À la lecture d’Amazon méprise l’alchimie sociale de Paul Vacca, on pourrait être tenté, en effet, de croire qu’Amazon a créé les ebooks. Cet article confond l’attaque contre l’entreprise et contre une des familles de produits qu’elle commercialise de manière non exclusive. Il me semble qu’il faut sereinement démêler ces deux lignes qui n’entretiennent, à mon sens, aucun lien.

Comme Jean-Baptiste Malet, on peut critiquer Amazon. Moi aussi je me méfie des entreprises qui développent une volonté de puissance trop visible, au prix des règles qui valent pour tous les autres acteurs sauf elles-mêmes. Alors on peut s’en prendre à Amazon, en faire un cas d’école, dire contre cette espèce de pieuvre ce qui est vrai de presque toutes les autres d’une taille comparable. En revanche, il ne faut pas en profiter pour assener de fausses vérités sur le livre numérique.

  1. Le marché ebook est faible en France parce que les éditeurs freinent des quatre fers en maintenant des prix élevés pour toutes les nouveautés.
  2. Le marché ne se tasse ni aux US ni ailleurs. Quand une étude voit une stagnation, une autre annonce que les ebooks supplanteront définitivement les livres papier en 2015 (j’écris vite, ne me demandez pas de sourcer, explorez les archives d’ActuaLitté).
  3. Bientôt l’encre électronique sera aussi rapide que les écrans classiques… des tablettes liseuses arrivent… certaines avec des écrans souples et couleurs. On oublie trop souvent que nous sommes aux premiers jours des interfaces de lecture.
  4. De nombreux les lecteurs qui basculent sur liseuses ont du mal à faire marche arrière. Je ne sais plus vraiment lire sur papier.
  5. L’électronique permet de nouvelles politiques éditoriales, de nouvelles œuvres… bientôt le papier sera incompatible avec la création contemporaine.
  6. Dire que la littérature privilégie le papier, c’est ignorer tout de la littérature contemporaine qui selon moi ignore le papier. Par exemple, allez donc lire Juliette Mezenc.
  7. Le Kindle n’est pas fermé. Calibre le prend très bien en charge. On peut y lire tous les livres disponibles.
  8. Le livre électronique est de fait potentiellement accessible en tout endroit, et même depuis le blog de l’auteur directement au lecteur. Cela grâce au Net, et non pas grâce à un quelconque acteur qui voudrait s’arroger ce droit en exclusivité.
  9. Cette accessibilité est en elle-même révolutionnaire. C’est le moyen pour chacun de nous de créer une société plus horizontale, plus complexe, plus difficile à contrôler, où nos libertés individuelles grandissent (c’est le sujet de tous mes essais, je ne développe pas).
  10. Cette accessibilité n’est pas un mirage. De nombreux best-sellers américains 2012 proviennent de l’autopublication. Je ne m’en réjouis pas spécialement parce que nous avons la preuve que le public plébiscite souvent des livres dont même les éditeurs ne voudraient pas. C’est peut-être regrettable, mais je ne vois pas pourquoi le public ne pourrait pas dicter ses choix. N’est-ce pas en quelque sorte la définition de la démocratie ?
  11. Le livre numérique est tout aussi une cosa sociale que le livre papier (La stratégie du Cyborg). Il n’est lu, et parfois même écrit, que s’il est soutenu par une communauté, et cela indépendamment de ses qualités intrinsèques.
  12. Des auteurs écrivent les livres électroniques. Il ne faudrait pas l’oublier. Il ne faudrait pas les mépriser parce qu’ils ne publient pas en papier. Certains des auteurs les plus créatifs aujourd’hui ont volontairement renoncé au papier (et mieux : leurs œuvres ne veulent pas du papier).

Alors, oui, tapons sur Amazon, et sur toutes les entreprises qui usent de méthodes déloyales, mais pas pour tuer le livre numérique. Sinon le combat devient ambigu, se brouille, on n’y comprend plus rien. Faut pas tout mélanger.

Quand on critique le capitalisme comme Paul Vacca, on devrait plutôt faire l’éloge du livre électronique. Il autorise la décentralisation, donc la réappropriation de l’outil de production éditorial par les auteurs autant que par les éditeurs (on parle souvent de néomarxiste). On peut dénoncer Amazon comme Apple de vouloir s’approprier ce marché. On doit s’opposer à eux. Le livre électronique n’a rien à voir avec leur voracité qui s’étend malheureusement à bien d’autres domaines.

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19 comments

  1. Denis Couet says:

    Bien d’accord avec votre thèse et donc l’ensemble de ce billet. Une différence et une réserve cependant.
    La différence porte sur le 4. Je continue à lire des livres papier, en même temps que des ouvrages numériques sur mon iPad et, surtout, sur mon Kindle basique. Je constate que je ne lis sur liseuse et tablette que des récits : polars, SF, ou des textes courts (comme l’excellent “Babyfoot”…) et les parutions de Publie.net. Livres papier : outre ceux (nombreux ! j’ai 65 ans) qui étaient déjà dans ma bibliothèque avant l’invention de l’ebook, je lis des essais et plus généralement tous les bouquins que je veux travailler (souligner, annoter, etc.). Situation provisoire, susceptible d’évoluer, car pour travailler, un fichier numérique c’est bien pratique aussi !
    Ma réserve concerne le 5. Pourquoi le papier serait-il bientôt “incompatible avec la création contemporaine” ? Sans parler des beaux-livres, qui ont sûrement encore un bel avenir devant eux, je suis prêt à parier que des écrivains encore au berceau vont redécouvrir bientôt les charmes du stylo plume et du beau papier qui va de pair. On peut prédire sans risque que la majorité des nouveautés paraîtront à terme en numérique, mais toutes, sûrement pas, et de là à ce que le papier soit incompatible avec toute création, il y a une marge !

  2. Très bon billet qui fait plaisir,Denis n’a pas tord non plus. En Bon bibliophile j’aime les très beaux papiers mais ils coûtent chers à imprimer. La solution miracle c’est l’édition rare pour la création de l’oeuvre(le papier reste spectral) et le livre numérique pour la diffuser. La qualité splendide de l’écran d’un iPad(3)est parfaite pour les images et les caractères, ainsi le livre se donne avec harmonie dans les deux cas.
    Pour les éditions courantes je ne lis plus que sur liseuse ce qui est un problème pour la philosophie où les éditeurs restent malgré tout téchnophobes c’est bien dommage pour les étudiants…
    @+

  3. Personnellement je lis quotidiennement des blogs sur ordi (pas de tablettes), et presque plus d’ebooks en ce moment (j’en ai lu pas mal sur mon Odyssey). Besoin de lire déconnecté, donc sur papier, aucune tablette ne me permet ce type de lecture.

  4. Suis d’accord avec vous. Il restera des beaux livres comme il reste des vinyl.

    Je lis de rares livres papiers, les blogs sur iPad ou PC, les textes longs sur Kindle… et j’ai du mal à revenir sur papier pour les textes longs.

  5. @Denis Toutes les oeuvres non linéaires ou interactives sont impossibles à porter sur le papier… par exemple cette ébauche http://ihl.tcrouzet.com/

    Une nouvelle écriture fait son apparition qui ne peut qu’être numérique.

  6. Damien Fayolle says:

    C’est pas mal de prendre Ératosthène pour cette expérience, Vrin a depuis longtemps renoncé c’est là que l’on se rend compte des plans économiques, bien loin de la philosophie…Je reste attentif à l’intégrité du texte pour cette “nouvelle écriture” le livre restant à la fin pour fixer l’énoncé.

  7. J’ai plus touché à ce projet depuis 2010… j’ai réécrit le texte en mode linéaire, mais comme j’ai dix versions différentes de cette histoire, j’ai de la matière pour créer une nébuleuse web.

  8. Damien Fayolle says:

    Très belle idée, je dirige mon télescope vers Thau. J’aime beaucoup les Nébuleuses, nos livres en sont pleins il faut faire chauffer le plasma!

  9. Denis Couet says:

    “Une nouvelle écriture fait son apparition qui ne peut qu’être numérique.” Oui, votre Ératosthène en est un bel exemple. Mais pourquoi ce genre de création viendrait-il se substituer à d’autres, et non simplement s’y ajouter ? On a bien ça dans les arts graphiques : peinture à l’huile, aquarelle, fusain, lithographie, que sais-je…

  10. La création s’effectue toujours sur les territoires vierges ou à leurs frontières… Le reste n’est que répétition.

    Au point 5… je dis que de nouvelles oeuvres apparaissent… je dis pas que les ancienne disparaissent… mais les nouvelles oeuvres exigent le numérique.

  11. Denis Couet says:

    Tout dépend de ce qu’on entend par territoire vierge et par frontières. Le théâtre de Beckett, par exemple : ancien (Sophocle…) ou nouveau territoire ? Je crois que nous sommes beaucoup trop obnubilés par le support, lequel, en littérature et en matière de texte en général, reste secondaire — contrairement aux arts graphiques par exemple. Oui je sais bien, le numérique est plus qu’un support, c’est un nouveau territoire, d’accord, qui va engendrer de nouvelles oeuvres, oui. Mais TOUTES les nouvelles oeuvres n’exigent pas le numérique.

  12. hum.

    2. Pas d’accord. Les chiffres de progression des ventes ont tous ralenti Thierry (celui des appareils comme celui du volume des titres). Quand on passe d’un marché qui progresse à 140% à un marché qui progresse à 10% puis à 2%, il y a bien tassement !

    3. Rapidité, couleur ? On nous les promet depuis longtemps. Le volume du livre électronique (l’appareil, la liseuse) demeure moribond face aux tablettes (10 fois plus de ventes). L’avenir est certainement à un seul et unique produit, les deux permettant de faire tout. Mais le produit dédié reste une niche.

    4. Pas convaincu. Ceux qui achètent une liseuse sont majoritairement de gros lecteurs et leur soif insatiable n’est pas étanchée par la pauvreté de l’offre au format électronique. Nos pratiques personnelles ne font pas règles.

    5 et 6. Oui.

    7. Tout dépend de comment tu définis le fermé. Oui, tu peux facilement lire n’importe quel livre dessus, même du PDF. Mais les livres que tu n’as pas acheté depuis Amazon limitent ton usage de l’écosystème Kindle.

    10. Oui, mais l’autopublication n’est pas tant web. Les succès électroniques auto-édités sont d’abord le fait de succès des plateformes commerciales de ventes de livres électroniques. Il faudrait mesurer le rôle de la plateforme dans le relais des ventes. Aujourd’hui, le succès des autoédités se fait principalement via des plateformes commerciales, pas d’auteurs isolés en ligne, et ces plateformes commerciales jouent un rôle dans le renforcement de leur succès (mise en avant, etc.)

    Oui, le livre électronique “autorise la décentralisation, donc la réappropriation de l’outil de production éditorial par les auteurs autant que par les éditeurs”, mais pour l’instant il ne créé pas une décentralisation des canaux de distribution, au contraire. On peut le souhaiter. On peut y croire. Mais l’internet favorise plus les pics que la traîne, les effets de concentration que la longue traîne.

  13. Il faut penser de nouvelles complémentarités le livre numérique n’existe pas tout seul il est lié avec un autre livre qui lui est matériel: deux cotés d’un tunnel. Plus on va vers l’immatériel plus on va vers la matière c’est le secret du livre,l’hybridation. Le reste c’est le média et cela n’a jamais eu d’importance, ce n’est pas Ératosthène qui dira le contraire.

  14. @Damien “Plus on va vers le numérique plus on va vers la matière.” C’est exactement ça.

    @Denis J’ai jamais dit que toutes les oeuvres seraient numériques… mais que certaines nécessitent déjà le numérique et ne peuvent aller sur papier. Donc dire que la littérature se fera sur papier exclusivement, c’est irrecevable.

    cf ce billet http://blog.tcrouzet.com/2013/05/08/tes-pas-techos-tes-pas-artiste/

    @Hubert 2/ Les appareils, tu peux pas dire ça. Toutes les tablettes sont des liseuses, tous les téléphones. Les liseuses à encre électronique sont des appareils du siècle dernier. cf mon papier sur le Paperwhite. Pour les chiffres, je n’y crois pas (et faudrait que je te cherche les stats un peu contradictoires). Déjà ils n’intègrent pas tous les ebooks qui circulent de la main à la main, tous les livres des non édités… les frontières du monde du livre explosent en ce moment, elles s’étendent jusqu’au web. Je pense que la lecture électronique explose tout simplement et que les études cherchent à mesurer une ancienne pratique.

    3/ Cette rapidité est là sur les tablettes et la couleur aussi… reste que débarquent des écrans plus confortables pour les yeux. Il y a des proptos de tablette android sur encre électronique couleur, je crois.

    4/ Les tablettes vont accaparer la lecture en général, pas seulement celle des livres… Je suis d’accord avec toi si on parle des liseuses.

    10/ Oui, malheureusement, le web se centralise de plus en plus et ça me fait flipper.

  15. Je ne comprend pas bien le débat sur les tablettes liseuses, je ne suis pas un représentant d’Apple mais l’iPad 3 avec l’écran rétina est parfait pour la lecture même longue, je viens de finir Vies des artistes de Giorgio Vasari. Lire autrement pour moi n’a plus de sens, ceux qui on inventé cette géniale machine n’ont peut-être pas mesuré toute l’étendue de la révolution. S’ouvre à présent le temps philosophique, on a besoin de penseurs et de stylistes car le sujet est d’une profondeur inouïe. Le livre numérique est métisse,ses implications innombrables, on peut même se demander si le livre ne vient pas de renaître. Les livres anciens regardent eux aussi avec passion le nouveau territoire…

  16. Aldus says:

    Tiens, on parle livre électronique/liseuse? Juste pour vous parler de quelques conversations avec des acteurs qui font du business:
    – ils se portent très bien, merci pour eux. Aux Etats-Unis, ils ont fait le plein, donc on les remplacent de temps en temps, ce n’est plus un marché en phase d’acquisition d’où le tassement. En revanche, énormément d’afficionados de liseuses remplacent pour des liseuses.
    – en Europe le marché très actif, je tiens de Sony France. Sur tous les pays, les ventes sont au rendez-vous, les lecteurs s’équipent. Leurs propres estimations étaient sur 500.000 vendues au global en France en 2012, ils sont sur des estimations 2013 à 7/800.000. Les liseuses et les tablettes avancent ensemble dans un rapport de 1 à 9/10, rapport de ceux qui veulent une machine à lire. Tous les fabricants auront des nouveaux modèles dans l’année, Amazon en tête à la rentrée en remplacement de son Kindle vieillissant, Kobo renouvelle sa gamme, PocketBook a fait de même, Bookeen on verra si d’autres modèles. Le potentiel en Europe de l’Est et en Russie est très important avec l’absence d’Amazon.
    – on sent bien que la conversion en lecture couleur se fait pas avec les tablettes, morosité du livre enrichi, des livres jeunesse et illustrés, de la bande-dessinée, ça mord pas vraiment, pourtant ça devrait si c’était aussi formidable qu’on le dit. Les supports couleurs manquent encore, on va voir ce que fait Amazon avec Liquavista. Voilà, sans dogmatisme comme certains, des années que l’on chante les mêmes histoires, à l’arrivée de l’iPhone, puis de l’iPad maxi, puis de l’iPad mini. De plus en plus de livres électroniques, le marché du livre numérique n’existerait pas sans eux. On a dépassé le cap du million en France et c’est loin d’être fini 🙂

  17. Oui, ça fait que commencer… ça arrangerait bien beaucoup de gens que ça en reste là, mais non…

  18. Damien Fayolle says:

    Sans être parano il y a dans le domaine du livre numérique pas mal de faux frères…Je milite pour ma part à un engagement total de la part des auteurs et éditeurs pour les productions numériques sans regarder en arrière afin d’éviter les doubles discours certes très français, mais qui continuent à engraisser des intermédiaires au nom d’une navrante exception culturelle. Quant au libraires je crois qu’ils ont eu le temps de comprendre leur inutilités.

  19. Aldus says:

    Tu pointes en effet un point important. Un lobbying extrêmement puissant en cours pro-tablettes. Côté web et côté matériel, beaucoup d’argent distribué, beaucoup, beaucoup. Avec une reconfiguration du web à la clef que j’observe aussi avec inquiétude.

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