Suis-je pessimiste ? J’ai plutôt fait preuve d’un excès d’optimisme durant les années 2000. Fin 2011, je suis revenu de mes six mois de déconnexion avec un regard différent sur la chose numérique. Plutôt que de prétendre, par un abus de volonté de puissance, que nous allons vers une nouvelle humanité, j’essaie désormais de regarder la réalité sociale.

Mon espoir, lui, n’a pas changé. Mais je suis souvent obligé de constater qu’il ne coïncide en rien avec les faits. Il ne suffit pas d’imaginer une belle théorie pour que les foules l’adoptent. Les foules font ce qu’elles veulent, elles inventent leur propre théorie.

Je n’ai jamais joué au futurologue. Je suis plutôt un auteur SF qu’un essayiste. J’ai décrit des possibilités avec l’envie qu’elles adviennent sans avoir aucune certitude ni sur le moment ni sur le lieu. Je constate que la plupart des acteurs du numérique confondent la SF avec la réalité. Nous avons tendance à généraliser ce qui est valable pour nous à l’humanité. Pire, nous tentons de l’imposer. Et chaque nouvelle vague de jeunes aficionados surgit avec le même travers.

De quel droit ? Nous ne sommes que des prétentieux. La sociologie et l’histoire exigent que nous nous intéressions aussi à la réalité du terrain. Nous ne pouvons pas nous enfermer dans un constructivisme dangereux, comme nous le faisons souvent avec le revenu de base. Des idées peuvent nous sembler géniales, mais si nos contemporains n’en veulent pas, elles restent des chimères, aussi belles soient-elles. Un jour viendra peut-être pour elles, mais cela n’a guère d’intérêt pour nous. Nous avons effectué un travail préparatoire en les mettant à jour, c’est tout. Ainsi marche l’humanité. Ératosthène pense la géographie terrestre avec 1800 ans d’avance sur les savants de la renaissance. Son œuvre n’a pas été inutile, il a eu raison avant tout le monde, mais son monde n’était pas prêt.

Je pense que la plupart de nos utopies n’auront pas aussi longtemps à attendre. Pour autant, elles ne sont pas toutes en train de se déployer autour de nous en ce moment même. Le Web apparut comme une promesse de décentralisation ne cesse de se centraliser. Les médias aussi. Et les blogueurs restent des marginaux. Avec certes un peu d’influence, mais presque à la mode ancienne des intellectuels. Rien ne neuf, sinon en pire, avec plus de puissance que jamais entre quelques mains.

Alors quand j’analyse le marché du livre et en tire des conséquences sur le comportement d’ensemble de mes contemporains, on peut m’accuser d’être inutilement alarmiste, c’est vrai par rapport à notre rêve, mais malheureusement pas en regard des faits. Je me borne à constater le décalage entre le rêve et la réalité.

J’ai d’ailleurs émis l’hypothèse que le marché du livre n’était plus indicateur pertinent de la curiosité sociale. Où regarder ? La topologie sans cesse plus concentrationnaire du Web ne va malheureusement pas dans un autre sens. De même que toutes les analyses des flux que je découvre au fil des études. Les riches deviennent plus riches. Et pourquoi ? Parce que nous diversifions de moins en moins nos dépenses. Nous donnons notre travail et notre confiance à un nombre d’acteurs toujours plus réduit. De la finance à la culture, nous assistons au même spectacle.

Oui, il existe une sphère non marchande. Nous y sommes en ce moment même sur ce blog. La vérité, quand je donne un texte gratuitement, il est moins lu qu’un texte payant. L’idée du non marchand est une de nos utopies, un privilège pensé par des fonctionnaires ou des rentiers, ou pseudo rentier comme moi. Les gens, dans leur grande majorité, préfèrent accroître la richesse des riches plutôt qu’aller renflouer un pauvre. Dans le livre ça donne, j’achète un best-seller plutôt qu’un texte dont personne ne parle, tant bien même il est gratuit.

Nous ne cessons de nous battre pour qu’existent d’autres possibilités. Nous devons persister. Un jour, ce travail aura un sens. Aujourd’hui, nous nous contentons de tracer des chemins empruntés par des charrettes et gardons nous de croire que nous travaillons au chantier d’une autoroute.

Si nous refusons de regarder la réalité, nous nous préparons de graves désillusions. Ou pire, par un effet terroriste de notre volonté de puissance, nous risquons d’agir en potentat. À vouloir le bien d’autrui, on finit souvent son tortionnaire.

Pour ma part, je me borne à donner à penser, même en contre, et que chacun construise son jardin et que tous ces jardins s’interconnectent. Personne ne doit se prétendre le grand organisateur de leur interconnexion.

Concentration du système bancaire américain

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6 comments

  1. Neil Jomunsi says:

    C’est vrai, tu as raison : personne ne doit s’ériger de façon autocratique en détenteur de la vérité du net. J’aime beaucoup la manière dont tu parles des jardins interconnectés, je trouve que c’est une très belle image qui me rappelle les rhizomes de Deleuze. On cherche forcément à convaincre quand on a une idée, c’est dans l’ordre des choses. Mais est-ce qu’une idée peut être suffisamment bonne en soi pour convaincre, ou faut-il la pousser un peu ? C’est une question que je me pose.

  2. De Lille says:

    La perception de la réalité est une interaction entre l’esprit et le corps. La madeleine de Proust. L’expérience du net est trop intellectuel, seuls ceux qui arrivent à la transformer en une expérience qui prends les tripes obtiennent une audience.La concentration est tout à fait naturelle mais elle toujours détruite car il a jamais d’unanimité sur les expériences esprit/corps de chacun

  3. calimaq says:

    Je suis du même avis que Neil : l’image des jardins connectés sans grand Jardinier est belle et intéressante.

    En ce moment en Équateur, le projet FLOK Society (Free Libre and Open Society) est en train d’essayer de penser la manière dont une telle interconnexion pourrait avoir lieu http://blog.p2pfoundation.net/michel-bauwens-on-the-flok-society-transition-project-in-ecuador-2/2014/02/12

    Il s’agit de réfléchir à l’articulation du logiciel libre, de l’open source, de l’open eaccess, de l’open data, de l’open design, de l’open manufacturing, dans tous les secteurs d’activités aussi bien culturels qu’industriels ou agricoles. Le groupe de travail du projet FLOK devrait publier ses premières productions d’ici à la fin de l’été. c’est quelque chose à mon sens qu’il faudra regarder de près.

    Je ne suis en revanche pas du tout d’accord avec ce que tu dis à propos du “non-marchand”. Ce n’est pas une utopie, mais la réalité de la production d’une part énorme des contenus sur Internet. Immense masse de textes, de photos, de vidéos mises en ligne chaque jour par les individus-créateurs, sans intention commerciale.

    Tout l’enjeu est d’éviter que ces masses aillent alimenter et renforcer les positions dominantes des grands acteurs concentrationnaires que tu dénonces, tout en réussissant à faire émerger des modes de financement pour renforcer cette sphère non-marchande. C’est tout l’enjeu de l’économie de la contribution dont parlent Stiegler, Bauwens, Aigrain, Yann Moulier-Boutang et bien d’autres.

    Sur le fond, je pense que nous sommes nombreux à être saisis d’inquiétudes et de découragement à propos de l’évolution d’Internet. Cela devrait contribuer à rapprocher les acteurs alternatifs qui ont eu jusqu’à présent parfois bien du mal à s’entendre.

    Pour connecter les jardins, il faut avant tout que les hommes se reconnectent…

  4. @Neil Je ne suis pas contre la militance. On peut se battre pour ses idées, en fait on doit les mettre en place… dans son jardin et espérer qu’elles prospèrent.

    @Callimaq justement le non-marchand dont tu parles pour moi est très marchand… ça me donne l’idée d’un billet sur le non-marchand asymétrique.

  5. Excuse moi Thierry, mais n’est ce pas un peu contradictoire de dire que “la longue traîne” doit être défendue sur le plan politique et de parler de dictature du Net en visant ceux qui proposent des alternatives s’exposant ainsi à des critiques.
    Et pour parler “alternative”, attention à la proposition de Calimaq qui reste sur un modèle “parasite” (demande de légalisation du piratage d’œuvres sans compensation réaliste pour les créateurs) qui se nourrit de la bête vivant du Droit d’Auteur. Si la Contribution Créative n’était pas une utopie, P. Aigrain et Calimaq répondrait à ma demande de détails sur le modèle, les fameux bénévoles,…!
    Le Partage Marchand est une proposition autonome économiquement (même génératrice de croissance sans puiser sur la Nature), donc je ne vois pas en quoi elle serait une dictature! En revanche, dire que “Le Net, c’est la copie”, c’est largement incomplet, car le Net c’est aussi le “lien” et un modèle marchand peut être envisagé sur ce lien…à moins que justement, des dictateurs nous impose un partage non marchand à tous et pour toutes les œuvres.

  6. @Laurent Je vois pas trop de quoi tu parles… Je ne critique pas ceux qui proposent des alternatives… chacun à le droit de s’essayer à un jardin. Je critiques ceux qui défendent la centralisation.

    On a un skype à programmer. J’ai un peu de temps cette semaine.

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