J’ai fais aujourd’hui quinze minutes de voiture et j’ai écouté France Culture ! Je suis alors tombé sur une discussion au sujet du journalisme participatif avec Philippe Couve notamment. J’ai noté des préoccupations communes à celles qui interrogent les littérateurs.

À l’antenne, il a été notamment question des trois temps du travail journalistique à l’âge 2.0. Je résume.

  1. La conférence de rédaction ouverte, avec possibilité de voir des sujets être proposés par les internautes eux-mêmes.
  2. L’investigation coopérative.
  3. La propulsion qui devient une tâche importante des journalistes mais aussi de tous les lecteurs.

À ces trois temps du journalisme correspondent trois temps littéraires qui sans être identiques s’y apparentent.

  1. Si un journaliste travaille pour une entreprise, doit en assurer la rentabilité, un auteur en général travaille à son compte, et bien souvent ne se préoccupe pas de rentabilité. Il ne recherche donc pas les sujets à traiter. Les sujets s’imposent à lui et il n’a pas besoin de tenir des conférences de rédaction. En revanche, tout auteur qui est aussi blogueur sait que l’activité sur son blog influence sa pensée, sa créativité et, en conséquence, oriente son écriture.
  2. Si les journalistes pratiquent encore peu l’investigation coopérative, il me semble que du côté littéraire on a pris de l’avance. Depuis longtemps des outils comme CommentPress nous aident à travailler à plusieurs sur un texte, sans pour autant que la notion d’auteur disparaisse. De son côté, le blog, et les interactions qu’il induit, imprime sa marque dans l’écriture elle-même, au jour le jour. Un auteur suivant ce que j’ai appelé La stratégie du cyborg peut ainsi ouvrir la bouche créative. Nous sommes nombreux à nous être engagés sur cette voie depuis quelques années. Il faudra faire l’étude de cette influence, qui parfois ricoche de site en site.
  3. Après avoir produit une œuvre, il reste à la diffuser. Dans Propulseurs dans le flux, j’ai fait de tous les créateurs de contenus des diffuseurs. Écrivains et journalistes se retrouvent à égalité, même s’ils naviguent dans des environnements sociaux différents.

Mais la propulsion ne se résume pas à promouvoir, elle reboucle avec les deux temps précédent qu’elle nourrit sans cesse. La boucle s’est refermée. Il n’existe plus une chaîne qui irait du producteur au consommateur mais un flux continu. Une espèce de cycle de l’eau qui transporte des informations, des histoires et des rêves. Nous sommes tous devenus propulseurs.

Cette imbrication des trois temps, leur fusion en un continuum sans frontières définies, a de profondes conséquences. En particulier, il devient impossible d’assigner les trois moments du processus à des personnes différentes, à des professions différentes. Dans un univers en cours de fluidification et de complexification, la segmentation suivant la vieille logique cartésienne est dépassée.

François Bon est l’exemple même de l’homme-orchestre propre au flux, l’homofluxus. Il n’est pas en haut ou en bas, il est partout en même temps. Il écrit, édite, monte sur scène, illustre, met en page… et propulse bien sûr. C’est une position inconfortable, bancale, épuisante, qui pousse parfois au découragement, mais c’est la seule où désormais nous pouvons vivre. Dans un monde complexe, sans frontière, sans limite, dominé par les feedbacks, il n’existe plus de positions stables, de perchoirs clairement étiquetés. Un homme qui veut n’en occuper qu’un, être seulement le directeur d’une maison d’édition, s’accroche à un rocher abandonné dans le passé par le flux.

Nous sommes les premiers homofluxus. François est l’un des premiers. Nous sommes les premiers parce que nous vivons à un embranchement historique, en tout cas pour ce qui concerne l’écrit. Notre position de premiers, gagnée parce que nous sommes nés au bon moment, ne nous garantit pas une place au regard de la postérité mais, tout moins, nous fait sentir les potentialités qui se libèrent autour de nous. Il faudrait être fou pour ne pas s’en gorger.

Je suis stupéfait de voir ceux qui se dressent sur la berge et crient qu’il y a trop de courant pour se baigner. Pourquoi ne plongent-ils pas avec nous ? Le train est parti, vous ne l’arrêterez plus. Vous vous condamnez à être les derniers.

Si la plupart des premiers seront oubliés, vous autres le serez plus vite, peut-être du temps même de votre vie. Vous n’aurez contribué qu’à nous faire perdre du temps. Pourquoi cet acharnement, je vous le demande ? Au nom de la tradition ? Croyez-vous que nous n’en soyons pas nous aussi amoureux ? Qu’est-ce que la tradition ? Sinon un flux qui s’altère de génération en génération. Si vous voulez préserver les anciens modèles, vous endiguerez le flux, vous briserez la tradition elle-même. Malgré votre attachement, vous la trahirez. Toutes les traditions sont en cause. Celle du journalisme par laquelle j’ai commencé, celle de la littérature par laquelle j’ai enchaîné, toutes les traditions au cœur desquelles l’écrit joue un rôle central.

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36 comments

  1. Crouzet says:

    // Journalisme Littérature http://bit.ly/hCTdCY

  2. TOUS propulseurs RT @crouzet: // Journalisme Littérature http://bit.ly/hCTdCY

  3. Keff says:

    RT @crouzet: // Journalisme Littérature http://bit.ly/hCTdCY

  4. RT @crouzet: // Journalisme Littérature http://bit.ly/hCTdCY

  5. ownicrew says:

    #OwniCrew Nous serons les premiers http://bit.ly/g5EI0v

  6. RT @crouzet: // Journalisme Littérature http://bit.ly/hCTdCY

  7. RT @crouzet Journalisme Littérature http://bit.ly/hCTdCY

  8. Nous serons les premiers http://goo.gl/fb/i6uA5 #coupdegueule #édition #journalisme #littérature #propulseur #une

  9. SD says:

    Tu oublies le journaliste indépendant.
    Les sujets peuvent alors s’imposer à lui, mais il dépend encore largement de contingences éditoriales puisqu’il s’appuie largement, pour diffuser son travail, sur des médias dont la ligne éditoriale lui échappe totalement.
    Comme l’écrivain, ce journaliste doit trouver d’autres moyens de pérenniser son activité, en créant des modèles économiques différents, financés directement par le lecteur, ou par des activités connexes.
    Enfin, la planche de salut du journaliste indépendant est le travail collaboratif, augmenté par le numérique.
    Même combat. Mêmes perspectives excitantes.

  10. Pour moi ce journaliste est un auteur, je lui vois peu de lien avec le journaliste de rédaction. Je donne souvent l’exemple de Krakauer.

  11. #veille Nous serons les premiers http://bit.ly/e5Ik8o

  12. En sortant de Gaveau says:

    Vu hier la lecture exceptionnelle donnée par Jean-Laurent Cochet salle Gaveau.

    20 heures de suite, ce comédien dont Gaxotte disait qu’il résumait le théâtre, a lu le texte intégral d’Albertine disparue, de Proust.

    Quelle puissance de la littérature !

    Quelle puissance du style, du texte résonnant dans l’acoustique de Gaveau comme la plus belle des musiques !

    Une telle lecture balaie tous les concepts fumeux contre le style et pour les romans de gare.

    En sortant de là, en sortant de ces 20 heures magiques, plus que jamais, on rêve de cette vraie littérature, cette littérature d’auteur qui ne fait aucune concession au marketing, aux modes, au public, au succès, au journalisme, à l’écriture participative…

    Cette littérature d’auteur qui écrit pour l’éternité et pas pour le dernier gadget.

    Pas pour être le premier dans un genre, mais pour être le sommet d’un genre.

    Vive la littérature et vive le style !

  13. Salut Thierry,
    Réflexion intéressante, comme d’habitude. Mais qui entraîne aussi des précisions. À tout changement de paradigme succède une période où une seule personne fait tout (les premiers éditeurs étaient imprimeurs, correcteurs et libraires à la fois) puis vient le temps de la spécialisation et de la segmentation. Cela n’empêche pas les auteurs de s’intéresser au reste de la chaîne, en papier comme en numérique, mais cela contredit tout de même cette idée que parce que tout se confond aujourd’hui tout se confondra désormais.
    Amitiés du Québec !

  14. La spécialisation accompagne la complexification (c’est ce que j’ai montré dans L’alternative nomade). Si la complexification se stabilise (ou ne progresse plus que linéairement), des spécialités peuvent s’installer (cas de l’imprimerie). Sauf qu’à un moment, dans certains domaines, la complexité risque de devenir telle qu’elle interdit la méthode cartésienne du découpage en spécialités. Je pense que nous y sommes, et non pas uniquement pour l’édition.

  15. Il n'y a plus que les titres pour attirer les lecteurs sur les billets http://bit.ly/hCTdCY

  16. Crouzet says:

    Il n'y a plus que les titres pour attirer les lecteurs sur les billets http://bit.ly/hCTdCY

  17. Steph LL says:

    RT @crouzet: Il n'y a plus que les titres pour attirer les lecteurs sur les billets http://bit.ly/hCTdCY

  18. Aime beaucoup le commentaire de @fbon à l'intéressant article de @crouzet http://bit.ly/hCTdCY

  19. RT @lOursYK: Aime beaucoup le commentaire de @fbon à l'intéressant article de @crouzet http://bit.ly/hCTdCY | débat ouvert…

  20. Du journalisme coopératif et de la notion d' homoflux. – Thierry Crouzet interroge nos endroits et postures dans le … http://ow.ly/1b06hu

  21. Une réflexion sur les journalistes et auteurs. http://fb.me/tndtasSM

  22. F Bon says:

    mouais, toujours un petit malaise, à te lire, parce que tu laisserais supposer que tout ça tient à des stratégies finement réfléchies, et toutes ancrées dans le jeu social

    vrai que j’ai pris un goût à twitter, mais je vois ça comme une petite radio intérieure – il se trouve que je suis bien souvent un clavier dans les mains, c’est comme griffonner sans y penser, ça me sert de bloc ou d’aide-mémoire pour des liens, une idée, une photo prise depuis la bagnole etc – j’appelle ça ma “radio du texte”

    nos communautés ont évolué parce qu’elles ne sont plus liées à nos contraintes géographiques, je ne me sers jamais du téléphone, et je fréquente pas trop les bistrots (tu me l’as bien fait sentir à Ouessant, que j’étais pas “partout” comme tu le dis!), j’aime bien mon petit coin entre lecture, clavier, balades ordi, ou là le temps que je prends pour te répondre et je te vois en même temps…

    pour ce qui est de publie.net, aucune ambiguïté : l’étage vivant, pour moi, c’est le web – point barre. et là le web c’est une vraie communauté, hier y avait besoin d’un tuyau pour savoir comment insérer un titre avec apostrophe dans les fichiers distrib de spip sans briser le code, la réponse vient… de même alors qu’on testait des epubs avec Gwen dans son coin de jungle au bout de la Thaïlande en clé 3G, un pote ailleurs avec un Archos 101 et un autre encore ailleurs avec un Naxos je sais pas quoi

    c’est de ce point de vue du web que je me dis que nous avons à installer un autre étage, plus calme, le jardin ou le grenier, un étage de lecture dense – il me faut des moyens pour payer les serveurs, les bécanes, alors je greffe un mode de rémunération, et tant mieux si ça peut payer les hartisses auteurs à même niveau – j’enrage de ne pouvoir redistribuer que si peu, mais je tiendrai sur mon schéma avec la même obstination que tu mets à me le critiquer 🙂

    après, oui, la littérature c’est pas le commerce de livres : pour moi, la lecture scénique, avec copains musicos ou en solo, c’est une instance principale, et les ateliers d’écriture un poumon

    et on partage aussi avec la Crouzetterie que les pères et mères de famille eh ben ça va au turbin, alors tant mieux si nous reste des heures de nuit pour nos billets et grands brassements de petites idées

    où je te rejoins en frère : oui la notion de flux est majeure, oui la notion de flux est un outil (esthétique, politique) majeur, oui accepter la logique de flux ça décale toutes nos pratiques de métier, et comment ne pas avoir là notre curiosité principale ?

  23. Thierry, juste une précision, je n’étais pas à cette émission… J’ai tweeté de chez moi en l’écoutant.

  24. @Pierre Je corrige… Ils ont tant parlé de rue89 🙂

    @François C’est moi qui fait la théorie et qui te colle dans le monde que je vois. J’ai jamais dit que tu avais une démarche calculée. Et j’ai surtout pas voulu le laisser entendre.

    Je crois que nous ne pouvons pas faire autrement. C’est très différent. On ne peut pas nager autrement dans le flux.

    Le grand rebouclage implique des grands écarts… d’autant, quand comme Nicolas Ancion l’a fait remarquer, on vit à la transition entre deux époques.

  25. F says:

    j’aime beaucoup ton expression “le grand rebouclage”, correspond à ce que je perçois aussi, de plus en plus…

  26. Quand toute position influence et bouleverse toute position plus aucune position n’est tenable, n’est définie… on a le flux dans lequel on surnage. C’est une position intéressante pour un auteur. Nos tweet, post et autres textes… sont des espèces de bouées… et des oeuvres d’une espèce nouvelle. Il ne faut pas se le cacher. Il ne faut pas toujours revendiquer Proust qui vivaient dans un fauteuil. Nous vivons sur des esquifs et nos oeuvres n’auront aucun rapport avec les siennes.

  27. Bonjour,
    J’ai l’impression que ta réflexion est plus celle de l’indépendant face à la chaîne lourde de tradition, celle de l’édition comme celle de la presse. Je ne suis pas sûre que les auteurs aient pris de l’avance sur les journalistes.
    Les journalistes indépendants en s’alliant ont une force de proposition, influencent des idées et sujets sur certains diffuseurs, diffusent eux mêmes en direct et travaillent et écrivent ensemble. C’est le cas du moins de La Rédac Nomade, un groupe qu’on a créé il y a une dizaine d’années.
    On sait bien que l’avenir est aux Nomades !

  28. Quand je dis les auteurs c’est quelques auteurs… par exemple McKenzie Wark… (pour pas toujours parler de moi ou de François). L’idée c’est d’ouvrir la boucle créative pendant la création sans pour autant basculer dans l’oeuvre collective. C’est mon histoire de cyborisation.

    On n’est pas dans le travail d’une équipe ou d’un collectif. ça c’est pas neuf mais dans l’ouverture aux imprévus à chaque seconde d’un processus qui peut être très long (le temps d’un livre).

    Faire en sorte que les regards extérieurs entrent dans le texte en train de s’écrire… Des auteurs l’on fait, je veux bien entendre que des journalistes aussi.

  29. F Bon says:

    pas besoin d’en appeler à Proust pour autant, lui il dérivait dans son lit en sachant la mort au bout – toujours été très troublé par le fait que lors de dernière maladie à 52 ans il ait refusé les médocs de son frère, choix délibéré de s’évader alors en laissant l’oeuvre circulaire incomplète, ouverte

  30. Thierry,

    Merci pour ce billet et l’attention portée à l’émission. Quelques précisions sur ce que j’ai essayé d’expliquer concernant les 3 temps du travail journalistique:

    1 – émergence des sujets et recueil de l’information
    Dans cette phase, le dialogue/l’échange via les réseaux sociaux enrichissent considérablement le travail du journaliste si journaliste il y a. Sinon, les sujets existent sans lui/elle.

    2 – traitement de l’information
    Comme l’ont montré l’affaire des notes de frais des députés britanniques ou encore les Warlogs de Wikileaks, le recours à l’intelligence et à la puissance collective peuvent démultiplier le travail journalistique. Je ne parle pas du recours à l’expertise puisque c’est déjà chose courante.

    3 – diffusion / partage
    La diffusion en ligne dépend avant tout nombre de relais (autrement dit d’internautes) que trouve cette information. Ces propulseurs s’inscrivent effectivement aussi dans une logique qui “reboucle” avec les premières phases évoquées plus haut.

    A n’en pas douter quelques écrivains sont des pionniers. Quelques journalistes suivent certainement juste derrière 😉

  31. RT @ked_: Nous serons les premiers http://bit.ly/exLkn1

  32. +1 RT @gtouze: RT @ked_: Nous serons les premiers http://bit.ly/exLkn1

  33. RT @gtouze: RT @ked_: Nous serons les premiers http://bit.ly/exLkn1

  34. Nous serons les premiers : http://bit.ly/hXZh0P via @addthis Le flux de la création est en route, laissez-vous porter !

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