À sa sortie, un livre nous arrive en grand format, avec un prix autour de 20 euros. Quelques mois plus tard, on le retrouve parfois en poche pour 6 ou 8 euros ou en édition club pour une quinzaine d’euros. Toutes ces éditions cohabitent sur le marché malgré la loi sur le prix unique du livre. Cette loi exige, en fait, un prix unique pour une édition donnée. Qu’à cela ne tienne. Pour outrepasser cette loi, il suffit de créer de nouvelles éditions.

Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Avec les progrès de l’impression à la demande, il sera bientôt envisageable de proposer des livres à l’unité ou en petite série au même prix qu’en grande. C’est presque déjà le cas. La notion d’édition, qui n’existait que pour des contraintes de coût, perdra alors toute pertinence. Est-ce la fin des libraires indépendants ? Pas nécessairement.

Vous avez les yaourts Carrefour, demain vous aurez les livres Carrefour. Ils seront plus grands ou plus petits, avec des couvertures flashes ou gaufrées avec des lettrages dorés, imprimés en polices maison et peut-être même préfacés par une plume complaisante. Le prix sera sans doute moins cher que dans les Fnac.

Ces dernières réagiront. Panégyristes de la culture, elles proposeront des éditions chics, peut-être avec un appareil critique. Elles offriront même des impressions à la demande directement dans les boutiques, avec pourquoi pas un mot de l’auteur envoyé directement depuis le Net.

Le prix unique ne s’applique plus dans ce monde du livre à l’âge des technologies numériques (et je parle bien du livre papier). Chaque point de vente devient créateur de valeur ajoutée. Il part d’un fichier source proposé par l’éditeur, une matière première, qu’il remodèle en fonction de sa clientèle.

Les petites librairies ne seront pas laminées. Elles aussi pourront créer les livres à leur image. Associées à des typographes, elles développeront une véritable expertise et fidéliseront les lecteurs, même s’ils doivent débourser 2 ou 3 euros supplémentaires par exemplaire.

Aujourd’hui, un libraire fait le même travail qu’un pharmacien. Il pousse des boîtes, distillant quelques conseils au passage. Demain, le libraire pourrait ressembler au pharmacien d’antan qui préparait lui-même ses breuvages (aussi au libraire d’antan).

Dans cette logique, l’éditeur ne fabriquera plus des livres mais des textes qui prendront une multitude de formes, tant matérielles que numériques, et il s’occupera de les propulser vers d’autres propulseurs.

Ce scénario est-il crédible ? Rien techniquement n’empêche la révolution numérique du livre papier. Mais les éditeurs ont-ils réellement envie d’innover ? Ne sont-ils pas presque tous en position d’attente ? La loi sur le prix unique du livre bloque toute initiative depuis des années (d’autant qu’elle garantit une plus grosse marge aux plus gros libraires). La grande distribution n’a donc pas envie de se casser la tête pour le livre, une part faible de son chiffre d’affaires général.

Alors on sommeille, on attend la mort du papier. C’est ce qui condamne sans doute mon scénario (et les libraires de quartier). Le livre sera électronique ou ne sera pas. Dans tous les cas, le prix unique ne sera plus qu’une vieille bizarrerie franco-française.

Notes

  1. La loi sur le prix unique a peut-être protégé les libraires mais n’a pas favorisé la lecture. La France est loin d’être le pays où on l’on vend le plus de livres par habitant.
  2. On ne veut pas payer plus pour un objet identique, mais on veut bien payer plus, ou moins, pour un objet différent au contenu identique. C’est pour cette raison qu’il existe déjà différentes éditions.
  3. C’est le texte qui compte, pas l’emballage. J’aime l’électronique parce qu’elle donne plus de poids aux contenus qu’aux objets.
  4. Trop longtemps les éditeurs, et surtout les distributeurs, nous ont faire croire qu’un texte existait parce qu’un objet lui était associé. Nous devons éviter de tomber dans ce piège matérialiste.
  5. Nous avons besoin d’en finir avec le prix unique pour sauver les auteurs et les éditeurs. Il faut qu’en direct, chez eux, on puisse payer moins cher qu’ailleurs. Il faut privilégier le producteur au profit de la distribution.
  6. Pour sauver les libraires, on a sacrifié les auteurs et les éditeurs. Est-ce logique ?
  7. L’éditeur doit s’occuper du contenu, pas du contenant. Il existe dorénavant trop de possibilités formelles. C’est aux distributeurs de packager. L’éditeur doit éditer et propulser.


PS : Billet qui fait suite à quelques échanges avec Nicolas Ancion.

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18 comments

  1. comment ça franco français, le prix unique? c’est appliqué aussi en Allemagne et en Espagne et ça vient d’être adopté au Mexique. Par ailleurs, n’y-a-t-il pas le risque que les livres papier soient nettement moins chers en hyper que chez les libraires? Tout le monde n’a pas un Ipad…

  2. Entièrement d’accord avec vous, Thierry. Le prix unique ne concerne que le package d’un texte, appelé communément livre, livre de poche, adaptation cinéma, adaptation théâtrale, cd-rom et dvd-rom quand le budget prod suit. Le prix unique du texte n’existe pas parce qu’il est inenvisageable, en réalité. Mais quel est le prix d’un texte, au fond ? Combien serions-nous prêts à payer pour un texte ? Nos choix se feraitent-ils en fonction du travail demandé à l’auteur, ou de la qualité du texte, ou simplement de notre goût à la date où nous déterminons ce prix ?

    Autre idée reçue : l’effondrement du marché du disque – sur lequel se cale les analyses des éditeurs. De même que ce n’est pas l’éditeur de musique qui paie les pots cassés de l’effondrement du marché du disque, mais le producteur. L’éditeur de musique, lui, voit ses dividendes multipliés par la vente de disques, de partitions (droits mondiaux, sans nécessité de traduction), les diffusions sur les chaînes diverses de radio, de tv, et web, ainsi que sur les scènes et lieux publics (cafés, salles de concerts, etc). Ce n’est donc pas l’éditeur de livres qui va voir son marché s’effondrer s’il réagit sainement, mais le producteur de films, ou de dvd, ou de cd. L’éditeur n’est pas producteur. Du moins pas dans “le noir”. En bd, cela devient différent.

  3. Mary Batiskaf says:

    Personnellement, je reste très attachée à l’objet, qui est partout accessible par la voie des bibliothèques… et qui reste accessible, SANS Ipad, SANS connexion, SANS même l’électricité. Autrement dit accessible à tous.
    Je préfère que l’objet soit beau, car je pense qu’un objet séduisant entrainera davantage de lecteurs. Et c’est particulièrement vrai pour les enfants.
    Personnellement, je reste très attachée aux petites librairies, et c’est bien grâce au prix unique du livre qu’elles perdurent. J’aime y feuilleter des ouvrages qui existent déjà, et me surprennent. Je serais assez désappointée de confier cette tâche de “l’emballage” au libraire, plutôt qu’à l’éditeur.
    La plupart des livres que je lis, je les prends parce que je fais confiance à une maison, ou à un directeur de collection. Et parce que j’aime aussi la conception de l’objet.
    Mais c’est véritablement dans la diversité que se trouve mon bonheur, et cette diversité est le reflet de la diversité des éditeurs.
    Quand le livre ne sera plus qu’électronique, comme tu l’annonces, je ne pourrai plus lire de nouveauté. Il me restera les ouvrages papier d’occasion, ce qui fait déjà une belle bibliothèque.

  4. Je n’annonce la fin de l’objet que parce que ceux qui fabriquent les objets ne se modernisent pas. Du moment qu’existe l’impression à la demande, tout texte peut aujourd’hui devenir objet (et même objet unique).

  5. Etienne says:

    Cela mêle deux questions, à la fois distinctes et malheureusement liées.
    D’un côté le prix du texte, de l’autre le libraire.
    Il ne reste aujourd’hui dans ma ville qu’un seul libraire indépendant, plus qu’un seul disquaire. Les voir disparaître serait une tragédie culturelle pour des raisons évidentes. Dans ce cas, je suis d’accord nous n’aurions plus que des pharmaciens pousseurs de boites.
    De l’autre côté, le prix du texte numérique qui doit se positionner face à une offre pirate déjà parfaitement opérationnelle et qui actuellement s’emmelle les pinceaux dans des DRM et un manque de cohérence flagrant.

  6. constance krebs says:

    Pourquoi parler de la fin du libraire ? Le libraire est tout à fait libre de vendre des livrels s’il en a envie. Tous les distributeurs de livrels proposent aujourd’hui aux libraires de vendre des livrels comme il vend des livres. Sans débourser un sou pour construire un site, ni rien. A lui de jouer le jeu ! Sinon, il finira sans doute comme le disquaire, c’est-à-dire fort mal.

    Si les libraires d’aujourd’hui sont moins fringants qu’hier, économiquement parlant, c’est sans doute parce que la péréquation entre best-sellers et nombre de livres publiés à chaque “rentrée” (septembre et janvier) n’est plus équilibrée. On publie plus de titres, moins de tirages et l’on compte sur les retours pour équilibrer sa trésorerie lorsqu’on est éditeur. Michaux souhaitait moins de 5000 exemplaires, quand un jeune Michaux d’aujourd’hui n’en obtient pas plus de 3000. Les jeunes Michaux d’aujourd’hui échappant au formatage ambiant. On publie toujours autant de livres que voilà 30 ans. Pas plus. Les tirages étaient plus importants, pour plus de titres. L’équilibre était meilleur, les libraires pouvaient lire les livres qu’ils vendaient, de ce fait, mieux. Aujourd’hui, qui peut lire 1500 livres par an ?

  7. Au Brèsil il ya l’éditions différents avec le prix différent aussi.
    Les livres du poche sont moins cher qui d’autres, je pense que mon pays faire toujours une copie d’autres lieus.
    Mais le livre au papier n’est pas ira disparaître, même dans ce cas de le prix unique.

    Letícia

  8. Je commente le tweet de Nicolas 🙂

    Télé n’a pas tué le cinéma parce qu’elle n’a jamais offert la même qualité de visionnage. La télé pouvait diffuser des films, mais elle n’était pas faites pour ça.

    TV vs Radio… d’un côté image/son, de l’autre son uniquement. Pas le même média.

    Idem TV, Radio, Cinéma n’ont pas tué le livre.

    En revanche, l’imprimerie a tué la calligraphie. Le livre électronique permet de faire tout ce que faisait le papier et plus. L’histoire de la TV ou de la Radio ne nous aident pas dans cette affaire.

    D’autre part, je ne condamne pas le papier, il restera une option de distribution… je note juste que même le papier doit vivre à l’âge de l’électronique, c’est à dire s’arracher à la pensée industrialise du XXe

  9. alain richert says:

    Monsieur

    Le livre numérisé imprimé à la demande existe déjà beaucoup dans le monde anglo saxon, spécialement pour les ouvrages scientifiques qui n’ont que peu de presse.
    On voit déjà très bien l’attitude que les bibliophiles vont développer: beaux livres et outils de travail seront mieux discernables, mais j’ignore si on fera comme ça des économies de papier.

    Cordialement

  10. RT @actudesebooks: La fin du livre unique…>> http://ow.ly/2AYMg

  11. B. Majour says:

    Pourquoi ai-je envie de tiquer ?

    Eh bien, si j’en crois le principe annoncé : avec un prix unique sur les montres, il ne devrait pas y avoir de différence entre une tocante chinoise à deux euros et une Rolex 18 carats.

    En effet, les deux donnent l’heure. 🙂

    Dès le début du billet, je crois que la confusion est là.

    Le prix unique du livre porte sur l’objet livre tel qu’imprimé avec le même ISBN.

    D’ailleurs dans le décompte des versions offertes (entre livre de poche et livre Grand format), on oublie les livres à gros caractères, les livres lus, et bien d’autres formes supports.

    Des tarifs différents pour une même oeuvre… mais avec des qualités et des modalités de présentation différentes. (idem si elle est traduite)

    Oui, oui, l’auteur est le dindon de la farce dans cette histoire.
    Parce qu’il ne sait pas négocier son tarif (cf. les droits du serf d’Ayerdhal http://www.actusf.com/spip/article-2777.html), et au-delà, il devrait être capable de réclamer X euros par exemplaire vendu, tous supports confondus.

    Ceci étant dit, la loi garantit à tout lecteur que le prix du livre sera le même partout.

    Du livre, et non pas des frais de ports.
    Pas de raison que les frais soient identiques si on habite à 5 mètres de chez l’éditeurs ou à 10 000 km.

    (A ce niveau, également, on peut se demander si Amazon a outrepassé la loi sur le prix unique du livre, ou s’il s’agit d’un dumping commercial visant à obtenir un monopole.)

    Et, là, c’est vrai : les frais de port, les avantages de volume d’office ne sont pas répercutés à l’identique pour tout le monde. Ils ne l’étaient pas plus avant le prix unique, et la pression était encore plus forte sur les ristournes à accorder aux clients (institutionnels 12 à 25 %, contre 9 % maintenant).

    Avec le prix unique du livre, une institution peut se permettre de faire vivre/soutenir un petit libraire. Ou de privilégier ce contact. (Les Marchés publics d’achat, MAPA, remettent ce principe en cause, faute pour le petit libraire de passer des heures à remplir des documents sans garantie de résultat, ce que peut se permettre une grosse structure.)

    Pourtant, grâce au prix unique du livre, la solution reste possible.
    Sans elle, on n’en parlait pas : on allait au moins cher. (toujours pour le même produit, n’est-ce pas !). Au moins cher… oups ! au mieux investi, bien sûr ! 😉

    De l’autre côté de la chaîne, on oublie aussi de dire que le distributeur pouvait, avant le prix unique, faire pression sur l’éditeur en disant, je vous en prend 1000, faites-moi un (j’exige !) un prix. Pratique courante dans la grande distribution.

    Avec un prix unique partout, on assainirait grandement les marchés.
    Et on s’apercevrait, alors, du coût réel du port, pour toutes les marchandises !
    Mais c’est là un autre sujet. 🙂

    Revenons maintenant au coeur de ce billet.

    Au vu de ce qui précède, le livre électronique vendu à un prix unique ne semble donc pas une idiotie. (et même, pour d’autres raisons, une excellente chose. Cf. plus bas.)

    Cependant, il faudrait s’entendre sur le vocable “livre électronique”.

    Parle-t-on du texte brut, exploitable et améliorable ?
    Ou d’un support informatique particulier ?

    La présentation étant alors assurée par le Reader ou la Liseuse.

    La notion me paraît importante, car l’impression à la demande par les libraires (ou d’autres services) ne peut partir que de là : du texte brut.
    Texte brut que chacun va agrémenter à sa façon.

    (et ici, on peut reprendre la liste plus haut : tirés à part, sur papier de luxe, ce n’est pas le même prix que le texte imprimé sur du papier classique. A l’identique, si on se penche sur le métier de relieur professionnel, on s’apercevra que certains textes peuvent devenir des pièces d’art.)

    Donc, un texte brut, que tout le monde pourra exploiter.
    Oui, tout le monde.
    Pourquoi se concentrer sur les libraires, lorsque tous les jours, chacun de nous peut récupérer du texte brut pour l’adapter à son idéal de lecture ? De lecture et de conservation !

    Ce qui pose, tout de même, la question de savoir ce qu’apporte vraiment un libraire, ou ce qu’il pourra apporter à une oeuvre… ou plutôt au support de l’oeuvre elle-même, autant qu’un relieur peut lui apporter quelque chose. (le cadre de la librairie, les conseils, les rapports (invitations, dédicaces) avec les auteurs ne sont pas inclus dans l’oeuvre elle-même)

    Cependant, avec le livre électronique, que pourra-t-il, notre libraire, bien apporter à un fichier brut ? Que le lecteur lui-même ne saurait faire.

    Enlevons le libraire de la chaîne du livre.
    Préservons le travail de l’éditeur… Au moins dans son aspect de correction du texte, mise en bonne forme des mots = validation du texte par des yeux experts. Ce qui pourrait le transformer en une annexe de l’écriture.

    Et là, que reste-t-il à protéger avec un prix unique du livre ?

    Le distributeur ? Les frais de port ?
    Ils n’existent plus sur Internet.

    Donc que reste-t-il à protéger contre les lois du marché ?

    L’auteur.

    De plus en plus auto-éditeur. (50 % de la production actuelle aux USA)
    Capable de fixer le bon prix pour son oeuvre, ou alors de se faire croquer, une fois de plus, par les seuls gros du domaine.
    N’a-t-on pas déjà Amazon qui vend (à perte ?) certains textes sur son Kindle… afin d’imposer sa liseuse. (à perte, ou au détriment de qui par la suite, si sa liseuse venait trouver un monopole ???)

    Bref ! Tout ça laisse pensif sur ce que protège la loi sur le livre à prix unique.
    Et surtout “qui” elle protège vraiment au bout du compte.

    Le prix unique du livre paraît idiot.
    A première vue.

    En creusant un peu, il pourrait en ressortir du bon… tout dépend, bien sûr, de ce qui est mis dans la loi. 🙂

    Bien cordialement
    B. Majour

  12. L’éditeur doit s’occuper du contenu, pas du conte­nant. @crouzet RT @actudesebooks "La fin du livre unique" http://ow.ly/2AYMg

  13. Je ne vois pas où je fais une confusion, je parle d’édition, vous parlez d’ISBN (mais comme il faut un ISBN différent par édition) je ne vois pas ce que nous disons de différent 🙂

  14. Smyrnoff says:

    La fin du livre unique http://bit.ly/a9BbQ1 (via @crouzet ) // j'aime beaucoup la comparaison pharmacien/libraire ^^

  15. et pour mémoire http://webliter.blogspot.com/2010/09/revolucion-francesa-en-twitter-y.html Livre refusé par éditeurs, publié sur twitter, pleinde lecteurs, promo etc et finalement publié sur papier….

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