme? Voisin http://bit.ly/2RQ83m et Crouzet http://bit.ly/Hbwj0

  11. C’est vraie que la photo pas top… j’ai mis quelque chose plus dans l’esprit 🙂

    Pour les mots, c’est vrai que nous avons hacker, au sens Wark, au sens originel aussi… pas celui de pirate… Mais encore peut-être un mauvais karma.

  12. Hobbart says:

    Essaie le libertarianisme, avec ses variantes minarchistes ou anarcapiennes, tu trouveras ton bonheur.

    http://www.wikiberal.org/wiki/Libertarien

  13. Depuis des années on me renvoie là. Première phrase “Les libertariens sont des libéraux radicaux, opposés à l’État.” Non, c’est pas mon cas. L’état doit changer de forme mais pas disparaître. Je ne vois pas grand chose qui me satisfait dans les anciennes approches de l’anarchisme.

  14. Nicolas says:

    thierry, tu devrais activer Troll Détector© /-)

  15. Le plus dérangeant, sans doute, dans les concepts de gauche et de droite, c’est que ces derniers permettent d’entretenir des citadelles de partis. Chaque église politique survit en opposition à l’autre. Mais la société est de plus en plus complexe et de plus en plus entre-croisée. Les idées et identités se mélangent et se recomposent en fonction des circonstances. Cette forme d’organisation de la démocratie n’est donc plus adaptée. Internet commence à apporter des réponses. Mais nous ne sommes pas encore à l’aube du nouveau modèle…

  16. Henri A says:

    Cela fait deux ans et demi au moins que j’avais posté ce texte, pour moi basique. Il semble que certains ( je ne parle pas de l’auteur de CE blog ) n’ont jamais dépassé ni atteint cette base.

    “Confessions politiques d’un jeune homme in Essais.

    Je ne m’étais jamais intéressé jusqu’ici à la politique. L’homme politique, député ou ministre, m’apparaissait comme le domestique qui a le soin, dans la maison, des choses insignifiantes de la vie: qui veille à ce que la couche de poussière ne soit pas trop épaisse et à ce que les repas soient prêts à l’heure. Bien entendu il s’acquitte de ces devoirs aussi mal que tous les domestiques, mais tant que ça peut aller, on se garde d’intervenir. Le programme d’un parti ou les interventions des députés au Parlement me tombaient-ils sous les yeux, cela ne faisait que me confirmer dans l’idée qu’il s’agissait là d’une activité humaine tout à fait subalterne et parfaitement indigne de nous concerner intérieurement. Mais il se cachait là-dessous un vieux préjugé. Je ne sais quand je l’avais acquis et quel nom je dois lui donner. Notre monde me plaisait. Les pauvres souffrent; leurs mille nuances composent une échelle qui descend en dégradé de moi jusqu’aux animaux. Et même, en réalité, plus bas qu’eux, car aucune espèce animale ne vit dans des conditions aussi « inanimales » que sont inhumaines celles de nombre d’humains. Et les riches me plaisaient par leur incapacité à tirer de leur richesse un parti intéressant pour l’âme : en quoi ils sont aussi comiques que ces insectes au vol scintillant qui, vus de près, n’ont pour tout corps qu’un stupide sachet velu et pour tous nerfs qu’une misérable tigelle. Et les rois, dans leur majesté, me plaisaient comme des personnages débonnaires atteints d’une légère anomalie dont chacun s’accommode avec un clin d’œil. Et la religion me plaisait, parce que nous , continuons à vivre le plus sérieusement du monde dans des Etats chrétiens alors que nous avons depuis longtemps perdu la foi. Et ainsi de suite. Cette attitude comportait non seulement le plaisir que l’on prend à la diversité du monde et l’étonnement quasi philosophique qu’inspire l’extraordinaire ténacité, élasticité et résistance à toute pression de la nature humaine, qui a donné à ce singe sans dignité sa souveraineté terrestre, mais encore, et surtout, l’appréciation du grand désordre intérieur que suppose le fait de pouvoir à la fois exploiter notre prochain et le plaindre, nous soumettre à lui et ne pas prendre cette soumission au sérieux, ou encore parler d’un meurtre avec effroi, et de mille avec sérénité. Il me semblait en effet qu’un désordre à ce point illogique, un tel relâchement des liens qu’avaient constitués autrefois certaines forces et certains idéaux, devait être un bon terrain pour un grand logicien des valeurs d’âme. Puisque cette vie, dans son couplage d’éléments antagonistes, est extraordinairement hardie – même si c’est à force d’inconséquence et de lâcheté -, il ne reste plus qu’à se montrer soi-même encore plus hardi, mais à force de lucidité. Et dans une période, la nôtre, où chaque sentiment lorgne dans deux directions, où tout flotte, où plus rien n’est tenu, où plus rien n’est associable à rien, on devrait réussir à tester une fois encore et à réinventer toutes ses possibilités intérieures, à transférer enfin des laboratoires de physique à la morale les avantages d’une technique d’expérimentation sans préjugés. Que cela nous aide à sortir de la lente évolution qui a conduit, à travers bien des échecs, de l’homme des cavernes à celui d’à présent, pour entrer dans une ère nouvelle, je continue à le croire aujourd’hui. Pour me définir d’un mot: j’étais un anarchiste conservateur.

    La réflexion qui a modifié cela paraîtra peut-être ridicule. Elle se traduit en quelques mots simples qu’elle me souffla : « Toi-même, dans ce que tu poursuis, tu es déjà un enfant de la démocratie, et l’avenir n’est accessible qu’à travers une intensification et une purification de la démocratie.»

    Affirmer que tous les hommes sont fondamentalement égaux et frères m’a toujours paru, et me paraît encore, une exagération sentimentale: ma sensibilité a toujours été plutôt rebutée qu’attirée par celle d’autrui. Mais je crois évident que la science est un produit de la démocratie. Pas seulement parce que, là, le grand collabore avec le petit et le plus grand dépasse à peine la moyenne de la génération suivante. Non: le facteur décisif, c’est que la démocratisation de la société au cours des deux derniers siècles a permis à un plus grand nombre d’hommes d’accéder au travail commun et que, dans ce plus grand nombre – contrairement au préjugé aristocratique -, le choix en hommes doués s’est élargi. Je ne méconnais pas le risque de nivellement que peut comporter une activité scientifique trop « fourmilière », mais je crois que le nombre des grandes réalisations est en proportion de celui des moyennes; le génie, en effet, ne produit jamais du nouveau mais toujours, simplement, du différent, et ce sont les talents moyens qui lui donnent la possibilité de se condenser en œuvres. L’essor irrésistible qu’ont pris, depuis lors, la connaissance et la maîtrise de la nature ne saurait s’expliquer autrement. C’est pure ingratitude que de faire sans cesse à ces réalisations de l’intelligence le même reproche : a savoir que l’âme n’y a rien gagné, ou même que les choses de l’âme n’ont pu, depuis, que lentement dépérir. Sans doute ces réalisations ont-elles ruiné toutes les félicités simples (y compris celles qui l’étaient au bon sens du mot), en créant un climat mieux fait pour d’autres, plus complexes; mais ce n’était pas leur tache de créer, par-dessus le marché, ces dernières. C’est la nôtre. L’intelligence scientifique avec sa conscience stricte, son absence de préjugés et sa volonté de remettre chaque résultat en question, fait dans une zone d’intérêt de second plan ce que nous devrions faire dans les problèmes de la vie.

    Il n’en est pas moins certain que les dommages subis de son fait tiennent aussi à son origine démocratique. C’est l’appauvrissement de la totalité intérieure au profit de ses parties distinctes. L’existence de puissants cerveaux spécialisés dans des âmes d’enfants. Non seulement les jugements des hommes de science sur des problèmes extrascientifiques sont généralement consternants; mais le mathématicien lui-même ne comprend pas l’histoire des civilisations; ni l’économiste l’existence du botaniste. Cette divergence, des goûts ne tient pas seulement à l’excessive complexité, donc a la grandeur de la science. Si les savants en effet étaient les fils et les membres d’une société cohérente: la science serait devenue un simple exercice social, une éducation harmonieuse et universelle de l’esprit à laquelle le bon goût eût imposé ses limites, éducation qui aurait été à la nôtre ce que sont les capacités physiques du gentiluomo de la Renaissance aux modernes records sportifs. Mais il se trouve que les jeunes savants viennent des régions les plus diverses de la société, avec des habitudes de vie, des exigences et des espérances non moins diverses, qu’ils se fourrent aussitôt la tête dans leur science à l’endroit même où ils sont parvenus et continuent à mener ensuite, séparés les uns des autres et ignorants de toute autre culture, l’existence frugale de leur village spirituel d’origine.

    Dans le domaine de l’art, nous retrouvons les mêmes gains et les mêmes peines. Qu’avons-nous en effet, dans l’art d’aujourd’hui, je me le demande, de plus précieux que, pour le sentiment, cette liberté de séjour que nous devons à la libéralisation des principes moraux et des règles du goût, donc, en fin de compte, là aussi, au grand nombre? C’est elle qui nous donne l’extraordinaire mobilité de points de vue grâce à quoi nous reconnaissons le bien dans le mal comme le laid dans le beau, dissolvons les évaluations rigides que l’on nous a transmises et recomposons à partir de leurs éléments de nouvelles figures de notre imagination artistique ou morale. Mais c’est toujours la même raison qui nous empêche d’imposer vraiment ces œuvres; de là les particularismes artistiques, la multiplication impuissante des chapelles, l’escalade effrénée de révolutions et d’innovations à laquelle se livrent les arts, dès lors qu’aucun public ne les modère. De là la méfiance avec laquelle on accueille toute nouveauté comme l’œuvre d’un fou et enfin, pour ne pas dire surtout, la persistance générale de ce besoin absurde et fallacieux d’une rédemption par l’art, d’un retour à une simplicité homérique où nous pourrions une bonne fois nous retrouver tous unis dans l’abolition de nos différences. Il n’en reste pas moins hors de doute à mes yeux que nous ne sacrifierons jamais les avantages ainsi acquis et que nous pourrons en surmonter les préjudices. Et que nous gagnerons, si nous ne craignons pas de pousser plus loin encore l’évolution en cours.

    Telle est – esquissée – ma pensée. Et ma conviction, dès lors, m’engage à agir dans un sens dont mon sentiment ne veut rien savoir. Je me livre aux études théoriques préparatoires qui doivent m’aider à mettre en œuvre ma décision. Je cherche un programme économique qui garantisse la réalisation d’une démocratie pure, exaltante, capable de soulever de plus grandes masses encore. En attendant, bien sûr, je voterai social-démocrate ou libéral selon les circonstances; mais il est clair que nous avons besoin de quelque chose qui nous arrache à la platitude des partis actuels et qu’à ce genre d’idées, il faut un programme économique à titre de décret d’application. Et je me pose ces questions naïves : qui cirera mes chaussures, qui charriera mes excréments, qui rampera pour moi, la nuit, dans les mines? Mon «frère humain»? Qui accomplira les gestes dont la réalisation correcte exige que l’on passe toute sa vie devant la même machine à faire la même chose? Je puis imaginer nombre de tâches aujourd’hui méprisées et qui ont pourtant leur magie, dès lors qu’on les accomplit de plein gré. Mais qui voudra se charger de tous ces autres travaux auxquels la misère seule peut contraindre? Avec cela, je veux des. voyages plus confortables qu’aujourd’hui et un courrier plus rapide. Je veux de meilleurs juges, de meilleurs logements. Je veux manger mieux. Je veux ne pas avoir à me fâcher contre l’agent du coin. Quoi donc! moi, l’homme, qui suis l’habitant de cette terre, je ne pourrais pas obtenir de ce mien logement un confort un peu meilleur que son piètre confort actuel? !

    En attendant, nous faisons de la politique parce que nous ne savons rien. La façon dont nous nous y prenons le montre assez. Nos partis doivent leur existence à la peur des théories. A toute idée, songe avec effroi l’électeur, on peut toujours en opposer une autre. C’est pourquoi les partis se protègent mutuellement contre les deux ou trois idées dont ils ont hérité. Ils ne vivent pas de ce qu’ils promettent, mais de dénigrer les promesses des autres. Là est leur communauté d’intérêts tacite. Cette obstruction mutuelle qui n’autorise que de petits résultats pratiques, c’est ce qu’ils ont baptisé Realpolitik. Aucun d’eux ne sait vraiment où le fait d’obéir aux agrariens, aux exigences de la grande industrie ou à celles de la social-démocratie pourrait conduire. Ils ne veulent nullement faire de la politique; ils veulent représenter des classes sociales et s’assurer l’oreille du gouvernement pour des revendications limitées. Je n’y verrais pas d’objection si, du même coup, ils laissaient la politique à d’autres; mais non! ils vont jusqu’à conserver, en les alliant à des avantages économiques immédiats des idéologies aussi dévaluées que le christianisme, le royalisme, le libéralisme et la social-démocratie. Et en ne les mettant jamais en pratique, ils leur prêtent une apparence de sens et de sainteté ce qui est, de surcroît, un péché contre l’esprit.

    J’ai la conviction qu’aucun de leurs programmes économiques n’est réalisable et qu’il ne faut même pas songer à en amender un seul. Ils seront emportés à la première bourrasque avec tout le fumier qui s’est accumulé sur une terre encore abritée du vent, ils se réduiront à des questions mal posées auxquelles on ne pourra plus répondre ni oui, ni non, à la première rafale de désir qui secouera le monde. Sans en avoir de preuves, je sais que nombreux sont ceux qui partagent mon attente.

    Pour le moment, le temps est encore au calme, nous sommes là comme dans une cage de verre sans oser risquer le moindre choc, de peur que tout ne vole aussitôt en éclats. Nous sommes pris, avec le meilleur de nous-mêmes: notre art, nos découvertes, dans le filet de la finance … oui, nous aimons l’argent comme une sorte de dieu, de hasard, un organe irresponsable de décision. Croyons nous vraiment aucune organisation sociale en mesure d’encourager les bons artistes et d’évincer les mauvais? De reconnaître à telle invention, à telle idée, une valeur qui ne se manifeste que des années plus tard? Au fond, nous avons l’intime conviction que l’État est le dernier des imbéciles. L’argent non plus n’est pas réparti selon la justice, mais il l’est au moins selon le hasard et la chance – et ce n’est pas le désespoir institué que représenterait un État omnipotent.

    C’est ainsi que viennent les jours de dépression. Il y a une heure, j’ai visité, à Rome, un asile d’aliénés, après quoi je suis entré dans une église. Pour que ce propos n’ait pas l’air d’une pointe, je le dis d’emblée: tout ce que j’ai vu là m’a rappelé notre situation. A sept, le médecin, moi et cinq grands gardiens, nous avons fait le tour du quartier d’agités. Dans une cellule particulière, un homme nu, déchaîné; nous l’avions entendu crier de loin déjà. Blond, musclé, la barbe pleine d’une bave épaisse. Il faisait sans cesse le même mouvement, un mouvement semi-circulaire du torse avec un spasme de tous les muscles et toujours le même geste d’une main, comme s’il voulait expliquer quelque chose à quelqu’un. Et il criait quelque chose que personne ne comprenait, toujours la même chose. Pour lui, c’était sans doute quelque chose d’important qu’il lui fallait faire entendre, enfoncer à coups de marteau dans l’oreille du monde, pour nous c’était un cri broyé, informe. Là-dessus, je me suis retrouvé écoutant chanter des religieuses françaises. Une petite voix montait, hésitante, on ne savait si elle était jeune ou vieille, et les voix des sœurs la rejoignaient, la réchauffaient dans la froide incertitude du cosmos. Or, à deux pas devant moi, un homme chantait aussi béat, et démolissait tout. C’était un de ces vieux qui ne peuvent maîtriser, trois fois par jour, un besoin urgent de prier, et que le Dieu des catholiques est censé tant aimer. Tout le côté vieille fille paysanne, mal aéré, du catholicisme, m’a assailli comme une odeur de moisi. De si méchants détours sont-ils nécessaires pour aboutir a cet instant de chant? Les détours sont-ils nécessaires? Les à-coups, les spasmes, l’absence ou les changements de plan? Est-il absurde de ne choisir qu’une partie, de n’ouvrir qu’un chemin ? Tout n’advient-il que tout seul, n’importe quand, accessoirement? Et jamais par le fait de la conscience et d’une volonté rectiligne? J’ai pensé au Giardino zoologico, guère éloigné de cette église: tout m’apparaissait du même ordre. Un animal va et vient là sans relâche, va et vient. Enfermé sans barreaux. J’ai vu cela hier. L’homme n’est-il pas, lui aussi, un animal jeté du cosmos dans cette cage? Enfermé sans barreaux? Qui va et vient ? Qui ne comprend pas pourquoi il ne peut pas sortir? Je réponds sans aucune sentimentalité, froidement : oui. Toutefois cette trouvaille littéraire me gêne. La vieille envie me reprend de juger toutes choses vaines. Je bats en retraite. Mais la volonté je l’ai toujours! ”

    Robert Musil, novembre 1913 ( 1913 !!!! )

  17. Ben voyons says:

    “tu devrais activer Troll Détector”

    J’adore “l’anarchiste” très gêné par la liberté de parole et réclamant la police et la censure à tout va.

    Nicolas Voisin = Tartuffe 2.0

  18. loloster says:

    RT @crouzet: Mieux vaut être anarchiste que de droite ou de gauche http://bit.ly/DTvZ6 (réponse @nicolasvoisin)

  19. Ce texte de Musil est superbe… on attendra peut-être encore 100 ans, peut-être l’éternité ou beaucoup moins. Musil et nous avons les mêmes aspirations, bien d’autres avant lui et avant nous aussi, seulement la situation change. Plus personne ne cire nos chaussures parce que nous portons des baskets. Des robots commencent à passer l’aspirateur. Et la complexité augmente exponentiellement. La marmite chauffe de plus en plus et nous approchons du point de transition.

  20. J says:

    quel texte celui de musil!

    bon, celà dit, ils résistent pas mal aux rafales de vent quand même, ils ont même réussi à calmer pour un temps la “crise” comme ils disent et préserver ainsi l’écosystème, et le fait que 2 personnes sur 3 ne jouent plus le jeu et votent abstention ne les perturbe même pas.

    mais si on croit que mutation sociétale très profonde est en cours, ce qui est tout à fait plausible et semble évident à ceux qui ont creusé un peu les logiques du net et de ses déjà retombées IRL, on peut parier qu’il va y a voir brassage des cartes dont ils ne sortiront pas indemmes.

    hélas, je ne crois pas que ce sera pour à l’arrivée obtenir un monde super cool hyper égal fraternus et tout le tralala, il aura lui aussi ses “prolétaires”, ses “libres” et ses serfs.

    par contre, une chose me semble claire, c’est que la situation actuelle ne peut perdurer, la démocratie et partant la gestion de nos sociétés s’est trop affaiblie et corrompue, et comme le dit musil la démocratie doit au contraire s’intensifier et se purifier.

    il viendra par la force des grands équilibres mystérieux une grande bouffée d’air pur qui va faire tousser quelques uns!

  21. cricri says:

    salut..

    Vous êtes tordants de rire.. Vraiment. J’avais décidé de ne pas passer ici et puis… allez, allons voir les réactions suite à ce billet qui vaudrait dans n’importe quel monde à peu près debout l’échafaud à son auteur. 🙂

    Et force est d’admettre que je ne suis pas déçu.
    Entre l’illettré qui n’arrive pas à écrire Ferré correctement et le discours de certains, je m’amuse, je me marre, alors que d’autres que je connais seraient dans une fureur rare.

    Simplement, à titre d’info et sans faire le pédant de service mais je crois bien que le père Proudhon, ancien ouvrier, avait estimé dans sa Philosophie de la Misère que l’histoire dans son uniformisation traversait 4 phases, dont une phase révolutionnaire.. Alors comment s’auto-définir comme anarchiste aujourd’hui et rejeter dans le même temps tout concept révolutionnaire, je m’interroge… :))(si peu, si peu mon interrogation)

    Ensuite, la volonté de vous situer entre deux systèmes, (lesquels d’ailleurs ?, je n’en vois qu’un, moi, de système) en maximisant votre capacité d’agir.. ne tient pas le raisonnement car dans la réalité vous raisonnez et n’exprimez votre opinion que dans le cadre même de votre aliénation et sans volonté de la dépasser.

    En fait, comme le disait Marx, les deux classes possédante et prolétarienne représentent la même aliénation humaine. Toutefois, la première, dont vous semblez faire partie (en toute virtuelle amitié), se sent satisfaite de cette aliénation par le sentiment qu’elle prend pour le témoignage de sa propre puissance et qui lui donne l’apparence d’une existence humaine.

    C’est bien dommage de penser le monde ainsi, mais c’est votre droit. Pour moi, ce que vous proposez ici c’est plutôt du bobo-écolo-anarchisme. Un truc sympa mais vidé de sa substance. Et je ne parle même pas des débats entre “organisationnistes” et “spontanéistes”, on ne sortirait jamais de l’auberge.

    (Pas la peine de me répondre, j’en parlerai à l’occasion avec l’auteur de ce blog autour d’un verre. Ce sera mieux. 🙂 )

  22. Moi je te réponds tout de même… tu nous sort des références du XIXe comme si rien n’avait changé depuis, comme si le paysage intellectuel en était au même point… so what? Lis le peuple des connecteurs avant de boire un coup 😉

  23. Boboïsme says:

    “du bobo-écolo-anarchisme. Un truc sympa mais vidé de sa substance”

    Absolument.

    Cela fait penser à certains nouveaux catholiques, qui se construisent une religion à la carte, qui n’a plus aucune contraintes ni réelle finalité, mais sert juste de béquille confortable.

    On pioche un truc sympa dans l’anarchie,

    mais en même temps on marque “PDG” sur sa carte de visite et on travaille pour les partis politiques et les grosses entreprises parce que l’argent il n’y a que ça de vrai.

    Le directeur marketing qui à Paris porte un T Shirt Che Guevara tout en aidant une grosse boite à développer son trust c’est toujours assez tordant.

  24. mikiane says:

    Papier d’une élégance rare chez Crouzet à propos de l’anarchisme : http://bit.ly/1DTeiN

  25. [from stanjourdan] Mieux vaut être anarchiste que de droite ou de gauche: "Si un homme de droite sait comme.. http://bit.ly/3jSG4H

  26. Mikiane says:

    Bravo pour ce papier d’une élégance rare.

    Oui l’anarchisme a quelquechose de poisseux dans les gènes: Proudhon, la question juive et l’antisémitisme… Evidemment.

    Je te rejoins aussi sur l’auto-organisation. Nous sommes de la génération Internet / Open Source. La Free-génération, la génération bottom-up. S’il y avait à redéfinir cet anarchisme autour duquel tu tournes il faudrait probablement aller piocher dans cette sémantique là!

  27. c_mell says:

    Remember pour le jour où j’ai besoin de construire une réflexion sur les bobos ou autres (bobogeek) http://icio.us/cbq5m5

  28. NPA says:

    Nicolas Voisin

    PDG de 22 mars.

    22 mars :

    “Nous accompagnons des médias, des marques, des agences, des institutions et des diffuseurs dans leurs stratégies éditoriale on-line ou leur communication virale.”

    Un anarchiste qui accompagne et aide toutes les institutions du Système ?

    On se fend la poire !

    Y’a plus de limite à l’indécence intellectuelle ici !

    Pour une vraie critique du système sans compromis avec les enflures capitalistes, rejoignez NPA :

    http://www.npa2009.org/

  29. J says:

    hé thierry, tu laisses n’importe qui s’exprimer sur ce blog 😉
    le NPA, les Nouilles Populistes Acérébrées.

    quand je pense qu’il y a des ânes qui n’ont pas encore compris que ce truc, sous la houlette de krivine dans l’ombre et autres fossiles, n’avait pas l’ombre d’une idée un peu creusée, et n’existaient que grâce au système comme ils disent, par simple et simpliste opposition à lui.
    ils s’appuient sur lui comme on s’appuie sur le sol pour tenir debout, et sans lui ils ne seraient rien.

    le vide braillard ce Npa ex Lcr, éternel refuge des adolescents boutonneux et vieillards poussiéreux.

    beurk
    🙂

Comments are closed.