À l’occasion de la publication de mon single philosophique Baby-foot, Bernard Strainchamps m’a posé quelques questions pour feedbooks. L’occasion de revenir sur mes raisons de diffuser mes textes sur publie.net.

— D’où vient cette nouvelle ?

— Autour d’un baby, j’ai rencontré nombre de mes amis, j’ai entendu parler pour la première fois de politique, de littérature, de philosophie, d’amour… J’ai fini par considérer le jeu comme un art et j’ai pris conscience qu’il avait été crucial dans mon éducation, et dans ma façon de voir la vie. J’ai très tôt eu envie d’écrire à ce sujet. Le temps a passé.

En lisant L’autobiographie des objets de François Bon, je me suis dit que je devais esquisser une autobiographie du baby-foot, d’autant que mes fils découvrent le jeu en ce moment. Au début je voulais écrire deux ou trois pages, le récit m’a emporté un peu plus loin, sans que j’ai encore épuisé tout ce que j’ai à dire.

— A partir de quel moment, passes-tu à l’écriture ?

— J’écris ou je réécris tout le temps. Des projets de longue haleine, comme mon Ératosthène que je traîne depuis douze ans, cohabitent avec d’autres qui s’étendent sur quelques mois ou juste quelques jours, c’est le cas pour mon baby-foot. J’ai besoin de ces respirations. En général, je commence l’écriture la nuit dans la ma tête. Quand je me lève, je récite et je tire le fil. Je ne me force jamais à écrire. Quand on écrit beaucoup, des choses surgissent toujours.

— Pourrais-tu nous parler des différents stades d’écriture par lesquels tu es passé pour écrire Baby-foot ?

— Au début, je veux écrire ma relation avec le jeu, de mon enfance à aujourd’hui. Puis l’idée d’art de vivre s’est glissée dans le récit et sans m’en rendre compte je me suis vu mettre le doigt sur quelque chose qui me paraît fondamental. Quand je regarde ma vie, j’ai noué mes amitiés autour de la beauté. Si je la néglige, ma vie ne peut qu’être au rabais. Mon histoire de baby est devenue une nouvelle philosophique.

— En pleine promo de J’ai débranché, tu publies ce texte autour du Baby-foot. Es-tu nostalgique d’une dimension physique de l’apprentissage de la vie qui n’existerait plus dans les réseaux virtuels ?

— En écrivant sur le baby, j’ai compris le trouble assez vif que j’éprouve depuis ma reconnexion. Sur le Net, surtout les réseaux sociaux, je ne vois plus de beauté. Si je ne suis pas capable de la trouver, je n’ai plus rien à faire en ligne. Les entreprises, et tous ces gens qui font leur promo, squattent les réseaux sociaux (et moi-même j’ai tendance à les imiter parce qu’il me paraît difficile de faire autre chose en ce moment). C’est incompatible avec la beauté. Je crois que ça défigure tout. Il faut que je découvre vite de nouveaux terrains de jeu.

— À présent, tu publies de plus en régulièrement chez Publie.net. Pourquoi ?

— Peut-être à cause de cette histoire de beauté, c’est ce qui nous réuni autour de plubie.net, personne ne cherche le bestseller, nous explorons tous, quitte à nous ramasser, cette faiblesse est essentielle pour l’écrivain comme pour le joueur de baby. Il me semble qu’elle devrait l’être aussi pour les lecteurs.

Je suis peut-être aussi arrivé au bout du blog. Pendant des années, je l’ai pratiqué comme un journal. Les billets se suivaient, se répondaient. Je ne cherchais jamais à les rendre autonomes, c’était une seule histoire, plutôt immense.

Aujourd’hui j’ai envie de me faire plus discret, d’être présent par moment, peut-être avec des textes plus indépendants les uns les autres, et jouer avec les formes. Le livre électronique me permet d’explorer cette voie. J’ai autopublié quelques textes, je le referai peut-être, mais je pense qu’il est plus judicieux de participer à l’élan collectif enclenché par François Bon, tant par rapport son projet littéraire que pour toutes les questions de politique éditoriale que ça pose. On l’a vu avec l’affaire du vieil homme et la mer.

Nos livres électroniques ont toutes les propriétés des livres papier avec en prime une plus grande fluidité. Nous pouvons les modifier et les compléter à tout moment, et en même temps, ils ne dépendent pas d’un serveur. Ils existent partout, j’ai envie de dire librement, indépendamment de nous.

Ça me paraît important en un temps de crise politique, où la tentation de censure est grande de tout côté. Une fois qu’un ebook a été lâché, on ne peut plus le rattraper (c’est le cas de la traduction du vieil homme et la mer de François). Les sites Web n’ont pas cette mobilité, ils sont moins adaptés au flux, donc beaucoup plus vulnérable. Je crois que le livre est l’avenir du Web, même si nous vivons bel et bien après le livre.

PS : Un signle, comme en musique, est une courte pièce par rapport à un album. Une nouvelle est un single romanesque. Baby-foot est donc un single philosophique.

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10 comments

  1. Et c’était à cause de la beauté http://t.co/N04pyyAm

  2. Et c’était à cause de la beauté (la déconnexion et bien d'autres choses) http://t.co/7s1TpsE8

  3. Et si c’était à cause de la beauté http://t.co/iDtHYHip #brèves #babyfoot #une

  4. RT @crouzet: Et c’était à cause de la beauté (la déconnexion et bien d'autres choses) http://t.co/K88cd6Qy

  5. Et c’était à cause de la beauté http://t.co/nMXJy2FJ

  6. Nobody says:

    Tiens, le bistrot a rouvert ici…

    “Sur le Net, surtout les réseaux sociaux, je ne vois plus de beauté.”

    Trop d’essentialisme.

    “J’ai débranché” est essentialiste. Le vrai problème ce n’est pas le Net ou pas le Net. C’est : le bruit vide ou la beauté.

    Se couper du bruit vide pour retrouver la beauté a un sens. Couper le Net n’a aucun sens.

    Débrancher le Net pour discuter foot en se bourrant la gueule dans un bistrot, ça n’apporte rien de mieux.

    Avant le Net, on se laissait aussi piéger par des mimétismes sociaux qui n’étaient que du vent. On confondait aussi relations sociales et amitiés.

    Le problème n’est pas l’outil mais son usage et le choix des partenaires.

    Tu as cru que le Net n’était pas qu’un outil, qu’il transformait les gens en les rendant plus beaux. En fait il est contaminé par ce que sont les gens, et plus il y a de gens actifs sur le Net, plus le Net ressemble au vieux monde, parce que les gens ne changent pas comme ça.

    Sarkozy est le fruit de la société, si l’on tue Sarkozy il reste la société qui l’a porté au pouvoir, elle est à son image.

    Quand tu choisis comme contacts sur Twitter des spécialistes du marketing ou des accros de l’actu, tu ne récoltes que du bruit en guise de conversation. Twitter ne les améliore pas, mais eux ils pourrissent Twitter.

    Ce n’est pas le réseau social qui est en cause, mais ton choix de contacts.

    L’art du Net, comme dans la vie, c’est de trouver peu à peu les bons contacts, ceux qui nourrissent.

    Je trouve plein de beautés sur les réseaux sociaux, simplement je ne la cherche plus sur les blogs à la mode ou dans le top Ten des comptes Twitter les plus influents.

    La première chose à faire est de fuir les marketeux, les journalistes, les publicitaires, les consultants, les HEC, tous les spécialistes du bruit, les Rastignac, les vendeurs d’aspirateurs, les OWNI vendus à BHL…
    Ils font croire que le Net c’est eux, qu’ils en sont les prophètes et l’avant-garde, mais un autre Net existe loin d’eux, et avec lui la beauté.

  7. ça me rappelle quelqu’un 🙂

    La beauté, c’est essentialiste si on écrit et pense la Beauté… moi ça me gêne pas que chacun ait la sienne et justement la mienne je ne la trouve plus, à cause de tous les gens dont tu parles.

    Quand à débrancher, ça n’a rien d’essentialiste non plus surtout quand c’est une expérience… Débrancher de beaucoup de choses de temps à autres ça fait du bien et ça permet de comprendre de quoi on débranche et en quoi ça joue pour nous.

    Et donner des leçons, c’est pas essentialiste ça?

  8. Nobody says:

    Hier encore, après avoir écrit le message, je faisais la connaissance sur Facebook d’une jeune réalisatrice qui fait oeuvre de beauté (et qui est une beauté), qui se tient à l’écart de tout le mauvais bruit, qui travaille son oeuvre comme pouvaient le faire les peintres du XIXe, avec uniquement la beauté et la vérité en tête.

    Sur les réseaux sociaux elle tisse une toile uniquement qualitative, elle découvre d’autres créateurs, montre ses créations, discute mise en scène et scénario.
    (Elle ne fait pas juste de l’auto-promo creuse, elle a de l’épaisseur).

    J’ai rencontré des dizaines de créateurs de beauté sur les réseaux sociaux, les retrouvant ensuite au théâtre, au cinéma, ou chantant sur scène ou dirigeant des orchestres, participant parfois à la construction de l’oeuvre et découvrant ensuite l’exécution.

    Les réseaux sociaux ne se limitent pas aux gars qui font des RT sur Twitter.

    Dire “Sur le Net, surtout les réseaux sociaux, je ne vois plus de beauté”, c’est confondre les réseaux sociaux avec ton usage particulier et tes contacts particuliers.

    Tu ne vois plus de beauté parce que tu as porté ton regard vers ceux qui faisaient du bruit, qui faisaient des RT, dont tu pensais qu’ils allaient t’aider à vendre des livres ou diffuser des idées.

    Les créateurs de beauté sont plus cachés, plus sauvages, plus lents à connaître, d’abord étouffés par les rois du buzz.

    Ils ne répondent pas tout de suite à l’appel, ils s’apprivoisent peu à peu.

    Tu disais toi-même que sur Twitter, ton système automatique de gestion de contacts supprimait les profils ajoutés, s’ils ne t’avaient pas immédiatement suivi en retour.

    Tu as eu une gestion capitaliste de ton compte Twitter, ça ne pouvait pas mener à découvrir la beauté cachée.

    ça n’aide même pas à vendre des livres, et un RT ça ne nourrit pas intérieurement, le RT ce n’est même pas le degré zéro de la conversation.

    La beauté est là sur les réseaux sociaux, mais elle se cherche et se conquiert, avec plus de subtilité qu’un algo automatisé, qui commence à construire son compte Twitter en followant tous les contacts de Nicolas Voisin. Le vers était dans le fruit. Tu as construit ton réseau social en ne partant pas de la recherche de beauté mais en partant d’une caisse à faire du bruit. On trouve ce qu’on cherche. Si tu cherches des RT tu ne trouves pas la beauté. Si tu ajoutes les fans de Nicolas Voisin tu ne trouves pas les créateurs. Ton usage du Net n’est pas le Net. On peut se débrancher des mauvais usages sans jeter tout le réseau.

  9. Je suis d’accord avec toi, j’ai pas dit le contraire. J’ai pas jeté le réseau (impossible puisque c’est un territoire), mais justement les mauvais usages… (et usagers)… le problème, ils sont nombreux 🙂

    C’est ce que j’explique dans http://blog.tcrouzet.com/2012/03/05/nationalisons-google-et-facebook/

    Je n’ai plus envie de m’intéresser sur le Web qu’à ceux qui s’occupent de beauté…

  10. Iza says:

    C’est drôle, j’arrache quelques minutes de fin de journée (parce que trop claquée pour arriver à travailler encore) et je me promène par ici, pour essayer de lire un peu tes billets Thierry (bien que moins nombreux qu’avant, je ne peux même plus suivre, accaparée que je suis par le taf).

    C’est sympa de vous retrouver ça, me rappelle des bons souvenirs (et des plus énervants ;-))

    Je viens de recevoir “j’ai débranché”, je t’en reparlerai Thierry.

    En ce qui me concerne, j’ai un peu du mal à prendre du recul et d’analyser, mais une chose est sûre : rien ne me fait plus de bien que le vivant. la nature folle, et le jardinage sont les poumons qui m’emplissent d’énergie. Pour le taf, le vivant encore. Liens, projets, expériences qui ont du sens.

    Je ne lâche pas mon intérêt pour internet, mais pour suivre des aventures pleine de sang et du sueur : des vrais gens (Yal, françois bon et toi), Yoann et Thahn et leurs tiers-lieux, Raffa toujours et aussi quelques collègues et amis (Meriem, Marielle)…. C’est tout mais c’est déjà pas mal. Pour le reste, comment dire, je suis certaine qu’on va finir par digérer le tout et réinvestir le territoire d’une autre façon.

    C’est ce que je m’attache à faire grandeur nature, en articulant technologies, territoire, formation et … en tâtonnant. Pas encore miraculeusement éclairant mais j’ai l’impression de me confronter au réel d’une façon satisfaisante, et d’en tirer quelque chose. Par contre, j’ai du mal à réintroduire certaines … illuminations, inspirations et idées qu’on a travaillé ou discuté ensemble. Comme donc si ça avait besoin de mijoter encore. J’ai l’impression qu’il ne me manque pas grand chose pour innover vraiment. Je me dis que ça murit doucement. Cette histoire de temps nécessaire dont on a aussi souvent parlé.

    Bises à vous. A bientôt ici ou là. (l’histoire du “lieu” est intéressante à penser aussi, je ne trouve plus vraiment de lieu où être à mon aise. rythme, genre, ambiance … je ne saurais dire ce qui a changé. Ou plutôt si, tu l’as bien expliqué un jour : facebook qui s’est accaparé le mouvement sans rétrocéder du flux, twitter … ses palpitantes émotions si peu adaptées à nos conversations…)

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