Depuis que je parle de La tune dans le caniveau, depuis que je vous invite à lire cette nouvelle désopilante dans un Paris pourrissant, depuis que je vous adjure d’écrire un billet pour gagner une liseuse Bookeen, on m’accuse un peu partout de faire du marketing et de contredire ma critique de ce même marketing, surtout après ma sortie contre les community managers.

J’ai des amis blogueurs qui m’ont clairement dit qu’ils n’écriraient pas de billet car ils ne voulaient pas entrer dans ce jeu décadent. Plaçons-nous dans un autre domaine. Imaginez que je sois paysan et que je décide ne plus passer par la grande distribution.

Je viens récolter mes fruits et légumes. Qu’est-ce que j’en fais ? Si je ne vais pas sur les marchés, si je ne dis pas à mes amis de parler de ma production à leurs amis, ma production pourrira. Je peux certes rejoindre une AMAP. Mais à son tour cette AMAP doit signaler son existence, ne serait-ce que par le bouche-à-oreille. Il n’y a rien de mal, ou de contre nature, à dire que l’on fait quelque chose ou qu’un produit ou un service proposé par un tiers mérite de l’attention.

Le marketing me paraît condamnable, et même méprisable, quand il tente de nous dicter un comportement mimétique, quand il se substitue à notre volonté et que nous nous retrouvons à acheter des choses dont nous n’avons aucune utilité.

Jamais je ne parlerais d’un produit ou d’un service dont je ne suis pas persuadé de la qualité ou de la nécessité. Quand je lis un livre que j’aime, j’en parle autour de moi, j’en parle sur mon blog. Je n’ai pas l’impression de trahir un quelconque idéal. Jamais vous ne me verrez, en échange de monnaie sonnante et trébuchante, écrire un article pour présenter un produit dont je me fiche éperdument.

Quelques blogueur à succès pratiquent cet exercice à longueur de journée (et gagnent plutôt bien leur vie). Je ne vois pas pourquoi on les appelle encore blogueur. Ils méritent plus que nul autre le titre de pute.

Quand j’étais journaliste spécialisé dans la presse informatique, au début des années 1990, jamais on ne nous a payé pour écrire un article. Il nous arrivait de descendre un produit dont la publicité se trouvait en regard. Nous avions pour seule mission de dire ce que nous pensions. Alors quand des blogs deviennent des supports publicitaires déguisés je m’énerve, pas tant contre le blogueur, chacun place son estime où il le souhaite, mais contre tous ceux qui courent lire ses billets de commande. Ce marketing déguisé est malsain.

En revanche quand je dis que j’utilise Twitter, que Seesmic a changé ma vie d’usager des réseaux sociaux, que WordPress est le meilleur logiciel de blog, je ne fais pas du marketing, je vous parle de moi. J’estime absolument nécessaire cette propulsion des idées, des modes, des pratiques… Elle s’oppose justement au matraquage top-down sous lequel nous croulons.

Nous avons besoin que les informations circulent. Soit nous les poussons nous-mêmes, gratuitement, soit nous laissons les marketeux entretenir un flux artificiel décorrélé de ce que nous pensons. Là, il y a un bug. Quand quelqu’un qui ne fume pas travaille pour un vendeur de cigarettes, le monde déraille. Que des gens soient prêts à vendre n’importe quoi, c’est monstrueux.

Alors quand on me dit « Je ne parlerais pas de ton nouveau texte parce que je suis contre le marketing », je trouve ça con comme la lune. On ne peut pas d’un côté critiquer l’ancien monde, sa puissance de rouleau compresseur, puis refuser a priori de jouer du bouche-à-oreille.

Je dis bien a priori. Si on n’aime pas mon texte, on n’a aucune raison d’en parler, sinon pour le descendre. Mais avoir une posture du silence de nature idéologique me paraît une erreur monumentale. Vous vous trompez de combat. Pour nous opposer au top-down, pour lutter contre les putes soumises, nous devons jouer de nos discrets tamtams.

Il ne sert à rien de se plaindre de la longue traîne, la trop immense masse de productions, pour la plupart désordonnées. C’est une chance mais nous devons apprendre à naviguer dans ce brouhaha sans pour autant user des techniques que nous réprouvons. Si le marketing exogène est condamnable, le marketing de soi et des choses qu’on aime est nécessaire, et même la seule alternative possible à la toute-puissance des plus riches.

La question reste la sincérité. Comment savoir si celui qui parle d’un produit ou d’un service, je ne dis même pas en bien ou en mal, est sincère ? Suis-je sincère ? Ma tentative d’édition alternative n’est-elle pas une grande manipulation ? Ne suis-je pas à la solde d’un grand méchant du capital ?

On doit toujours se poser la question, on doit toujours douter, il n’existe aucune méthode pour aboutir à la vérité, sinon la pratique régulière de celui qui parle. J’espère que ceux qui viennent souvent me lire comprennent ma façon de penser et ont confiance en moi. Alors s’ils parlent à leur tour à ceux qui ont confiance en eux, on peut espérer que la confiance se propagera.

Bien sûr nous pouvons tous succomber à la manipulation. Mais j’imagine mal une relation franche et quasi intime longtemps fonctionner sur des fausses bases, surtout quand elle embrasse des dizaines de personnes. Oui, c’est possible, mais c’est à chacun de croiser les informations à sa disposition pour se faire une idée. C’est aussi pour faciliter cette prise de position que j’essaie d’être transparent, de témoigner de mes sentiments, de mes doutes, dès qu’ils me traversent, quitte à me contredire, à revenir plus tard sur mes propos, à les nuancer.

Est-ce encore du marketing ? Oui, du marketing de soi, un marketing inévitable lorsqu’on côtoie d’autres humains.

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23 comments

  1. ownicrew says:

    #OwniCrew La conne haine du marketing http://bit.ly/aYMlAi

  2. Yves KOSKAS says:

    Tiens @crouzet s'énerve et en plus je trouve qu'il a raison, alors je relaye… http://bit.ly/dpiWRD

  3. La conne haine du #marketing http://goo.gl/fb/YQ7ij #coupdegueule #expi #technosphère #une

  4. Keff says:

    RT @crouzet: La conne haine du marketing http://bit.ly/cPmYK7

  5. RT @crouzet: La conne haine du marketing http://bit.ly/cPmYK7

  6. Galuel says:

    Imaginons maintenant une société où chaque citoyen a pris conscience qu’il peut vendre sa production en direct à son réseau. Tout le monde est interconnecté.

    D’où viendra l’argent puisque tout le monde s’attend à vendre la sienne ? Comment ça peut circuler ???

  7. On est déjà tous producteur non? L’argent il viendra de nous, comme le reste. 🙂

  8. francbelge says:

    Vous faites du community mangement, en somme ?

  9. Galuel says:

    “L’argent il vien­dra de nous, comme le reste”

    Développe, je ne vois pas bien comment !

    10 000 producteurs sont interconnectés sur internet actuellement. Comment ça fonctionne ? Comment l’argent permet de faire des échanges ? Quelles sont les hypothèses de travail ?

  10. konexe says:

    RT @crouzet: La conne haine du marketing http://bit.ly/cPmYK7

  11. L’argent c’est juste un outil pour échanger des produits ou des services. On en a besoin quand le troc ne fonctionne pas. Donc on peut créer des monnaies libres pour gérer les échanges indirects (ou aussi bien utiliser une monnaie universelle).

    Je vois pas la différence avec aujourd’hui en fait. On a juste un monde de producteurs ou d’artisans (je préfère). Ils peuvent développer une économie, je vois pas le problème.

    On me paie quand j’écris, je paie ma nourriture et les autres services.

    Bon, je vais prendre la bateau.

  12. Galuel says:

    Sauf que cette monnaie “libre” consensuellement acceptable n’existe pas.

    Donc vendre sans avoir préalablement défini cet outil, et sans son acceptation par une communauté de producteurs, c’est comme pisser dans un violon.

  13. 000 says:

    Le problème du marketing c’est de sur-vendre un produit. C’est-à-dire exagérer ses qualités pour attirer l’acheteur, et ensuite l’acheteur est déçu, trompé, ou encombré d’un objet qui ne vaut pas le prix payé ou le temps passé, ou qui a des conséquences néfastes (pour l’acheteur / pour l’environnement / pour une concurrence de meilleure qualité qui est lésée…).

    Avec “la Tune dans le Caniveau”, le problème n’est pas de vendre soi-même un produit, mais de faire ou réclamer une énorme publicité à ce sujet, alors que des milliers d’objets culturels de niveau équivalent ou supérieur se battent eux-aussi pour gagner en visibilité.

    Cela fait des années que je vois des petits groupes de musique ramer pour avoir un écho médiatique, toi tu arrives avec une nouvelle écrite en quelques jours, et il faudrait que toute la blogosphère en parle, sous peine de ne pas faire le jeu du progrès.

    Tu réclames une attention blogosphérique disproportionnée par rapport à l’objet créé (une nouvelle), alors qu’au sein de la longue traîne il y a des milliers d’objets culturels qu’on peut promouvoir avec autant de raison.

    Chaque nouvelle créée ne peut pas susciter 300 articles dans la blogosphère.

    Tu te rends compte du nombre de livres publiés chaque année, et de tous les livres anciens dont il faut aussi parler ?

  14. Woodi says:

    RT @crouzet: La conne haine du marketing http://bit.ly/cPmYK7

  15. Lulu says:

    Ce qui me gêne dans ta promo c’est le terme désopilante. Que tu signalés ton travail, ok mais laisse les lecteurs juger de sa qualité.

  16. @Galuel Je vois pas pourquoi ça peut pas déjà fonctionner avec l’euro? ce système ne plante, comme tout système, que si tout le monde veut faire la même chose, écrire des livres par exemple.

    @000 Qui a parlé de 300 articles à part toi? Il s’agit juste que les acteurs de la chaîne du livre avec lesquels j’interagis réagissent, c’est eux qui font l’écosystème dont je parle, pas tous les blogs.

    @Lulu C’est de l’ironie… au sujet d’un texte lui-même ironique mais qui n’a rien de désopilant justement.

  17. Carole_Fabre says:

    RT @crouzet: La conne haine du marketing http://bit.ly/cPmYK7

  18. Galuel says:

    Il y a 10 000 milliards de dettes cumulées des Etats, hors intérêts, pour 10 000 milliards d’euros en circulation.

    Je ne vois donc pas comment à part travailler pour une structure d’Etat, ou pour une entreprise dépendant des commandes d’Etat, tu peux espérer que les gens aient des euros à te donner, alors qu’ils doivent payer des impôts, et que la transaction sera taxée, afin que cette dette globale soit maintenue à flot.

    Par contre ils ont du temps à te donner. Tu pourrais vendre tes livres contre 5 minutes d’équivalent temps humain universel, cela ne leur poserait aucun problème.

    Reste à savoir comment la comptabilité serait faite, et qui en accepterait les termes, pour que tu puisses ensuite dépenser ces minutes gagnées ailleurs.

    Vendre en euros, ne revient qu’à faire tourner le trou noir des dettes, il n’y a rien à gagner du tout, même pas un échange basique.

    Contre quoi veux-tu échanger ta production exactement ?

  19. Nolwenn says:

    La conne haine du marketing http://t.co/cufr1tP

  20. jcfrog says:

    En gros tout a fait d’accord sauf le passage sur les “putes”.
    L’éternelle rengaine agressive dite “du billet sponso” me saoule, je suis assez grand pour juger à force de lecture, si un blogueur annonce la couleur ou s’il nous prend pour des quiches.
    Et je ne défends pas ma crèmerie je n’en ai jamais fait.
    La sincérité comme tu dis, c’est le pilier, à juger au cas par cas, les généralisations sont souvent foireuses, enfin en général 😉

  21. RT @crouzet: La conne haine du marketing http://bit.ly/cPmYK7

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