Pratiquer la twittérature procure des sensations extraordinaires, dignes des drogues les plus stimulantes et hallucinantes. Trois effets se conjuguent pour aboutir à cette alchimie stupéfiante.

  1. Contrainte. Elle change la perspective de l’auteur, lui donne à voir la réalité et son écriture sous un angle inhabituel.
  2. Live. Le lecteur guette les tweets, pousse l’auteur à l’excellence, lui donne un sentiment d’urgence.
  3. Interaction. Les liens soumis sont autant de visions, de déviations, d’incitations pour l’auteur à s’écarter de sa pente naturelle. Ils le soumettent à un bombardement corpusculaire ininterrompu qui engendre sans cesse des mutations inattendues dans sa pensée.

Malheureusement, cette drogue perd de jour en jour de sa puissance. Même si l’auteur n’a pas beaucoup d’amis, eux en possèdent en assez grand nombre, pour être distraits de sa prose. Ils suivent les stars, les politiciens, les médias. Les fenêtres des immeubles d’en face ne cessent de s’ouvrir et les gens de crier des insultes ou de prétendues blagues. Impossible de ramener le silence sur Twitter. Le vacarme s’amplifie. Il nous fera bientôt tous exploser de stress. Rien de bon pour un auteur venu chercher la stimulation ultime.

Si la contrainte subsiste, le live met l’auteur en concurrence avec les chats écrasés, l’interaction s’amenuise faute de temps, temps dévorés par les millions de stimulus contradictoires. La nanolittérature dans toute la largeur de son spectre ne peut plus se pratiquer sous Twitter. Il faut aller l’expérimenter dans d’autres régions du Web, qui elles-mêmes ne peuvent rester à l’écart du bruit en croissance exponentielle, et dont il est presque impossible de se protéger, si on reste connectés aux réseaux sociaux.

La littérature sociale est donc morte sous sa forme stupéfiante. Elle est devenue jeu ou coup marketing. Elle n’est donc plus littérature exploratoire. Il nous faut encore une fois inventer autre chose, découvrir un nouveau speed que le bruit ne transformera pas en migraine.

La twittérature n’aura ouvert qu’une brève fenêtre dans l’histoire de la littérature à contrainte, comme le cubisme dans l’histoire des arts plastiques. Terminé, plus rien à voir. Cherchons ailleurs les paradis numériques artificiels.

4
Ne manquez aucun article
Soutenez mon travail en achetant mes livres.

4 comments

  1. Denis says:

    Et si ce n’était pas la twitérature qui était morte, mais plus simplement… Twitter… Qui devrait l’être… Un jour ou l’autre… Pour soi, d’abord?

    L’intégrale des instants a indéniablement son charme, en particulier dans les moments où l’emporte la soif de l’improvisation, sur scène. Mais comme tous moments euphoriques de jeunesse, le risque de dépassement du “point culminant” est toujours là, à l’état de potentiel. Quand le vieux nouveau monde trouve déjà le nouveau nouveau peu à son goût, n’en est-ce pas au fond d’abord le signal (fort) ?

    A lui pourtant, ce jeune nouveau nouveau monde d’inventer sur Twitter (ou ailleurs) ses propres scènes innovantes, comme ses aînés s’y sont tant plus. Tandis qu’il est peut-être temps, que le moment est peut-être venu, pour eux, les plus anciens de montrer l’exemple, de retrouver aussi la saveur du temps long et du bon vieil ancien monde.

    Sur Twitter, comme ailleurs, on a l’âge d’abord de ses expériences, et de celles à venir. Le seul vrai sens de Twitter ne serait-ce pas alors de contraindre à envisager un jour l’organisation de sa propre disparition, une sorte de concrétisation du désir de néant superbement mis en scène dans le “into the wild” de Sean Penn ? Et de se re-risquer au grand bonheur du hasard de rencontres vraiment nouvelles ?

    Cela suppose l’envie recommencer, tandis que se pose la question de savoir si on peut être ici et là, comme se pose d’ailleurs la question de savoir si c’est dans une autre partie du web, ou hors celui-ci, qu’il faut plutôt songer à aller pour se contraindre à réellement affronter le bonheur de l’inconnu.

    Cette dimension du web comme satisfaction d’un fantasme de néant, par “suicide” par exemple de son compte Twitter et abandon de ses relations “followiennes”, voilà un thème que je n’ai pas vu souvent abordé, ni su Twitter, ni ailleurs, à part avec le suicide du compte de @koliadelesalle (devenu @koliadelesalle2 , de mémoire…).

    C’est là est pourtant un grand classique de làlittérature, comme un fantasme courant, après les moments d’euphorie, de nombreux artistes scéniques.

    Tu devrais songer, Thierry, à t’y essayer. Je peux témoigner que c’est plutôt bon pour la santé. Et que c’est peut-être le meilleur moyen d’obtenir aussi ce que tous les twittos sont venus chercher un jour ou l’autre : jouer à faire le mort.

    Tu verras, c’est mieux encore qu’une déconnexion de désintoxication, temporaire. C’est repartir d’un pied d’abord neuf dans une vie nouvelle.

    Bon vent. Et bravo pour cette très belle photo de cette superbe ville qu’est Bordeaux.

  2. J’y pense tous les jours en ce moment à cette forme de suicide… cf mon billet sur la slow connexion et le bonheur :
    http://blog.tcrouzet.com/2013/03/27/internet-nous-rend-t-il-heureux/

  3. Galuel says:

    Ou bien force est de constater que du livre à la nouvelle, au post, puis au tweet, le sens va non pas vers la recherche mais vers le minimum.

    Et de minimum en minimum vers la cellule, puis la molécule puis l’atome.

    De la phrase à la cellule, au mot, à la lettre.

    D’où l’expression de la liberté fondamentale par l’innovation de la lettre, atome du texte.

    D’où ?.

    http://www.glibre.org

Comments are closed.