À Genève, j’ai visité un atelier d’artiste un peu particulier. Bourré de Mac, de caméras, de vidéo projecteurs. Les écrans remplis de lignes de code poussées par deux jeunes gars, Florian Pittet et Éric Morzier.

Florian a braqué une caméra sur moi, il a envoyé l’image sur l’écran, l’a projetée sur un cube, puis tout cela s’est mis à tourner, à clignoter, j’étais en train de danser. Tout a commencé dans le monde de la nuit. Avec des vidéos projecteurs montés sur rotules et reliés à des ordis. Désormais des capteurs réagissent aux moindres mouvements des spectateurs/acteurs.

Depuis des années, depuis toujours presque, je radote en disant que l’artiste contemporain doit être codeur, sinon rien. C’est fait. J’étais presque jaloux de les voir traduire leur inspiration en Python. Un « If Then Else » transformé en lumière et en musique.

Je me sens con derrière mes textes. Je les produis et les diffuse avec la technologie. Je suis dans le Send, mais les textes eux-mêmes ne sont pas code, ils ne diffèrent en rien des textes plus anciens. Avec IHL par exemple, j’ai expérimenté, sans me convaincre moi-même. Le texte reste attaché au temps long. Contrairement à la lumière et aux sons, il ne jaillit pas en nous d’un bloc. Il s’écoule mot à mot, sur un rythme lent, prétechnologique. Nous ne savons pas encore écrire du code qui génère du texte émotionnellement fort.

J’ai vu des animations de haïkus, de mots abandonnés au hasard, rien avec du lourd, de l’immersif. Le texte n’est alors qu’accessoire, publicitaire. Je ne dis pas que c’est impossible de faire autrement, je doute… en attendant que les IA nous succèdent.

Le texte entre par le cerveau et non par les pores de la peau. Et voilà peut-être pourquoi il ne se prête pas à l’interaction. Alors que Florian et Éric promènent partout dans le monde leurs installations, nous continuons à publier des livres, voire des blogs, avec des textes comme au bon vieux temps. Sommes-nous ringards ? Ou bloqués au pied d’une barrière infranchissable ?

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9 comments

  1. Comment peut-on dire que le texte ne se prête pas à l’interaction, alors que la littérature mondiale, ce sont des millions de textes en interaction ?

  2. Tu peux alors dire la même chose de la peinture, de la musique, de l’architecture et même de la choucroute. Toute oeuvre implique une interaction avec son spectateur et une interaction entre oeuvres. C’est pas de ça qu’il s’agit mais d’une interaction plus primale au sein même des oeuvres.
  • Thomas says:

    ActuaLitté a récemment publié un article qui parlait de la littérature et du code. Il y a eu un concours de slam http://m.actualitte.com/n/47306

  • Il s’agit d’un code, pas d’un texte généré dynamiquement à partir d’un code… comme les vidéos en exemple montre du son et des images générées par du code.

  • Exirel says:

    > Sommes-nous ringards ?

    Alors qu’il y a quelques années encore, personne n’aurait eu l’idée de prendre au sérieux un texte qui ne fasse pas au moins plusieurs feuillets publiés et disponibles en librairie.

    Le code permet de parler aux machines, qui en retour peuvent permettre de parler aux humains. Le texte permet, lui, de parler directement aux humains. Pourquoi avoir besoin d’une machine lorsque l’on parle déjà la même langue ?

    Bref, la question se pose-t-elle vraiment de cette façon ?

  • L’image aussi nous parle directement, le son aussi… et pourtant nous découvrons qu’avec le code nous pouvons lui faire parler autrement, et même plus intimement peut-être. C’est cette intimité que recherche souvent un auteur, alors rêver d’aller plus profond, plus loin, par des voies nouvelles, ça tente…

  • Exirel says:

    Nous sommes bien d’accord que c’est alléchant, et qu’avec un nouvel outil, c’est tout un champ des possible qu’il reste à explorer – étant moi-même développeur, je comprends parfaitement cela.

    Mais c’est cette remarque, cette approche, que je remets en question : pourquoi écrire un texte serait-il ringard ? En quoi l’interaction serait absolument nécessaire au travers de l’oeuvre ? En quoi cela la rend “meilleure” ?

    Pour moi, chaque oeuvre est intéressante, indépendamment des autres.

    Autre chose auquel je pense : en tant que développeur, je lis le code comme je lis un “texte”. C’est un langage dont je comprends le sens, qui me raconte une histoire. Je ne juge pas la qualité du code comme je juge de la qualité d’un livre, mais pour autant, l’expérience est similaire.

    Dès lors, si j’inverse la situation : moi, je me sens con, avec mon code, à m’exprimer avec si peu de vocabulaire, à ne pouvoir générer quoi que ce soit par moi-même : il me faut des sources, des textes de départ, des images, du son, etc ; je ne fais que du “remix” présenté d’une façon ou d’une autre. Je ne fais, finalement, que mettre en valeur ce qui existe déjà.

    Plutôt que la frustration du cloisonnement et de la différence, je me prends à rêver de la complémentarité, de la jointure entre les deux mondes, de la synergie des compétences et des idées.

    Ne serait-ce pas beaucoup plus positif ainsi ?

  • Je comprends ce que tu dis, je code et j’écris, et je partage cette expérience. La synergie peut sans doute être poussée plus loin pour provoquer des expériences nouvelles. C’est ça que j’interroge. Est-ce seulement possible? On n’est même pas au stade de se demander si c’est souhaitable.

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