Quelles sont mes valeurs ? Je ne suis pas sûr de savoir répondre à cette question et je suis d’autant plus intéressé par les réponses que Raveline propose à ma place.

Est-ce que je revendique la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité, la multiplicité et la consistance, six valeurs qui en 1979 caractérisaient la modernité selon Calvino ?

J’ai beaucoup lu Calvino. Si par une nuit d’hiver un voyageur… Après un tel texte, comment ne pas avoir envie de devenir écrivain ? Non pas pour raconter des histoires, mais pour jouer avec la littérature elle-même. Écrire l’écriture.

Sous l’influence de François Bon, je replonge d’ailleurs en ce moment dans les Petits traités de Pascal Quignard. J’échoue sur des plages de sable chaud puis je me perds dans des phrases récursives qui se regardent trop pour mes goûts d’aujourd’hui. Je suis passé à une écriture de combat.

Légèreté, si possible, objectif inaccessible, je me sens plutôt lourd.

Rapidité, j’aimerais ralentir mais j’ai du mal, la lourdeur implique beaucoup d’inertie.

Visible, sinon pourquoi écrire.

Multiplicité, parce que les anciennes catégories ont explosé, parce que nous vivons une transition, qu’il faut aborder par plusieurs perspectives.

Consistance, en apparence seulement, la multiplicité implique la contradiction, la complexité n’est ni blanche ni noire, un coup l’un, un coup l’autre (je n’aime pas le gris donc je pratique le chaud froid plutôt que le tiède une fois pour toutes).

Ces valeurs valent pour mon écriture. Guident-elles ce que j’écris ? Sans doute. Mais peut-on parler de valeurs ? Il s’agit plutôt d’une méthode de travail, d’une façon de penser. C’est comme mon refus de ces antinomiques que sont le relativisme et le platonisme. L’existentialisme, cette tentation de mettre en avant l’existence, est-il une valeur ? Non. Encore une méthode, une méthode de vie et aussi de travail. On parle de philosophie. Je peux donc me revendiquer de cette philosophie. Mais quelles valeurs ? Il n’en est toujours pas question.

Comment d’ailleurs quelqu’un qui s’oppose au platonisme peut-il définir des valeurs ? Est-ce qu’il peut exister pour lui des valeurs ? Des principes de vie oui… une éthique oui, mais des valeurs je ne suis pas sûr… alors des valeurs provisoires.

Quand je me définis comme un expert de rien ce n’est pas en référence à mon passé d’ingénieur qui, pour être précis, n’est en fait que mon passé d’étudiant et de rien d’autre. Il est vrai qu’un ingénieur est un généraliste, quelqu’un capable de s’adapter à des problèmes changeants. Il me semble que ce n’est pas une qualité inutile au cours d’une époque de transition. J’ai toutefois autre chose en tête. Je pense à l’éclectisme, à Ératosthène et à tous les polymathes.

J’ai longuement écrit sur ce sujet, j’y reviens en quatrième partie de L’alternative nomade. L’éclectique est pour moi un hyperspécialiste. À force de voyager à travers les domaines, les métiers, les communautés, il finit par devenir l’unique spécialiste de sa spécialité, une spécialité qu’il s’est créée pour lui seul. Au cours de leur vie, les artistes et les philosophes parcourent ce chemin vers l’individuation, un chemin qui répugne aux politiciens qui veulent nous ranger dans des boîtes faciles à étiqueter puis à contrôler et à manipuler.

Je ne suis donc pas modeste mais terriblement prétentieux, prétentieux au point de me voir dans une case qui ne vaut que pour moi… et j’ai l’espoir que de plus en plus de gens puissent m’imiter. La politique entre alors en jeu et peut-être que des valeurs pointent le bout de leur nez. La liberté ne se gagne qu’à ce prix. Que quand on a réussi à couper les câbles qui nous reliaient aux mêmes leviers de commande que tous les autres.

La pratique de l’éclectisme – l’expertise de rien pour devenir l’unique spécialiste d’une spécialité qui ne peut avoir de nom – implique des principes/valeurs. Des raisons de se battre je préfère dire. La liberté avec la possibilité de la gagner, de la défendre, de l’augmenter sans cesse. Le culte du lien sans lequel il ne peut exister de liberté, ni de société. La fraternité comme valeur, l’amitié chère aux épicuriens. Le rejet de l’ethnocentrisme, c’est-à-dire le multiculturalisme. Le refus des structures d’autorités devenues inutiles, n’est-ce pas une façon d’accorder de la valeur à l’auto-organisation ?

Je défends ces pseudo-valeurs parce que sans elles il n’y a pas d’individuation possible, il n’y a pas d’existentialisme possible, il n’y a qu’esclavage plus ou moins déguisé.

Je ne suis donc pas en train de décrire l’état du monde mais bien de chercher comment y mener une existence. Je fais de la politique même si elle peut paraître éloignée de celle qui se donne en spectacle. Nous verrons bien dans la durée celle qui aura une influence sur le monde. Les deux sans doute. Voilà pourquoi il ne faut en négliger aucune. À chacun de choisir la méthode qui lui convient et lui semble la plus efficace.

PS : Ravine m’a fait flipper. En le lisant, j’avais l’impression d’être mort. Comme si on parlait de moi dans un lointain futur. Je ne pouvais pas ne pas répondre. L’écriture est devenue interactive. Les auteurs peuvent dire ce qu’ils pensent et non ce qu’on veut leur faire penser (même si chacun est libre de comprendre à sa façon).

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18 comments

  1. Suis-je apolitique ? http://goo.gl/fb/8RA1 blog tcrouzet.com #dialogue

  2. Avez-vous des valeurs ? Je réponds pour moi http://bit.ly/cKoRrJ

  3. I ? | Avez-vous des valeurs ? Je réponds pour moi http://bit.ly/cKoRrJ (@crouzet)

  4. cecil dijoux says:

    RT @crouzet: Avez-vous des valeurs ? Je réponds pour moi http://bit.ly/cKoRrJ

  5. s99drine says:

    RT @xavierfisselier: I ? | Avez-vous des valeurs ? Je réponds pour moi http://bit.ly/cKoRrJ (@crouzet)

  6. Henri A says:

    Extrait de ça :
    http://henrialberti.blogspot.com/2008/06/confrence-sur-lthique.html
    Surtout pour Raveline.
    J’y vois un peu de ça dans ton billet, Thierry.

    « C’est là le paradoxe qu’une expérience, un fait, semble avoir une valeur surnaturelle. » Or il y a une voie que je serais tenté de prendre pour parer à ce paradoxe. Permettez-moi de revenir sur notre première expérience, celle qui consistait à s’étonner l’existence du monde, et de la décrire d’une façon légèrement différente ; nous savons tous ce qui dans le train ordinaire de la vie, serait appelé un miracle. De toute évidence, c’est simplement un évènement tel que nous n’avons jamais rien vu encore de semblable. Supposons maintenant qu’un tel évènement se produise. Imaginez le cas où soudain une tête de lion pousserait sur les épaules de l’un d’entre vous, qui se mettrait à rugir. Certainement ce serait là quelque chose d’aussi extraordinaire que tout ce que je puis imaginer. Ce que je suggérerais alors, une fois que vous vous seriez remis de votre surprise, serait d’aller chercher un médecin, de faire procéder à un examen scientifique du cas de cet homme et, si ce n’étaient les souffrances que cela entraînerait, j’en ferais faire une vivisection. Et à quoi aurait abouti le miracle ? Il est clair en effet que si nous voyons les choses de cet œil, tout ce qu’il y a de miraculeux disparaît ; à moins que ce que nous entendons par ce terme consiste simplement en ceci : un fait qui n’a pas encore été expliqué par la science, ce qui à son tour signifie que nous n’avons pas encore réussi à grouper ce fait avec d’autres à l’intérieur d’un système scientifique. Ceci montre qu’il est absurde de dire « la science a prouvé qu’il n’y a pas de miracles ». En vérité, l’approche scientifique d’un fait n’est pas l’approche de ce fait comme miracle. En effet vous pouvez bien imaginer n’importe quel fait, il n’est pas en soi miraculeux, au sens absolu de ce terme. Car nous constatons maintenant que nous avons employé le mot « miracle » dans un sens relatif et aussi dans un sens absolu. Et je vais maintenant décrire l’expérience qui consiste à s’étonner de l’existence du monde en disant : c’est l’expérience de voir le monde comme un miracle. Je suis alors tenté de dire que la façon correcte d’exprimer dans le langage le miracle de l’existence du monde, bien que ce ne soit pas une proposition du langage, c’est l’existence du langage même. Mais que signifie alors le fait que l’on perçoive de ce miracle à certains moments et non à d’autres ? Car tout ce que j’ai dit en faisant passer l’expression du miraculeux d’une expression par les moyens du langage à l’expression par l’existence du langage, tout ce que j’ai fait a été à nouveau de dire que nous ne pouvons pas exprimer ce que nous voulons exprimer et que tout ce que nous disons du miraculeux absolu demeure non-sens. A tout ceci, nombre d’entre vous croiront sans doute trouver une réponse qui semble parfaitement claire. Vous direz : Eh bien, si certaines expériences nous incitent constamment à leur attribuer une qualité que nous appelons valeur ou importance absolue ou éthique, cela montre tout bonnement que ce que nous désignons en esprit quand nous employons ces mots n’est pas non-sens, cela montre que ce que nous désignons en esprit, en disant qu’une expérience a une valeur absolue, n’est après tout qu’un fait parmi d’autres, et que tout se réduit à ceci : nous n’avons pas encore réussi à trouver l’analyse logique correcte de ce que nous désignons en esprit par nos expressions éthiques et religieuse. Quand je suis en butte à cette objection, je vois aussitôt en toute clarté, comme dans un éclair de lumière, non seulement qu’aucune description que je saurais concevoir ne ferait l’affaire pour décrire ce que je désigne en esprit par valeur absolue, mais encore que je rejetterais ab initio n’importe quelle description porteuse de sens qui pourrait m’être suggérée en raison du fait qu’elle est signifiante. Ce qui revient à dire ceci : je vois maintenant que si ces expressions n’avaient pas de sens, ce n’est pas parce que les expressions que j’avais trouvées n’étaient pas correctes, mais parce quo leur essence même était de n’avoir pas de sens. En effet tout ce à quoi je voulais arriver avec elles, c’était d’aller au delà du monde, c’est-à-dire au-delà du langage signifiant. Tout ce à quoi je tendais — et, je crois, ce à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d’écrire ou de parler sur l’éthique ou la religion — c’était d’affronter les bornes du langage. C’est parfaitement, absolument, sans espoir de donner ainsi du front contre les murs de notre cage. Dans la mesure où l’éthique naît du désir de dire quelque chose de la signification ultime de la vie, du bien absolu, de ce qui a une valeur absolue, l’éthique ne peut pas être science. Ce qu’elle dit n’ajoute rien à notre savoir, en aucun sens. Mais elle nous documente sur une tendance qui existe dans l’esprit de l’homme, tendance que je ne puis que respecter profondément quant à moi, et que je ne saurais sur ma vie tourner en dérision.

  7. Iza says:

    “prétentieux au point de me voir dans une case qui ne vaut que pour moi”

    Tiens, c’est marrant, on m’a traitée de prétentieuse il y a vraiment peu …

    Non, c’est vrai, c’est tout de même bizarre cette focalisation sur “la posture de l’ingénieur”. Lors d’une des formations où tu es intervenu, un des stagiaires me l’a dit ça. Texto la réflexion du gars, à savoir “se détacher du fait d’être ingénieur mais tout de même le citer, le mettre en avant, est révélateur” et “c’est bien une position d’ingénieur… (sous entendu, dangereuse)”.

    Je l’ai lu également dans un des coms il n’y a pas si longtemps.

    Du coup, j’ai vraiment été intéressée par cet article.

    Je ne suis pas sure que “le culte du lien” soit partie intégrante de cette supposée posture de l’ingénieur.

    Encore un effort pour te mettre dans une case ?

    Ajout (après le com d’Henri):
    “ce que nous désignons en esprit quand nous employons ces mots ”
    Voilà pourquoi “nommer le monde” me parait un travail si important …

  8. Cerveau indisponible says:

    Henri, faut mettre des espaces dans un texte aussi long.

    On n’a pas le temps de souffler pour boire un Coca là. On zappe.

  9. Henri A says:

    A feignantasse indisponible :
    C’est ce que j’étais en train d’éditer ( des saut de ligne ) jusqu’à que le commentaire d’Iza m’enlève le sol de sous les pieds.

  10. Lacan says:

    Si Iza t’empêche de sauter à ta guise faut faire une psychanalyse.

  11. Arlès says:

    Avons-nous des valeurs ? http://bit.ly/cad8ui [Le peuple des connecteurs ]

  12. Avons-nous des valeurs ? http://ow.ly/18xQG par @crouzet

  13. ALSAGORA says:

    RT @Georglob: Avons-nous des valeurs ? http://ow.ly/18xQG par @crouzet

  14. Iza says:

    oh merdasse copain, désolée.

  15. espérance says:

    Bonjour Thierry,

    Il aurait été intéressant de parler de valeurs sur le plan moral qui sont mises à mal à l’heure actuelle par le modèle de dirigeants souvent indignes dans notre monde. Ainsi, ils ne montrent pas l’exemple alors que l’homme Charles De Gaulles prônait l’intégrité au niveau de l’Etat de par sa position de président.

    La question qu’il faille se poser est la suivante: Est-ce que la société est-elle en train de perdre ses repères au contact de notre monde? Ainsi, nous pouvons nous interroger sur la permissivité des valeurs morales sans tomber dans la rectitude. En effet, la rectitude est vue comme l’extrême rigueur (ou l’archi-rigueur).

    C’est pourquoi certains se tournent vers les religions pour y trouver ces valeurs.

    A+

  16. légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité, consistance : les valeurs de @crouzet d'après Italo Calvino http://bit.ly/cKoRrJ

  17. Un texte intéressant de Thierry @Crouzet : «Avons-nous des valeurs ?» http://ow.ly/18T0Z

  18. meriem says:

    Henri, ça me parle encore plus depuis la lecture que tu m’avais conseillée.

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