Un article sur deux traductions comparées de Dostoïevski m’a fait comprendre qu’il était possible de les remixer pour produire une traduction originale, bien sûr sans parler le moindre mot de russe, et d’autant que ni l’une ni l’autre ne me satisfait.

Version de Pierre Pascal, traduction à la française

« Cette pauvre Élisabeth était à ce point simple, abattue et épouvantée une fois pour toutes que l’idée ne lui vint même pas de lever les bras pour défendre son visage, bien que ce fût le geste le plus naturel à cet instant, puisque la hache était levée droit sur sa tête. […] Le coup tomba droit sur le crâne, du côté du tranchant, et coupa en deux toute la partie supérieure du front presque jusqu’au sommet du crâne. Elle s’écroula. »

Pierre Pascal
Pierre Pascal

Version d’André Markowicz, traduction à l’allemande

« Et, cette malheureuse Lizaveta, elle était tellement simple, tellement écrasée, à tout jamais terrorisée, qu’elle ne leva même pas la main pour se protéger le visage, même si c’était là, à cet instant, le geste le plus naturel et le plus indispensable, parce que la hache était levée tout droit devant son visage. […] Le coup lui arriva directement sur le crâne, avec le tranchant de la lame, et lui fendit tout de suite la partie supérieure du front, presque jusqu’au sommet. Elle s’effondra net. »

André Markowicz
André Markowicz

Version Crouzet, à la Crouzet

« Et, cette malheureuse Lizaveta, si simple, si écrasée, définitivement terrorisée, ne leva même pas la main pour se protéger le visage, geste pourtant naturel à cet instant : la hache se dressait tout droit devant elle. […] Le coup lui arriva directement sur le crâne. Le tranchant de la lame l’ouvrit en deux à partir du haut du front presque jusqu’au sommet. Elle s’effondra, net. »

Crouzet
Crouzet

Question : puis-je diffuser en Creative Commons cette nouvelle traduction ?

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8 comments

  1. Nom says:

    Un peu gonflé de retraduire sans parler russe 🙂
    Tu ne peux pas savoir où il y a liberté du traducteur, et où respect du style de l’auteur. Le mixage final n’est plus une traduction.

    Dans mon édition, traduction du russe par Doussia Ergaz :

    “Elle était si naïve, cette malheureuse Lisbeth, si hébétée et si terrorisée qu’elle n’esquissa même pas le geste machinal de lever le bras pour protéger son visage ; elle souleva seulement son bras gauche et le tendit vers l’assassin, comme pour l’écarter. La hache pénétra droit dans le crâne, fendit la partie supérieure de l’os frontal et atteignit presque l’occiput. Elle tomba tout d’une pièce ; Raskolnikov perdit complètement la tête, s’empara de son paquet, puis l’abandonna et se précipita dans le vestibule.”

  2. C’est fou comme ça varie d’une trad à l’autre… moi j’ai remixé parce que j’ai trouvé les deux trads officielles lourdingues… je vais pas m’amuser à refaire tout le texte 🙂

  3. Nom says:

    (Pour qui aurait quelques heures à perdre, ce qui serait amusant – et instructif – serait de proposer ce même fragment, comme les pastiches de Proust sur Flaubert, Saint-Simon, Balzac… : en gardant l’action et les faits, mais avec le style de différents grands auteurs.

    Non pas en cherchant la seule syntaxe particulière ou le vocabulaire de ces auteurs, mais aussi leur regard, leur vision d’une scène ou d’un personnage.

    Pas sûr que beaucoup de gens en soient capables, avec autant de génie que Proust. C’est un bon test pour savoir si l’on a vraiment lu un auteur, si l’on a retenu la musique et la vision particulières qui font son style.)

  4. Nom says:

    (On peut déjà imaginer cette scène écrite par Proust…
    Ici sans la beauté du style – pas la patience de me mettre sérieusement à l’exercice, mais avec sa tendance au développement interne, en caricaturant un peu :

    “Mais d’ailleurs elle n’esquissa pas le geste de se protéger le visage, soit parce que déjà l’hébétude de la mort la saisissant, lui fit perdre tout réflexe de résistance, soit parce que la naïveté, qu’elle avait eu depuis l’enfance, quand elle ne pouvait croire à la méchanceté des hommes, – elle n’avait pas fréquenté les salons de Saint-Petersbourg comme la duchesse de X, ni connu la rude vie des paysannes des contrées de … -, se conserva encore en elle jusque dans ces derniers instants, lui faisant douter d’une véritable intention de méchanceté chez son assassin, qui peut-être n’agissait ainsi que par cet esprit blagueur qu’il avait depuis ses années de régiment, soit encore que… ; ou bien, parce que… ; toujours est-il que…, quand enfin la hache tomba droit sur son crâne, fendant l’os jusqu’à l’occiput.
    Morte à jamais ? Qui peut le dire…” etc etc)

  5. Denis Couet says:

    André Markowicz a revendiqué une traduction collant au style dostoïevskien, sans chercher à l’enjoliver. Selon lui, Dostoïevski n’écrit pas “bien”, il y a souvent des passages très rugueux, des ruptures, etc. Je ne lis pas le russe et ne puis donc en juger. Mais je suis prêt à parier que les répétitions décomptées par Antidote, les “maladresses” d’expression et autres entorses au “français d’éditeur” sont voulues par Markowicz et reflètent fidèlement l’original russe. Rien d’allemand là-dedans…

  6. En effet, Denis Couet a raison, faut se méfier des corrections stylistiques d’Antidote. Fais le test avec Céline, Michaux ou Gailly, pour citer trois auteurs dont la littérature prend appui avant tout sur une écriture, plus que sur des histoires racontées, et tu verras probablement qu’Antidote les juge très mauvais stylistes.
    La répétition, contrairement à une idée reçue très en vogue dans l’édition parisienne, est l’une des figures de style les plus fortes et les plus marquantes de la littérature.
    Moi, directeur de collection, je ne traquerai pas les répétitions dans les manuscrits à l’aide d’Antidote.
    Moi, directeur de de collection, je me souviendrai qu’il est toujours possible, quand un mot est répété deux fois, de le répéter une troisième pour créer un effet chez le lecteur.
    Un style trop léger risque aussi de ne laisser aucune nourriture aux lecteurs, qui se rendent alors plus rapidement compte de l’indigence du propos… (je ne cite pas d’exemple, mais si vous en cherchez, regardez le top 10 des ventes de romans ces dernières années).

  7. J’ai fait des captures Antidote pour rire… j’ai écrit ce billet avant pour la question finale… à partir de quand il n’y a plus plagia ?

    Je n’ai rien contre les répétions quand elles participent au rythme. Je n’utilise antidote que pour prendre du recul sur un texte.

  8. Oui, et pour le recul, ça marche assez bien (déjà, simplement, parce que ça change la police du texte quand il est affiché dans la fenêtre Antidote, ça suffit pour créer la distance).

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