Pendant une bonne dizaine d’années, j’ai vécu avec beaucoup d’autres dans l’illusion que nous allions réussir à changer le monde politique, esthétique, littéraire grâce au web… De fait, nous avons beaucoup réfléchi, beaucoup écrit, beaucoup produit.

Mon bonheur individuel découlait d’un engagement collectif de vaste échelle. Il y avait quelque chose de propre aux grands jours de l’humanité. Une fois cette ferveur retombée, une fois constaté que notre agitation neuronale n’a pas eue de conséquences pratiques, ou trop peu à notre goût (démarrage des révolutions arabes, amorce du mouvement indigné, généralisation de la logique open source…), l’engagement ne comble plus, il laisse même un goût amer d’échec.

Aujourd’hui, je ne peux plus rester ébahi devant les changements qu’engendre la technologie. J’en découvre au moins autant de critiquables (allant vers l’hypercentralisation) que d’enthousiasmants (allant vers la décentralisation). Ce bilan étant au mieux neutre, il ne suffit pas à me stimuler.

Il faut donc rechercher le bonheur non plus dans le collectif pour le collectif mais dans des communautés plus réduites, plus intimes, plus prêtes à l’action, ne serait-ce que pour organiser des journées où nous nous retrouverons, où nous partageons des repas, des rires, peut-être nos muscles pour travailler un bout de terre, dresser un mur, agir ensemble.

Un changement d’échelle s’impose, en même temps qu’un changement technologique. Je dois m’intéresser à l’internet hertzien, à cet internet qui seul peut pencher vers une réelle décentralisation, à cet « internet campagnard ». Un internet qui part de chacun de nous et qui ne doit rien à des acteurs qui ne seraient pas individuels. Je dois m’intéresser aux technologies qui nous rapprochent, mais pas seulement dans la parole.

Engagé avec l’espoir d’un changement de grande échelle, j’ai vécu un temps avec l’idée que plus nous serions nombreux à nous suivre les uns les autres, plus notre pouvoir de groupe serait grand. Aujourd’hui que cette piste, polluée par beaucoup de bruit, s’avère stérile, au moins dans les circonstances actuelles, je me retrouve dans un état de totale dispersion.

J’ai voulu un grand réseau pour agir mieux et il m’empêche d’agir car il ne se compose presque que de liens faibles. J’admets leur puissance épisodique, lors d’un ample mouvement social, mais mesure leur incapacité à me réjouir quotidiennement.

La « slow connexion » passe par peu de liens mais des liens forts. Reste à savoir comment peu à peu changer la nature du réseau numérique qui m’entoure. Ce sera comme toujours une histoire de rencontres. De lieux, à squatter ou à créer de toute pièce.

Mais un danger guette cette approche : tomber dans le communautarisme, s’enfermer dans un cocon douillet, presque sectaire, ce même cocon qu’offrent les grandes structures hiérarchisées à leurs adeptes. Je dois donc tramer ma vie entre plusieurs communautés, établir des ponts et des connexions transversales pour ne pas m’enfermer, mais sans poursuivre la vaste exposition médiatique qui ne satisfait que très momentanément l’ego.

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5 comments

  1. malik says:

    Non mais vous êtes sérieux là quand vous écrivez “démarrage des révolutions arabes”?

    J’en ai lu des égotrips de votre part, parfois cela m’a fait sourire, parfois cela m’a agacé, jamais assez important pour que je fasse un commentaire… mais là, vous vous surpassez! Oui effectivement, il vaut mieux que vous vous consacriez à présent à ” travailler un bout de terre, dresser un mur,(…)”, voire même à aller faire un essai de révolte in situ, vous vous rendrez peut-être compte de l’obscénité de cette pensée, que “que (v)otre agitation neuronale n’a pas eue de conséquences pratiques, ou trop peu à (v)otre goût”: ni vous ni personne sur le web n’a démarré une “révolution” arabe (il n’y a d’ailleurs pas de révolution arabe, mais je ne veux pas mettre à contribution trop de vos neurones en même temps, je ne suis d’ailleurs pas sûr que cela vous intéresse vraiment, je ne perds donc pas de temps avec quelques explications géo-historico-politiques). Les révoltes se font (encore) dans le sang et les larmes et le feu du désespoir.

    Je vous rassure quant à votre conclusion “Mais un danger guette cette approche : tomber dans le communautarisme, s’enfermer dans un cocon douillet, presque sectaire,(…)”: cela fait longtemps que vous y êtes, vous ne serez donc pas dépaysé lors de votre changement d’échelle, juste peut-être un peu déçu que moins de personnes ne suivent vos bouffées égocentriques.

    MaB

  2. Qui tu sois, tu devrais lire avec plus d’attention. Je ne parle pas de mon agitation neuronale mais de celle de toute une génération qui pense la transversalité, l’open source, la mise en réseau… sans laquelle oui les Tunisiens n’auraient pas pu s’organiser en l’absence de parti structurés. Alors si tu as envie de critiquer, critique mais pas l’homme, c’est très vieux monde comme approche.

  3. malik says:

    “Qui tu sois (…)”, je vous donne cette parabole aussi vieille que l’aube du monde pour vous répondre (j’espère que votre appareil neurologique n’en conclura pas que je me prends pour ce que je ne suis pas mais arrivera à comprendre la parabole la connaissance de l’autre…):
    “Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit.”

    “tu devrais lire avec plus d’attention. Je ne parle pas de mon agitation neuronale mais de celle de toute une génération qui pense la transversalité, l’open source, la mise en réseau…”
    Mais je lis avec attention. D’ailleurs je ne sais pas aussi bien écrire que vous mais je lis très bien, c’est mon activité principale depuis l’enfance (avec le sport, mais je doute que cela soit relevant dans le présent commentaire). Et donc on en revient à ce qui me fait parfois sourire parfois agacer: vous (l’individu Thierry Crouzet) parlez au nom d’une génération. Mazel Tov! C’est beau, c’est grand, c’est impressionnant. Mais pourquoi donc n’ai-je pas l’impression de me sentir représenté par votre voix? Peut-être ne fais-je pas partie de cette génération? Ah mais attendez! Je faisais du militantisme actif à travers internet il y a plus de 15 ans… mais alors comment se fait-ce? Hum, peut-être parce qu’au lieu d’agiter mes neurones dans tous les sens, j’utilisais l’outil de manière pratique, c’était d’ailleurs l’avantage du web 1.0, obliger les neurasthéniques du vieux monde à ne pas se couper totalement de lui puisque les limites de ce web était un plafond de réseaux qui protégeait du cloud total(isant). Ou alors c’est parce qu’effectivement, votre open source est en réalité très fermé et sectaire, que vous évoluez dans votre bulle, avec l’effet de loupe qui vous grossit telle une grenouille de fable et que vous ne vous voyez plus penser… je dis toujours à mes potes qui boivent trop de bière, le point dangereux c’est quand votre ventre commence à empêcher de voir votre appareil vous permettant de pisser.

    “sans laquelle oui les Tunisiens n’auraient pas pu s’organiser en l’absence de parti structurés.”
    Comme je l’ai déjà dit, vous me faites marrer plus qu’autre chose. Sauf là. C’est insupportable. Et insultant pour ceux qui ont vraiment fait tomber les régimes honnis. Il ne me viendrait pas à l’idée de faire des théories sur le personal branding, je le laisse à des spécialistes générationnels neuronaux comme vous et vos collègues qui utilisent le web à l’édification de leur propre marque et qui le faites très bien, n’essayez pas de faire de la géo-politique de twittapéro. Ouvrez un billet dédié juste à ce sujet, faites un essai d’explication en quoi le web aurait structuré la révolte tunisienne (je remarque quand même que vous avez limité “les révolutions arabes” à “l’organisation des Tunisiens”, c’est bien, vous êtes sur la bonne voie, rien n’est désespéré), je vous l’augmenterai bien volontiers d’une réalité qui manifestement vous échappe.

    “Alors si tu as envie de critiquer, critique mais pas l’homme, c’est très vieux monde comme approche.”
    Je suis désolé que vous ayez pris cette critique comme une critique ad hominem, le problème avec vous, c’est que vous ne parlez que de vous… alors je suis bien obligé de parler de vous aussi… Mais tout ce que j’ai écrit, vous pouvez le mettre à la 3e personne du pluriel, pluriel car bien évidemment, si éventuellement vous êtes le porte-voix de plusieurs, cela ne saurait être celle d’une génération mais d’une secte dans la génération, celle de l’entre-soi des personal brandeur (c’est très tentant, mais non je résiste à ce mot qui serait pas mal mais très facile).

    Ceci dit, c’était sympa de vous entendre sur France culture il y a quelques semaines… vous étiez un peu moins pontifiant, pendant quelques instants je vous ai trouvé sympathique… cela doit être l’effet du vieux monde…

    MaB

  4. Si tu es un homme libre, personne ne te représentera, et surtout pas moi.

    Je ne représente que moi, je ne parle que pour moi, et ça serait bien qu’il en soit ainsi pour tout le monde.

    Quand je parle d’une génération, je parle bien sûr de tout ceux qui ont travaillé sur l’influence sociale des réseaux, qui ont eu un espoir… par de ceux innombrables qui sont restés à côté de ce mouvement.

    Si tu sentais représenté par ce que je dis, si c’était le cas pour beaucoup de gens, je serai devenu présentateur de TV et je n’aurais plus rien à dire.

  5. malik says:

    ben mince alors, je suis perdu.

    “Alors si tu as envie de critiquer, critique mais pas l’homme”.

    Je critique quoi et comment alors si je veux critiquer ce billet? Un coup je critique la manière personnelle de présenter la chose, je me fais rabrouer, à la limite de la faute de nétiquette avec mention de critique ad hominem, et quand j’élargis à la génération représentée sous cette impulsion “Je ne parle pas de mon agitation neuronale mais de celle de toute une génération” vous me rétorquez “Je ne représente que moi, je ne parle que pour moi, et ça serait bien qu’il en soit ainsi pour tout le monde.”.

    C’est le serpent d’une rhétorique fermée qui se mord la queue?
    Je ne sais pas si vous l’aviez remarqué, mais je pense que oui puisque vous vous savez lire avec attention, je disais justement que votre spécialité et force d’expertise était le personal branding, j’avais donc bien compris dans le corps du billet lui-même que vous ne parliez que pour/de/à travers vous. Je suis juste allé dans ma 2e réponse sur le terrain de mauvaise foi où vous vous étiez aventuré… vous sortez vous-même des sables mouvants où vous vous êtes mis. Très bon instinct d’ homo numericus…

    C’est marrant… un peu limitant comme interaction, mais marrant… et c’était pas gagné, j’étais passablement énervé avec cette mention du “monde arabe”, et on finit quand même par en rire.

    MaB

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