Nous n’aimerions pas avoir le choix

J’évite les restaurants avec des menus qui s’étalent sur plusieurs pages. Ils trahissent la cuisine micro-onde. Quand j’ai le choix, je privilégie toujours les menus minimalistes qui me laissent peu de liberté. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante, à la pratique de la cuisine que j’aime.

Mon raisonnement est simple : si peu de plats sont proposés, il y a une chance qu’ils soient préparés à la demande. Je préfère donc voir ma liberté de choix réduite plutôt qu’on me laisse choisir entre beaucoup d’options aussi médiocres les unes que les autres.

Ma liberté ne dépend pas seulement de l’ampleur de l’offre mais de la qualité de l’offre. Bien sûr je peux me laisser abuser. Une offre réduite peut également être médiocre. Rien ne garantit la qualité, sinon l’expérience.

Quand j’ai parlé de Youtubiser le livre, j’ai supposé qu’en élargissant l’offre de textes nous donnerions une chance à des formes de littérature qui peut-être n’avaient jamais trouvé leur place dans le circuit traditionnel de l’édition. Mais si les lecteurs se comportent dans les librairies comme moi au restaurant, ils préfèrent peut-être avoir moins de choix dans l’espoir d’être moins déçus.

Andrew McAfee se demande si le succès de l’iPad, avec bientôt 13 millions d’unités vendues, ne proviendrait pas de ses limitations. La contrainte pousserait les usages dans certaines directions plutôt que dans d’autres. En limitant les choix, elle aiderait à choisir. En quelque sorte, nous n’aimerions pas autant qu’on veut le croire la liberté, surtout quand elle s’accompagne en contrepartie d’une prise de risque.

Mon analogie avec la restauration est toutefois limitée. Un restaurant ne possède qu’une cuisine alors que des écrivains innombrables concoctent leurs livres chacun dans leur propre cuisine. Un restaurant est plutôt l’équivalent d’un éditeur. S’il sort trop de livres, il n’a pas le temps de bien les préparer. Nous devrions nous méfier des éditeurs qui publient trop.

Mais n’avons-nous pas tendance à nous méfier dans un même élan d’un système qui publie trop ? Est-ce qu’au fond nous n’étions pas plus heureux avec un système éditorial plus élitiste ? D’ailleurs par le passé, disons entre 1950 et 1980, on publiait moins de livres mais chacun d’eux se vendait mieux et les auteurs vivaient mieux. Serions-nous devenus méfiants comme devant les menus de ces restaurants chinois qui nous offrent aussi des pizzas ?

La profusion favorise la création mais complique le choix. Plus il y a de possibilités, moins les gens choisissent. Ils finissent par être victimes plus que jamais du mimétisme. La longue traîne ne pourrait se développer à cause de la peur, ne serait-ce que la peur de perdre son temps, denrée rare s’il en est.

Mais qu’est-ce que je fais quand j’ai faim ? Je choisis un restaurant, avec même une préférence pour ceux qui n’ont qu’un plat du jour. Je ne restreints ma capacité de choix qu’une fois que je suis assis. Je n’aime pas les villes où il n’y a qu’un restaurant.

Dans le monde de l’édition, j’apprécierais donc qu’il y ait de plus en plus d’éditeurs, et même des auteurs autoédités (ceux qui ne proposent qu’un plat) mais avec des catalogues de préférence réduits.

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17 comments

  1. Nous n’aimerions pas avoir le choix http://bit.ly/9eI3sa

  2. Chez Thierry Crouzet : "Nous n’aimerions pas avoir le choix" http://bit.ly/a4vuOu

  3. Nous n’aimerions pas avoir le choix http://goo.gl/fb/x5G3v #dialogue #édition #technosphère #une

  4. ownicrew says:

    #OwniCrew Nous n’aimerions pas avoir le choix http://bit.ly/c7Y7T3

  5. [Enikao] says:

    Ce n’est pas que nous n’aimons pas le choix.

    Je crois que nous aimons les choix tranchés. Nous ne voulons peut-être pas des solutions médianes. Nous préférons peut-être les choix affirmés, différenciants.

    Plutôt que d’avoir toute la palette de nuances, qui nous laisse cois, il est plus facile d’avoir un arc en ciel : vert, ce n’est pas jaune.

  6. lOurs says:

    Je te suis en matière de restaurant parce qu’il y a la contrainte de la matière première périssable et qu’un bon restaurateur se doit de travailler avec des produits frais de qualité et donc s’il est honnête proposer un choix “du marché” quotidien et restreint à ce qu’il aura trouvé de bon en faisant ses courses.

    Par contre, en ce qui concerne la diffusion de textes je veux un immense choix, sans DRM, avec la possibilité de lire avant et de payer après. Personnellement je sais que c’est ainsi que j’agis quand j’en ai la possibilité et j’ai la scrupuleuse honnêteté de payer quand j’ai apprécié. Comme j’ai confiance dans mes contemporains (presque tous…) je pense qu’ils agiraient de même s’ils en avaient la possibilité. Du coup si je tombe sur un texte “au micro-onde” ou avarié qui me tombe de la liseuse, je me contente de ne pas le payer. Ce qui est possible avec la diffusion culturelle ne l’est pas avec la nourriture.

    Pareil pour les machines, par principe je souhaite disposer d’une machine ouverte avec plein de ports d’entrée/sortie et un système open source. Peut-être que la plupart du temps je me contenterai d’aller simplement sur internet, twitter, mails, traitement de texte (tout ce que peut faire l’iPad), mais si un jour je veux brancher une clé, une carte-mémoire ou un réseau spécial, je sais que je pourrai le faire, cette différence m’est précieuse.

    Pour les productions plus onéreuse que du temps de travail et d’écriture, je suis assez favorable au système de souscription par les futurs spectateurs, le film “La horde” a fonctionné ainsi et je trouve que c’est une bonne surprise.

  7. Romain says:

    Je te conseilles la lecture de Le paradoxe du choix de Barry Schwartz, qui est un essai sur ce phénomène : plus on a le choix, moins on ne sait choisir, alors qu’il y a plus de chances que quelque chose nous corresponde exactement.
    http://www.amazon.fr/paradoxe-choix-Comment-culture-labondance/dp/2749905524

  8. #veille Nous n’aimerions pas avoir le choix http://is.gd/h23dl

  9. RT @crouzet Nous n’aimerions pas avoir le choix http://bit.ly/9eI3sa [en 1) parce que cela fatigue – &cette paresse donne des idées

  10. fred2baro says:

    Je me permets de te suggérer ce livre : Nudge. Il est fort probable que tu en es déjà entendu parler. Ce thème de la décision libre mais dirigé ( une autre manière de voir ton désir de non-choix ) y est traité.

    Nudge de Richard Thaler et de Cas Sunstein …

  11. Galuel says:

    Tu oublies dans ta réflexion un facteur fondamental de suivisme qui n’est pas l’attirance vers un choix limité par simplicité, mais le choix vers ce qui a déjà été testé par d’autres.

    Parce qu’un produit a du succès on sait implicitement deux choses fondamentales :

    1) Que d’autres l’ont utilisé, et donc ont validé le produit avant nous.

    2) Que le producteur a sans doute déjà amélioré encore plus le produit, du fait de son succès initial qui lui permet de continuer à investir.

    A contrario un produit neuf ne bénéficie pas de cette longue validation / amélioration, et il est donc normal qu’il faille prendre des risques limités quant à ce type de produit.

    C’est bien d’ailleurs ce qu’on constate concernant le développement logiciel. On va plus facilement vers les dernières versions dont on sait qu’elles ont essuyé les bugs, et qu’une communauté l’utilise, ce qui en valide la maturité et donc pousse à ce choix de nouveaux utilisateurs.

    L’explosion initiale d’une offre s’accompagne donc dans le temps d’une concentration logique vers les offres les plus mûres, et c’est un choix collectif qui va en s’amplifiant naturellement.

    Et ce n’est pas incompatible avec la liberté.

    Par ailleurs à long terme, ce produit, poussé au bout de sa démarche finira par devenir soit tellement commun que son coût deviendra négligeable, soit totalement obsolète, et dépassé par une nouvelle explosion d’offres novatrice.

    C’est donc un processus qui n’est pas une “peur du choix” mais un choix PROGRESSIF au niveau collectif, par accumulation de validations individuelles.

  12. RT @crouzet: Nous n’aimerions pas avoir le choix http://bit.ly/aFbrXR

  13. Ce que tu appelles le suivisme, on l’appelle aussi le mimétisme (c’est le mécanisme en dessous), j’en ai parlé 🙂 J’aurais du mal à l’oublier avoir cherché dans l’alternative nomade des manières de le dépasser.

    Mon problème n’est pas tant les produits que les créations de l’esprit (plats cuisinés compris). Un livre peut s’améliorer certes, mais ce n’est pas une machine qu’on peut indéfiniment réviser… chaque fois on a alors un livre différent et non pas une amélioration du précédent. La notion de progrès n’existe pas en art.

  14. Iza says:

    Hé hé , perche tendue à mes obsessions.
    Pour moi, le choix est en effet au cœur du problème.

    Bien entendu que choisir fait peur. Les faux choix, les choix mimétiques, les “choix” imposés par la pub etc … sont autant de béquilles au libre-arbitre que les gens aiment en réalité. ça les rassure. L’asservissement leur parait moins pénible que la sensation de vacuité qui les étreint face aux multiples possibilités.

    Qu’est-ce qui leur manque ? des compétences pour l’analyse critique. Ok. Mais ça veut dire quoi ? pour moi, c’est une formule fourre-tout qui recouvre en réalité beaucoup (trop) de choses.Car les compétences, ce serait le moyen de se débrouiller face à ces choix : comment prendre du recul, aller chercher de vraies infos avec de vrais bouts de vérité dedans, puis être capable de discriminer, pour enfin oser s’engager. Bon.

    Saut qu’utiliser ces moyens là, suppose un background et un objectif.

    L’objectif, ce serait avoir la volonté de s’émanciper. Et ça, c’est pas forcément gagné (cf le confort du conformisme et de la masse évoqué plus haut).

    En admettant que cette volonté d’émancipation soit effectivement présente, il faut encore un dernier ingrédient : du SENS.

    Je reprends dans l’ordre : j’ai la volonté de m’émanciper, je décide de choisir vraiment, par moi même, je prends du recul et des infos et ….. reste à discriminer. Mais comment alors ?

    Là intervient le sens. En fonction de mon système de valeurs, de ma spécificité, de mon histoire etc … certaines choses ont du sens, pour moi.

    Et cette petite chose subtile là, c’est encore autre chose, une compétence qui nait dans l’expérience, la culture, le lien.

    Apprendre aux gens à choisir vraiment, à exercer leur liberté … c’est agir sur tout ça à la fois… le coeur de l’éduc pop ;-))

  15. NonsJoke says:

    Deux remarques :
    1/ Pour rester dans le domaine informatique, au même titre que l’iPad, on pourrait parler de la prédominance de Windows, et de la *très* difficile percée de Linux (pour faire court) du fait même de la prolifération de l’offre … D’ailleurs votre article sur le logiciel libre est exemplaire de ce point de vue !
    2/ Je vous cite : “Un livre peut s’améliorer certes, mais ce n’est pas une machine qu’on peut indé­fi­ni­ment révi­ser… chaque fois on a alors un livre dif­fé­rent et non pas une amé­lio­ra­tion du pré­cé­dent.”. Et si, au contraire, la production numérique et quasi-online de la litérature amenait les auteurs à tenir à jour leurs oeuvres, à la manière d’un logiciel ? Le flux, toujours le flux …

  16. C’est ce que je tente de faire pour mes textes… de tous les transformer sans cesse… Je suis en train d’écrire par exemple la V2 de La tune dans le caniveau

  17. zoupic says:

    ça me fait bien penser au talk de stallman à Genève et en général quand il réveille sur le fait que nous soyons privé de liberté, donc de choix quand nous utilisons windows, mac os et les logiciels propriétaires.

    Le fait que finalement, ça ne nous dérange pas plus que ça tant qu’on a les options qu’on connaît.

    Choisir le logiciel libre et s’y donner abandonner pleinement c’est aussi choisir de boycotter les logiciels propriétaires.

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