Ce matin, en revenant de la piscine avec Émile, j’entends Guillaume Erner sur France Inter évoquer une idée de Hollande : il faudrait enseigner l’entrepreneuriat aux enfants. Et Ener de surenchérir avec « L’avenir passera par les entreprises. » Bien involontairement j’imagine, il traduit ainsi la doxa contemporaine, qu’elle soit de gauche ou de droite, une doxa tout simplement conservatrice.

L’entreprise est un concept associé à la révolution industrielle, donc dépassé alors que nous entrons dans une nouvelle époque, les crises que nous traversons témoignant de la transition, souvent douloureuse.

Hollande ne devrait pas enseigner à nos enfants l’entrepreneuriat mais la responsabilité. Nos petits monstres auront besoin de se prendre en main, de devenir des artisans high-tech, branchés les uns avec les autres, chacun faisant preuve d’imagination. Nous ne pouvons ni leur souhaiter de créer des entreprises, ni d’être employés d’autres entreprises. Nous ferions d’eux des inadaptés. On ne prépare pas les enfants au monde de demain en les formant pour le monde d’hier.

Pourquoi critiquer l’entreprise ? Qu’est-ce qui cloche dans le concept ?

Déjà, le patron d’un côté, les employés de l’autre. Souvenir du servage et de l’esclavage, à peine mâtiné par les droits de l’homme. On va me rétorquer que toutes les entreprises ne sont pas aussi dichotomiques, mais regardez-les grossir, vous verrez qu’elles se totalitarisent inévitablement (d’où la nécessité des lois antitrust). Et elles n’ont pas le choix. Dans le modèle industriel, et même le modèle marxiste, les uns possèdent l’outil de production, les autres beaucoup plus nombreux le mettent en œuvre.

Ces mêmes entreprises fabriquent néanmoins des technologies qui nous permettent de nous réapproprier l’outil de production. Avec l’informatique, nous avons acquis la capacité individuelle de gérer l’information. Avec les imprimantes 3D, nous nous engageons dans l’ingénierie. Ce n’est qu’un début. Bientôt nous n’aurons plus besoin des monstres industriels pour nous alimenter en produits technologiques, pas plus qu’en babioles bas de gamme made in China.

Nous devons nous préparer à ce monde, pas au monde des conglomérats, avatars de la transition, monstres d’égoïsme, assoiffés de leur toute-puissance. Et c’est un autre des défauts des entreprises.

Un exemple. Quand Didier Pittet invente le gel antibactérien et le protocole d’usage associé, il peut très bien décider de créer une entreprise, avec pour un slogan du genre « Nous sauverons votre vie. » Les milliards auraient afflué, car le produit est efficace, peu cher et néanmoins vite indispensable au regard de ses bénéfices. Didier serait devenu riche, puissant, vénéré par ses innombrables employés (et je ne l’aurais pas rencontré).

Mais Didier n’a pas choisi la piste de l’entreprise. Il s’est placé dans la société de demain. Plutôt que de concentrer pouvoirs et richesses, il a offert sa formule, il a proposé à qui le veut de l’utiliser. Le moindre pharmacien, le moindre chimiste amateur, peut désormais fabriquer le gel antibactérien. Au lieu d’un nouveau conglomérat pharmaceutique, nous avons désormais une multitude d’acteurs, petits ou grands, qui produisent le gel. Et nous pourrions le faire nous-mêmes si cela devenait nécessaire.

Didier a distribué la richesse plus qu’aucun homme politique ne le fera jamais avec des réformes structurelles. Tim Berners-Lee l’a imité en nous offrant le Web. Linus Torvalds en nous offrant le noyau de Linux. Chaque homme devrait se demander s’il doit partager ou capitaliser. Tous ceux qui ont choisi de créer des entreprises ont refusé le partage. Pas nécessairement par égoïsme, mais par obéissance aveugle à la doxa, qui présuppose que l’entreprise est le moyen le plus efficace d’atteindre un objectif. Pittet, Berners-Lee, Torvalds ont fait voler en éclat ce dogme.

Former nos enfants à l’entrepreneuriat, c’est nous préparer à un avenir de riches très riches et de pauvres très pauvres. Nous devons les former à l’artisanat, à faire eux-mêmes, avec leurs mains, leur intelligence, en relation avec leurs amis dispersés aux quatre coins du monde (et voilà pourquoi je ne peux adhérer aux idées des décroissants qui prônent le repli aveugle sur le local). Dans un monde multipolaire, un monde d’individus responsables, nous ne pouvons pas rassembler toutes les compétences autour de nous. Nous avons besoin de tout le monde.

Si Hollande veut faire la différence, il doit mettre le paquet sur l’artisanat high-tech. Ne pas aider les entreprises, mais les individus. Eux seuls créeront des richesses à l’avenir. Il ne faut pas sauver les outils industriels moribonds, mais inventer le réseau de compétences qui peut faire la différence dès aujourd’hui. Si j’étais ministre de l’Éducation, j’installerais une imprimante 3D dans chaque salle de classe. En Histoire, je raconterais la vie de Pittet, Berners-Lee et Torvalds plus que des hommes politiques qui, à leur façon, ne font que mimer les entrepreneurs.

Et voici pourquoi ce que je viens de dire restera encore longtemps lettre morte. Nos politiciens sont des entrepreneurs de la politique. Capitaliste du pouvoir, même quand ils sont très à gauche, ils ne peuvent envisager un autre modèle de société. Ils préfèrent la laisser crever cette société qu’en imaginer une autre. Le changement ne peut donc venir que de chacun de nous, de notre prise de conscience, de notre choix entre le partage et la capitalisation.

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13 comments

  1. valery says:

    “Le changement ne peut donc venir que de chacun de nous”. C’est tout à fait vrai mais beaucoup plus compliqué que d’expliquer que c’est la faute des gens d’en face.

  2. Et le pire, la plupart des gens se satisfont de la responsabilités des autres.

  3. Valery says:

    Je ne sais pas (ou plus) si c’est de l’aveuglement ou de la mauvaise foi. J’ai bien peur que la plupart des gens soient persuadés qu’il y a toujours un responsable, une personne, une entité ou une ethnie à blâmer. Mais qu’eux n’y sont jamais pour rien.

  4. Michel Filippi says:

    C’est donc une sorte d’amour, donner sans espoir de retour vers soi mais bien pour ouvrir de nouvelles faces d’échange, permettre à chacun de développer de nouvelles faces de son existence. Car la finalité, c’est bien ça non, nous ne savons pas ce que veut dire être un humain et, tant Hollande que l’entreprise, essaient de nous faire porter un costume étroit, aussi étroit qu’un instrument de torture.

  5. Rubin says:

    Je ne sais pas d’où vous tirez que “L’entreprise est un concept associé à la révolution industrielle, donc dépassé”, mais c’est assez rigolo.

    Cette proposition d’enseigner l’entrepreneuriat à l’école aura au moins eu le mérite de provoquer ce billet. En termes de pur divertissement, c’est déjà pas mal.

  6. Vous connaissez beaucoup d’entreprises avant le 1700? Des noms? L’entreprise me paraît liée, du moins à l’origine, à un outil de production. Peut-être pourrait-on qualifier d’entreprise les premières compagnies maritimes génoises ou vénitiennes…

  7. Michel Filippi says:

    Sans en faire trop, regardons les travaux d’Hélène Verin sur l’histoire de l’entreprise ou ceux d’Armand Hatchuel et als. sur l’organisation et les façons de concevoir et fabriquer. L’entreprise est une construction historique, géographique, dans toutes ses parties et finalités, façons de comprendre ses succès et échecs. Il ne serait donc pas étonnant que de nouvelles façons de concevoir, de distribuer ses connaissances ou ses produits, génèrent d’autres modes d’organisation et de production. Quant à leur viablité, il faut expérimenter.

  8. Expérimenter rien d’autre à faire…

  9. Rubin says:

    Si ce sont les sociétés commerciales que vous désignez par “entreprise”, leur apparition en Europe date du XVIIème siècle.

    Si vous faites référence au concept socio-économique d’entreprise, j’ai peur qu’il faille remonter bien plus loin, probablement à l’apparition de l’artisanat au Moyen-Âge. Peut-être avant.

    Mais en tout état de cause, la révolution industrielle me semble dater du XIXème siècle.

    Ainsi on pourrait s’aventurer à soutenir l’existence d’un lien de causalité entre survenance de la révolution industrielle et succès de la forme de société commerciale. On aurait probablement tort : la société commerciale est bien plus fille de la navigation maritime. Mais soutenir que “l’entreprise est un concept associé à la révolution industrielle” est carrément absurde.

  10. beubeuh says:

    Un exemple d’entreprise capitaliste avant 1700? La Compagnie néerlandaise des Indes Orientales (ou VOC). Une vrai société par action capitaliste – et effectivement elle est une lointaine descendante des associations d’armateurs vénitiens ou génois. Par ailleurs dès le Moyen-âge il y a de véritables entrepreneurs ruraux, qui lèvent des fonds grâce à l’Eglise (la banque de l’époque), défrichent des terres et y installent des paysans libres mais affermés. Le moment et le lieu où l’on bascule véritablement dans le monde capitaliste sont bien connus: il s’agit de l’Angleterre au XVIe siècle. Les grands propriétaires terriens installent des barrières autour de leurs propriétés et mettent fin aux pratiques paysannes ancestrales (agriculture vivrière diversifiée et droits d’usage comme ramasser le bois mort et laisser paître les animaux au bord des chemins) qui permettaient aux communautés rurales de vivre sur ces terres sans pour autant les posséder. C’est ce qu’on appelle les enclosures, qui permettent à ces grands propriétaires de se lancer dans la monoculture intensive destinée au marché mondial naissant. Les paysans, eux, n’ont d’autre choix que d’émigrer en ville, où ils deviennent une main d’œuvre, peu chère et facilement exploitable. Il ne reste a plus qu’à inventer le travail à la chaîne, et la boucle est bouclée. L’entreprise capitaliste précède la révolution industrielle, non l’inverse.
    Ceci dit, quel parallèle dresser entre ce mouvement des enclosures et le sujet de ce billet? Contrairement à un Linus Torvalds qui donne ses idées à tout le monde gratuitement, Bill Gates a fait de l’enclosure: il a mis des barrières (des brevets) autour de ses idées et a interdit aux autres de les utiliser sans payer. Ce qui est stupéfiant ici, c’est qu’on parle de biens immatériels et non rivaux (à la différence de la terre, dont les gentlemen farmers anglais de l’époque pouvaient à raison dire qu’elle produisait plus en étant exploité par eux que par l’agriculture vivrière traditionnelle). Or la tendance est toujours là, et les lois anti-contrefaçon qu’on nous concocte en ce moment sont à la mesure de la révolution que constitue l’imprimante 3D.
    Je crains donc qu’à moins d’une remise en cause radicale du concept de propriété intellectuelle, l’avenir ne continue à passer que par l’entreprise et ce, malgré nous.

  11. Berger says:

    Les compétences mondiales en réseau pour un développement local de proximité.
    Voilà une belle idée, à développer.

    Mais que vient faire l’imprimante 3D là dedans ???
    Une capacité de vision dans l’espace est bien plus puissante, c’est gratuit et ça rend intelligent.

    Mais je reviens à ma première remarque, je suis impatient de trouver des travaux sur cette idée d’avenir, surtout si l’on imagine tout ce que cela implique politiquement.

  12. Michel Filippi says:

    Tout ce qui est ici dit historiquement est à peu près certain. En poussant un peu plus loin dans la préhistoire, l’atelier et le morcellement des tâches sont présents très tôt dans l’espèce humaine, de même que le commerce “au long cours”. Certains paléanthologues estiment que la différence entre Néerdantal et Sapiens tient à la capacité des derniers de construire des réseaux d’échange plus étendu, à plus grande distance, que les premiers. Les arguments archéologiques sont innombrables dans toutes les sociétés humaines, exceptées celles fermées ou géographiquement isolées … et encore.

    Le monde gallo-romain connaît l’entreprise industrielle et elle ne semble pas être systématiquement fondée dans l’esclavage des ouvriers.

    Ce que mettent en avant des historiens comme Hélène Verin http://lectures.revues.org/7181, des spécialistes de la conception comme Armand Hatchuel, c’est l’historicité des moyens pour produire des objets, créer de la valeur (qui n’est pas financière) et générer de la richesse (qu’elle soit totalement partagée ou reversée à un petit nombre). Par exemple, pour les entrepreneurs agricoles qui peuvent être des nobles, cf. Stephane Strowski et la Basse-Bretagne. On voit d’ailleurs que les solutions expérimentées entre le IXe et XVIIe siècle sont reprises “à l’aveugle” pour l’exploitation de réseaux par des FAI pour le compte de donneurs d’ordre comme des départements.

    Il semble — il me semble — que l’on doit bien garder en tête ce pb de “génération de valeur et génération de richesses” qui structure les sociétés humaines et permettent semble-t-il leur survie (cf. David Landes, entre autres). A partir de là les sociétés humaines s’organisent, tentent de trouver des solutions qui oscillent entre ces deux pôles de richesse et leur distribution généralisée ou leur confiscation par un groupe, et ce sont des solutions qui peuvent s’affronter.

    Maintenant que Thierry exprimen, souhaite, appel, d’autres modes de production, c’est légitime. Les réussites du passé ne justifient pas les solutions d’avenir. Et, rappelons-le, le désastre de l’Empereur Julien, dit Julien l’Apostat, est fondé dans la volonté de ce dernier de répété le passé pour obtenir le succès de son Empire.

    Thierry n’est pas le seul à constater que la richesse financière est confisquée, que ceux qui la détiennent ne la réutilisent pas systématiquement pour créer de l’emploi et de la valeur, et que la valeur des productions humaines baisse dans de nombreuses parties du monde.

    L’organisation en quelque sorte verticale qui fait que l’entrepreneur utilise pour produire les connaissances des chercheurs et des universités, directement ou par le biais des salariés, est un mode historique lié à la fois au pb des capitaux, de la main d’oeuvre nécessaire et autres.

    On peut supposer que dans un monde plus capilaire où les producteurs et détenteurs de connaisance les mettent à libre disposition, alors les entrepreneurs s’organiseront autrement pour créer richesses et valeurs. Ou non.

    Mais il faut bien expérimenter toutes les possibilités et mélanges. Je rappelle juste qu’il y a qqs années un rapport proposait de réorganiser le CNRS comme suit: qqs grosses unités alimentées par les fonds de l’Etat et une nuée de labo plus ou moins indépendants, non financés par l’Etat, qui entretiennent des liens avec ces unités, échangent avec eux.

    Les entreprises actuelles tentent de le faire, excepté que, dans de nombreux cas, il s’agit de confisquer la richesse et la valeur produites par les petits. Mais bon, Apple a tenté un truc.

  13. B. Majour says:

    Quoi ?

    Tu veux dire qu’il faudrait apprendre à nos enfants à coopérer ?
    Plutôt qu’à jouer à qui est le meilleur, le plus compétitif ?

    C’est toute l’école, et toute l’éducation que tu veux réformer. 🙂

    L’entreprenariat va dans un bien meilleur sens éducatif.
    Celui de la sélection naturelle… orientée par les pouvoirs et par les banques.

    Et sans banque, combien d’entrepreneurs ?

    Bien cordialement
    B. Majour

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