Dans L’alternative nomade, je prône la complexité volontaire par l’intermédiaire de la connexion entre les individus. Je défends qu’en créant en toute simplicité plus de liens, nous accroissons la complexité du système, ce qui mène à plus de liberté, d’intelligence collective et aussi à une transition vers un mode de vie plus culturel, donc moins dépendant des ressources matérielles.

Je critique les Khmers verts parce qu’ils prônent l’autonomie en de nombreux domaines, notamment alimentaire, ce qui revient à couper des liens, donc à simplifier le système, donc à réduire nos libertés et à nous faire courir le risque d’un retour à la dictature.

Avant de revenir sur ce point, il me paraît important de préciser des notions comme « simple », « compliqué » ou « complexe ». Une pyramide est une structure simple. On peut la schématiser sans difficulté – les organigrammes –, ou même la décrire avec quelques mots.

En revanche, la circulation de l’information y est compliquée (et onéreuse), puisqu’elle doit passer par des checkpoints obligatoires. De même, la construction de la pyramide est compliquée. Il faut faire entrer des gens aux différents niveaux, gens qui luttent alors pour gagner des places et des privilèges. Il suffit de relire Kafka pour avoir une idée de ce que compliqué signifie.

Un réseau social distribué avec un grand nombre de nœuds et d’interconnexions est une structure complexe. On ne peut le représenter qu’avec des logiciels de modélisation et sa description dans nos langages ordinaires est impossible, sinon de manière métaphorique.

Par ailleurs, un réseau social complexe présente une invariance d’échelle : si on prend une partie du réseau, on retrouve la même structure que si on regarde l’ensemble. C’est notamment de cette façon qu’on repère si un système est complexe ou non.

Le réseau social bien que complexe n’est pas compliqué à construire. Il suffit que quelqu’un se lie à quelqu’un d’autre sans ne rien demander à personne. Le réseau se bâtit selon un processus de pair à pair : la connexion.

C’est une caractéristique des structures complexes de reposer sur des mécanismes internes simples. Sans cette simplicité, il ne peut se produire de déploiement à vaste échelle. De même, ce n’est que dans ces conditions que l’émergence de structures inattendues est possible.

Une analogie végétale aide à mieux comprendre la différence entre simple, compliqué et complexe. Un chêne avec ses ramures est complexe. Il développe une architecture fractale foisonnante, mais ce foisonnement se construit de lui-même simplement.

Un arbre taillé en boule a une forme simple mais maintenir cette simplicité exige un effort constant des jardiniers, et donc des complications.

Une structure humaine pyramidale peut être comparée à un arbre taillé en boule. Bien que simple, il faut la cajoler et l’entourer de soins incessants pour qu’elle maintienne sa simplicité. En revanche, une structure en réseau se déploie d’elle-même en toute simplicité tout en réussissant à tendre vers la complexité qui laisse la possibilité au surgissement de phénomènes émergeants.

Un écologiste devrait donc toujours favoriser les structures qui simplifient les échanges à celles qui les compliquent, c’est-à-dire favoriser les réseaux complexes au profit des pyramides simplistes et dispendieuses.

C’est ce qu’ils font quand ils militent pour la production locale, avec un gain évident dans les transports. Ils coupent des liens longue distance et les intermédiaires pour établir des liens courte distance. C’est ce que je fais en achetant un panier bio chaque semaine.

Je ne suis donc pas pour le tout et n’importe quoi dans l’agriculture. Je ne trouve pas normal que des produits fassent trois fois le tour du monde avant d’arriver dans notre assiette. Tout cela est compliqué et en aucun cas complexe. Je crois en revanche que couper systématiquement les liens longue distance est dangereux, parce que derrière chaque lien commercial il y a des liens sociaux qui contribuent à complexification globale de l’humanité.

Un lien longue distance peut-être compliqué, c’est sûr, mais il peut aussi être simple et source de complexité, notamment quand il s’agit de mettre des gens en relation.

Nous devons certes favoriser la production locale de ce qui peut-être produit localement sans pour autant renoncer à ce qui ne peut qu’être produit ailleurs. Je ne vois pas, par exemple, pourquoi je ne mangerais pas des bananes.

Sébastien Kopp, un des deux fondateur de Veja, m’a expliqué que lorsqu’ils fabriquent leurs tennis bios et éthiques, ce qui coûte le plus cher en externalités négatives, c’est le transport en camion entre le port du Havre et Paris (du coup ils passent maintenant par des barges). Le transport en bateau depuis le Brésil étant alors négligeable (mais il faudra le remplacer par des tankers à voile).

Il faut donc chercher à réduire les externalités sans a priori couper tous les liens longues distances, surtout quand nous sommes capables de réduire les externalités. On peut d’un côté simplifier les circuits de distribution, les optimiser, sans de but en blanc couper les liens. Et si on le fait, à cause d’un coût énergétique trop grand par exemple, il faut immédiatement compenser par des liens sociaux autres que commerciaux.

Il faut toujours tisser le réseau pour éviter que les pyramides dispendieuses et autoritaires ne ressurgissent. Au nom de l’hyperlocal, il faut prendre garde de ne pas favoriser la complication de proximité en oubliant la complexité du système global.

PS : J’ai écrit ce billet suite à un commentaire de Phyrezo. Je signale au passage que je me suis désintéressé de l’idée de superorganisme depuis qu’elle m’est apparue inféconde.

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28 comments

  1. Les dangers de l’hyperlocal http://is.gd/gU5Yu

  2. Herve Le Duc says:

    Les dangers de l’hyperlocal http://bit.ly/cg7VAP

  3. RT @crouzet: Les dangers de l’hyperlocal http://is.gd/gU5Yu

  4. ownicrew says:

    #OwniCrew Les dangers de l’hyperlocal http://bit.ly/bPvtR6

  5. Les dangers de l’hyperlocal http://goo.gl/fb/dcOAd #dialogue #technosphère

  6. PhilCyLaw says:

    RT @crouzet Les dangers de l’hyperlocal http://is.gd/gU5Yu #in

  7. RT @crouzet: Les dangers de l’hyperlocal http://bit.ly/bUrb9p

  8. Guy PASTRE says:

    RT: @crouzet: Les dangers de l’hyperlocal http://is.gd/gU5Yu De la lecture pour mon grand week-end !

  9. CANTHOR says:

    “Nous devons certes favoriser la production locale de ce qui peut-être produit localement sans pour autant renoncer à ce qui ne peut qu’être produit ailleurs. Je ne vois pas, par exemple, pour quoi je ne mangerais pas des bananes.”

    Tout à fait d’accord avec ça, c’est également ma philosophie.

  10. Les dangers de l’hyperlocal … http://is.gd/gUtYs

  11. Lulu says:

    Pourquoi sur mobile (Android) vos textes sont pleins de trous (espaces)?

  12. Parce que la césure ne marche pas j’imagine sur les textes justifiés.
    Il me faudrait une copie d’écran pour bien voir ce qui cloche.
    Sur iPhone c’est parfait.

  13. Isabelle Clep-Guetny says:

    J’espère que vous avez le choix sur la provenance de vos bananes 🙂 (cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Chiquita_Brands_International ).

  14. 000 says:

    “”provenance de vos bananes (cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Chiquita_Brands_International

    “la plus importante entreprise de bananes au monde … condamnée pour avoir financé à hauteur de 1,7 million de dollars des groupes paramilitaires d’extrême droite colombiens en les utilisant comme tueurs à gage contre les leaders syndicalistes (même pratique que Coca-Cola)”

    C’est vraiment cher payé. 1,7 millions de dollars pour flinguer quelques syndicalistes.

    Avec le Web, on trouve aujourd’hui bien moins cher : pour quelques milliers d’euro, Henri A accepte de flinguer n’importe qui. Les bananiers peuvent le contacter de ma part.

  15. phyrezo says:

    Je trouve l’image de la fractale pertinente dans ce cas.

    Si un nœud est lié à quelques nœuds distants, il y a un foisonnement de liens locaux.

    Il ne faut évidemment pas couper tous les liens distants pour entrer en autarcie destructrice, mais ce sont les liens locaux qu’il faut privilégier.

    Dans le système alimentaire actuel, le lien local a complétement disparu au détriment des liens distants. Le producteur à côté de chez moi, livre sa production à Rungis et moi je me fournit majoritairement à Rungis.

    Pour favoriser la complexité et un organisation fractale de l’approvisionnement alimentaire, il me semble plus urgent de défendre l’approvisionnement local, comme ton panier bio, que la consommation de banane

  16. Dans toutes les activités, il faut avoir des liens locaux et distants. Il faut juste pondérer, le coût réel/bénéfice réel. En impliquant dans notre chaîne alimentaire des gens qui vivent loin de nous, on peut aussi les aider à gagner indirectement plus de dignité (pour moi c’est aussi important que l’écologie). Je ne mets pas la nature avant l’homme. Il faut en revanche favorisé les liens qui vont vers la complexification à ceux qui entraînent de la complication.

  17. Tassin says:

    “Je critique les Khmers verts parce qu’ils prônent l’autonomie en de nombreux domaines, notamment alimentaire, ce qui revient à couper des liens, donc à simplifier le système, donc à réduire nos libertés et à nous faire courir le risque d’un retour à la dictature.”

    J’ai toujours pensé jusqu’à présent que la centralisation de l’alimentation aujourd’hui (coopératives, usines, distributeurs, chaines de magasins) est bien plus proche de la dictature que le système local totalement décentralisé et indépendant (vente à la ferme, en AMAP, sur les marchés, dans des magasins indépendants).
    Le système complexe finalement, ce sont les circuits courts!

  18. La décentralisation est un de mes combats. J’ai toujours applaudit les AMAP. J’en ai fait un exemple de cinquième pouvoir.

    Sans décentralisation, il n’y a pas de complexification. Mais la décentralisation seule est insuffisante. Il faut la mise en réseau. Il faut tramer la société, sinon on développe l’ethnocentrisme.

    Toutes ces idées sont développées dans L’alternative nomade.

  19. Tassin says:

    Je vais essayer de me le procurer bientôt alors. J’ai lu déjà quelques pages de “La Tune dans le Caniveau”, je trouve que tu as un joli style ça m’a donné envie de le finir, mais j’étais trop naze, la suite ce soir 😉

    Sur lulu le descriptif “Trop peu de gens veulent de la décrois­sance. La solu­tion passe par une alter­na­tive joyeuse.” donne l’impression que tu opposes décroissance et alternative joyeuse. Alors que la décroissance est justement une alternative joyeuse.

  20. Si c’était effectivement une alternative joyeuse, les gens se seraient précipités vers elle… elle n’est joyeuses que pour une ultra minorité, donc inefficace.

  21. Tassin says:

    Ça voudrait dire que le capitalisme est le meilleur des systèmes car si des alternatives meilleures existaient, elles auraient déjà été appliquées… Hum… c’est très darwiniste comme posture.
    Et pessimiste de surcroit.

  22. Mais non… ça veut dire que rien de plus joyeux que la consommation matérialiste n’a été proposé, c’est tout. ça veut dire qu’il faut proposer plus de joie (c’est l’idée de l’alternative nomade).

    Les décroissants proposent pas d’alternative. Ils restent dans le cadre du capitalisme, un capitalisme qui tournerait à bas régime. Moi je préfère imaginer une autre société qui tournerait à plein régime mais avec un autre moteur.

  23. Tassin says:

    Wow, le décroissance s’accommoderait de capitalisme? Mais c’est clairement impossible, comment veux-tu qu’un système économique qui repose sur la hausse constante des revenus du capital puisse survivre en cas de baisse des bénéfices? Une entreprise bénéficiaire mais non “en croissance” meurt à moyen voire court terme dans ce système. Les investisseurs n’investissent plus et la boite coule.

    La décroissance c’est nécessairement anticapitaliste. A contrario cela provoquerait une récession. C’est pas un hasard si la plupart des objecteurs de croissance votent PG.
    Autrement, j’ai rarement vu un courant politique comme la décroissance bâtir autant d’alternatives concrètes (SCOP, AMAP, agriculture BRF, permaculture, autoconstruction, SEL, regroupements estivaux, projets d’habitats écolo et collectifs, alternatives individuelles à la chimie, à la voiture, à la fuite en avant…). On peut pas en dire autant de l’extrême gauche tendance coco qui a toujours attendu “le grand soir” pour éviter d’avoir des alternatives à créer.

    Mais cela dit, ton incompréhension, ou du moins ton manque d’envie à creuser un peu le mouvement, montre bien qu’il y a un problème de communication évident, et surtout je pense, un problème venant de l’étiquette à connotation négative.

    As-tu entendu parlé de ce bouquin : http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_decroissance_-9782707157911.html
    J’ai rarement lu plus pédagogique en la matière.

    Sur le côté “les gens se seraient précipités dessus”, la sociologie nous enseigne qu’une des principales caractéristiques des individus c’est leur soumission au système bien avant toute remise en cause de celui-ci. Alain Accardo est passionnant sur cette question (dans “Le Petit Bourgeois Gentilhomme” particulièrement).

  24. La décroissance ne remet pas en cause le capitalisme, c’est-à-dire à détention par quelques uns de l’outil de production, et au-delà la nécessité d’un outil de production… Le capitalisme peut se concevoir dans un monde décroissant sans aucun problème. Si la décroissance s’accompagne d’une diminution du nombre de producteurs, ces producteurs peuvent continuer à s’enrichir (peut exister des croissances locale dans un monde massivement décroissant).

    D’ailleurs j’ai montré que décroissance implique centralisation, donc renforcement des centres de puissance, donc du capitalisme dans son état le plus primaire et le plus totalitaire.

    La décroissance justement conduirait au totalitarisme… et ce n’est pas pour rien que le discours des décroissant est déjà pénétrer des mots totalitaires… comme devoir faire ça ou ça.

    La liberté croit avec la complexité, toute politique visant à réduire la complexité ne peut que tendre à réduire les libertés (ce point n’est jamais pris en compte par les décroissant… je n’en vois pas le moindre prémisse dans leurs discours).

    Note que le capitalisme en tant que puissance centralisatrice tend aussi à réduire les libertés.

    Et je ne suis pas coco… et les décroissants n’ont pas inventé les Scop, les Sel, amap… et autre système décentralisés. Ils les approuvent, les conseillent, c’est tout autre chose… et moi aussi justement parce que par leur décentralisation elles peuvent participer à la complexification (et au cinquième pouvoir).

    J’ai pas lu le livre dont tu parles… mais moi aussi j’ai écrit des livres… tu argumentes en méconnaissant totalement mes idées (et j’ai l’impression en les rangeant dans une case – que je n’ai pas bien identifié d’ailleurs).

  25. Tassin says:

    Je n’ai encore jamais rencontré de militant étiquette décroissance qui n’était pas anti-capitaliste. Peux-tu me donner la source de ton opinion sur le sujet?

    Tu dis que la décroissance veut laisser les détenteurs d’outils de production s’enrichir comme aujourd’hui alors que ça fait des années que les militants disent que la 1ère des décroissance, c’est celle des inégalités. Tu peux comprendre mon étonnement à voir encore de tels propos en 2010.
    La décroissance remet clairement en cause la propriété privée des grands moyens de production, mais surtout, n’a pas la faiblesse de croire que la voiture ou le smartphone socialisé est plus écologique que le privé, contrairement à ce qu’on entend chez certains militants NPA et autres mouvements trotskistes. En concluant que l’anticapitalisme doit être conjugué à l’antiproductivisme.

    Je sais bien que tu écris des livres vu que j’ai commencé à les lire! D’ailleurs j’ai noté 2/3 passages sur lesquels j’ai quelques questions dans “La tune dans le caniveau”, mais ce n’est pas le propos de ce billet.

    Je ne cherche pas à te faire rentrer dans des cases, j’essaye de comprendre ta vision des choses. J’ai bien compris que tu étais ni pro-capitalisme ni pro-communisme. Mais comme tu soutiens que la décentralisation c’est la dictature et la centralisation la liberté… tu comprends que ça fait me poser quelques questions.

    Pourquoi dis-tu que les décroissants veulent “réduire la complexité”? Ce n’est pas parce que relocaliser l’économie diminue les flux de transports que cela réduit la complexité. Au contraire cela augmente les flux de relations humaines et la diversité des productions. C’est de la décentralisation.

    Les décroissants n’ont certes pas inventé les SCOP, les SEL , les AMAP etc…, mais ce qu’on place sous l’étiquette décroissance c’est tout un héritage issu de la pensée des Ellul, Illitch, Dumont, Charbonneau, Gandhi, des pionniers des alternatives sus-citées, des mouvements ouvriers antiproductivistes (lire à ce sujet : http://le-ragondin-furieux.blog4ever.com/blog/lire-article-261457-1790419-un_antiproductivisme_populaire_spontane.html)
    , ou même plus simplement du pragmatisme écolo plus récent expliquant l’effet rebond intrinsèque au progrès technique “vert” etc…
    De plus ce n’est pas un mouvement figé, mais ouvert et traversé de diverses tendances (des anars, aux jeunes diplômés déclassés, en passant par les déçus du PCF).
    Bref, j’ai l’impression (mais peut-être me trompe-je) que tu as une vision erronée de ce mouvement, d’autant plus que ça me semble très proche de ce que j’ai pu lire sur ton blog.

    Promis je vais lire l’alternative nomade.
    Bonne fin d’année 2010!

  26. Il ne suffit pas de se dire anticapitaliste pour l’être. C’est tout le problème. Pour moi, il existe peu d’anticapitalistes. La plupart ne veulent que réformer le capitalisme sans réellement passer à autre chose.

    La décentralisation, c’est la dictature! Je me bats depuis des années pour montrer le contraire. Le capitalisme est centralisé.

    Le mieux c’est qu’on se parle via skype… quand tu veux, on enregistre une conversation. ça nous fera gagner du temps à tous les deux et évitera les incompréhensions (pour les décroissants je crois en connaître assez, assez avoir lu leurs idées… pour comprendre plutôt le mouvement… et si je me sens proche par certains côtés, je me sens très éloigné par d’autres… comme le rejet de la techno).

  27. Tassin says:

    Ok, désolé pour l’erreur sur la décentralisation, c’est qu’on finit par s’y perdre à force!
    Mieux : en vrai. As-tu une liste de tes conférences/séances débats/dédicaces/salons ou on peut te retrouver?

  28. Les salons j’évite…

    Prochaine conf 29 janvier Montpellier puis 5 mars Lyon… rien d’autre pour le moment.

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