Pour son numéro de mars 2014, Les Cahiers européens de l’imaginaire a lancé un appel à texte. Le sujet m’a amusé, plutôt que de soumettre un projet, j’aurais bien aimé envoyer une bafouille finalisée. Je me suis arrêté à l’introduction.


  1. S’interroger sur ce qu’est la réalité, c’est douter. Pour qui ne doute pas, la réalité est sans question.
  2. Le mensonge est devenu médiatique. À la médiation de nos sens, nous avons ajouté la méditation des médiateurs.
  3. Le texte aura été la première imposture médiatique. La possibilité d’entrer dans l’esprit d’un mort et d’exploser l’étendue du champ existentiel.
  4. La réalité pourrait n’être qu’un consensus. Un état auto-organisé critiquement dans l’étendue du chaos, comme la tache rouge dans l’atmosphère jovienne.
  5. Pour que la réalité consensuelle émerge ne faut-il pas un substrat, un espace de lois invariantes ? Le substrat peut-il lui-même émerger ? Si oui, alors la réalité est chaos.
  6. Aucun système formel n’est complet. Il existe toujours des propositions indécidables. Théorème de Gödel. Si la réalité est formalisable, elle est incomplète. Et l’imagination peut en investir les brèches. Si la réalité est complète, elle n’est pas formalisable. Seule l’extase mystique peut nous en donner une idée, nécessairement erronée. Nous sommes prisonniers de l’imaginaire plus que de la réalité.
  7. Pour se débarrasser de l’imaginaire, le scientifique utilise des instruments d’observation. Il interface entre lui et la réalité des médiateurs.
  8. Quoi que ces médiateurs nous révèlent, nous avons la possibilité de reconstruire une vision cohérente du monde. Le réel n’est qu’une illusion de réel. Le réel, c’est la cohérence de notre système formel, avant qu’il n’explose.
  9. La réalité est provisoire, l’imaginaire éternel.
  10. Si la réalité existe, elle est soit cohérente, soit incohérente. Si elle est cohérente, nous ne pouvons pas la formaliser avec cohérence, donc elle nous apparaît incohérente. Pour nous, la réalité est donc inévitablement incohérente.
  11. La question de savoir ce qu’est la réalité est un piège tautologique. Taisons les questions, cessons de douter et la réalité nous apparaît dans toute sa pureté.

*

Il avait effectué un nombre incalculable de fois ce raisonnement. Chaque fois il aboutissait à la même conclusion. « C’est stupide, lui lançait sa femme. Viens plutôt faire la vaisselle. Il n’y a qu’une réalité : les tâches nécessaires. »


Je pensais alors écrire un dialogue entre une pragmatique et un illuminé qui perds son temps avec des questions inutiles. Une sorte de parodie de ma propre vie de famille. J’ai raté l’occasion.

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7 comments

  1. charlie says:

    4. C’est même sûr. Et c’est là que tu rejoins Isa (ou pas) : y’a-t-il consensus sur qui fait la vaisselle ?

  2. Oui, c’est moi 🙂 Bon en général, parfois je traîne trop…

  3. Nom says:

    Tu devrais connaître ce mot d’Antonioni sur la réalité, pour lui la réalité est un rapport :

    “J’ignore comment est la réalité. Elle nous échappe et change sans cesse. Quand on croit l’avoir atteinte, la situation est déjà différente. Moi, je me méfie toujours de ce que je vois, de ce qu’une image me montre, car “j’imagine” ce qu’il y a au-delà ; or on ignore ce qu’il y a derrière une image.

    Le photographe de “Blow Up”, qui n’est pas philosophe, veut y voir de plus près. Mais, comme il agrandit trop l’objet, celui-ci se décompose et disparaît. Il y a donc un moment où l’on s’empare de la réalité mais où, peu après, elle nous échappe. C’est un peu la signification de “Blow Up”. “Blow Up” est un peu mon film néoréaliste sur les rapports entre l’individu et la réalité, même s’il y entre une composante métaphysique justement à cause de cette abstraction de l’apparence.

    Après ce film, j’ai voulu aller voir ce qu’il y avait derrière, quelle était ma propre apparence à l’intérieur de ma personne. C’est ainsi qu’est né “Profession : reporter”, un autre pas en avant dans l’étude de l’homme d’aujourd’hui.

    Dans “Blow Up” [1966], les rapports entre l’individu et la réalité sont peut-être le thème principal, alors que dans “Profession : reporter” [1975] j’analyse les rapports de l’individu avec lui-même.

    Je ne pense pas que l’apparence de la réalité soit assimilable à la réalité. Les apparences peuvent être innombrables, il en est de même pour les réalités, mais je n’en sais trop rien et n’y crois pas.

    La réalité est, peut-être, un rapport.

    J’ai connu la réalité en la photographiant quand j’ai commencé à filmer avec ma caméra, un peu comme dans “Blow Up”. C’est pourquoi je pense que c’est mon film le plus autobiographique. C’est précisément en photographiant et en agrandissant la surface des choses que j’ai essayé de découvrir ce qu’il y avait derrière. Je n’ai fait que cela au cours de ma carrière.”

    http://films7.com/art/film/antonioni-realite-rapport

  4. tu sais que je suis un fan d’Antonioni, j’ai tout vu, tout lu… Mais c’était le siècle dernier. 🙂

  5. Nom says:

    “c’était le siècle dernier”

    … dit l’homme qui depuis dix ans vit, mange et pense avec Eratosthène. 🙂

    Le passé a encore de quoi nous nourrir plus que le journal du jour.

  6. C’était pas pour dire que c’était vieux, mais juste que j’avais vécu avec Antonioni durant les années 1990… Il m’arrive encore de me faire un des ses films. C’est une des meilleures gorgées de beauté que je connaisse.

  7. mvd says:

    Cher Thierry,

    Véritable intention, acte manqué. Rien n’est perdu, nous publions encore des articles sur le site toute l’année. Pour de vrai.

    à vous,

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