J’ai quitté hier les Alpes lumineuses pour la vallée, vitesse réduite, pic de pollution, j’ai plus tard contourné une Grenoble nauséeuse et malade, tout en écoutant à la radio les nouvelles d’un monde en train de devenir fou.

Depuis des années, je me plains d’un internet qui se centralise et des internautes qui n’y trouvent rien à redire. En parallèle, les gouvernements épris du désir de contrôle et de puissance suivent une trajectoire semblable. C’est une tendance lourde de notre temps. Nous allons vers plus de liberté et c’est inacceptable pour quelques-uns. Les acteurs de la dernière Grande Guerre finissent de s’éteindre et avec eux le souvenir réel de l’horreur. Alors tout pourrait recommencer.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les signes. De plus en plus de milliardaires dans le monde et de plus en plus de pauvres. Un écartèlement qui ne choque pas les premiers et qui donne des idées à des Poutine de rivaliser avec eux.

Nous vivons une transition. Face à la complexité grandissante de nos sociétés, deux stratégies se présentent.

  1. Embrasser le changement, basculer vers une autre civilisation, plus intelligente, plus coopérative, plus consciente.

  2. Refuser la métamorphose. Revenir à un état plus simple et plus contrôlable, c’est-à-dire soumettre les hommes, les réduire en soldats obéissants, et qui dit soldat implique inévitablement guerres.

Ces deux tendances se tiraillent. J’entends les partisans du scénario 2. Ils se présentent à nos élections. Ils tiennent d’immenses pays. Les partisans du scénario 1 sont innombrables mais invisibles, ni aux commandes ni milliardaires. Ils ont renoncé au vieux monde qui risque de les dévorer tout cru.

Internet est encore décentralisé dans sa structure, c’est les internautes qui le centralisent par leurs usages. Un internet décentralisé pourrait être l’arme pour empêcher le pire. Pour informer les peuples de la folie de leurs chefs, révéler les manipulations, montrer les mensonges. Mais à condition seulement que les hommes et les femmes ne se massent pas mécaniquement devant les mêmes écrans. La situation ne se présente pas bien.

N’accusons pas trop vite un Poutine. L’Europe est elle-même responsable d’avoir fait miroiter un rêve. De se vouloir grande puissance dans la cour des puissants. Le scénario 2 est à l’œuvre depuis longtemps, il n’a jamais cessé, il nous conduit inexorablement au désastre. Une Europe forte ne peut que rencontrer une Russie, une Chine, une Amérique fortes, et quand les forts jouent de leurs muscles, on sait comment ça se termine.

Le modèle centralisateur, le modèle de la puissance, est accidentogène. Quand il craque, c’est de toutes parts alors qu’une société décentralisée s’autorépare et absorbe les secousses.

Que pouvons-nous faire pour stopper la réaction en chaîne ? Comment alerter non pas les peuples mais chaque individu, peu importe son peuple. Comment réveiller les consciences ? Même en France, nous n’y parvenons pas. Ne prétendez pas que vous êtes conscients, qu’il existe telle ou telle communauté d’éveillés. Quand le carnage commencera, vous devrez rejoindre la résistance et il sera trop tard.

La crise survient aujourd’hui où internet ne fait plus peur à personne. Aujourd’hui où il suffit de censurer une poignée de sites pour éteindre le réseau. Ce n’est pas un hasard. Les coqs pensent pouvoir la jouer à l’ancienne, intox et désinformation. Inutile de nous plaindre. Nous les avons créés ces coqs en votant pour eux et en leur donnant une importance grisante. Mieux, nous avons créé des miroirs à leur échelle, des médias people ou des apps que plus personne n’évite. Désormais, les coqs sont ivres de nos louanges et plus rien ne les dessoulera sinon la mort. Voilà où mène la centralisation, cette sorte de déification de l’État, de l’entreprise, de l’homme.

J’ai cette impression que bientôt on se dira « On le savait et on n’a rien fait. » Mais que faire ? Tenter encore de connecter les isolés. De leur dire de ne pas abattre un chef pour en mettre aussitôt un autre à sa place. Je crois malheureusement que nous ne sommes pas plus prêts à transiter que les Grecs de l’époque d’Ératosthène.

« Crouzet est fou. Débile. Il ne comprend rien à la politique. » Si vous saviez combien j’aimerais que vous ayez raison. Parce que ma vie actuelle est plutôt agréable. La transition me fiche la frousse mais moins que le conservatisme, soit ce que nous avons déjà connu, autrement dit, le pire.

Mont-Blanc vu du sommet de Tovière, à Tignes

Mont-Blanc vu du sommet de Tovière, à Tignes

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10 comments

  1. Yep, tu es fou. Mais c’est mieux que d’être aveugle.

  2. Deuxième tentative, Thierry, pour commenter et te dire que ton assertion “de plus en plus de pauvres” n’est pas valable puisque selon le Courrier International “En vingt ans, le taux de personnes vivant sous le seuil d’extrême pauvreté, soit 1,25 dollar par jour, a diminué de moitié dans le monde” http://scheiro.tumblr.com/post/72781210800/en-vingt-ans-le-taux-de-personnes-vivant-sous-le Tu donnes ta source sur l’augmentation du nombre de milliardaires, mais tu le fais pas quand tu prétends que le nombre de pauvres a augmenté.

  3. Ces estimations du nombre de pauvres travaillent en valeur absolu. J’ai souvent écrit des articles où je critique cette approche. La richesse et la pauvreté sont relatives (cette façon de voir les choses s’inscrit dans la TRM de Laborde).

    Oui, en valeur absolu moins de gens vivent avec moins de 1,25$… Bill Gates se fait souvent l’écho de courbes encourageantes pour lui. Avec ces calculs, il suffirait de dévaluer pour éradiquer la pauvreté.

    Sur les pauvres, j’ai donné un peu de source là : http://blog.tcrouzet.com/2014/01/23/le-grand-siphonnage-des-biens-communs/

    Quand 85 personnes déteinnent autant de bien que 3,5 milliards d’autres, on peut pas dire qu’il y a moins de pauvres (dire que les 85 sont plus riches ne marche pas, sinon dans leur réthorique à eux).

    Autre article:
    http://blog.tcrouzet.com/2008/12/11/la-pyramide-ne-decolle-pas/

    On fait dire ce qu’on veut aux chiffres.

  4. Troisième tentative pour donner une réponse à ta réponse, Thierry et si ça ne marche pas j’abandonne : “Quand 85 personnes déteinnent autant de bien que 3,5 milliards d’autres, on peut pas dire qu’il y a moins de pauvres” C’est justement avec cette forme de raisonnements que je ne suis pas d’accord parce que tu confonds creusement des inégalités riches/pauvres et augmentation réelle, c’est-à-dire matérielle, de la pauvreté. Si tu compares tes revenus à ceux de Gates, tu es alors dans le plus terrible des dénuement, c’est vrai ! Mais tu ne peux pas prétendre que tu es pauvre, si tu t’en tiens aux critères objectifs de la pauvreté tels qu’ils ont été conçus pour estimer le nombre de pauvres. Parce qu’il faut bien un critère qui puisse être largement partagé et non pas des évaluations personnelles, basées sur un simple ressenti, sur des questions d’affectivités individuelles. http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2013/04/17/remarkable-declines-in-global-poverty-but-major-challenges-remain

  5. Je ne confonds rien du tout. Lis mon article de 2008, tout est très clairement expliqué. Aussi une définition possible de la pauvreté, bien plus sévère que celle communément retenue.

    Pour moi, c’est stupide de travailler en valeur absolue sur des choses qui concernent l’homme. Tu peux être contre le principe relativiste, mais alors c’est un débat philosophique qu’il faut engager, pas discuter des chiffres que tu n’interprètes pas comme moi, mais comme la banque mondiale, le FMI et tous les oligarques.

    La pauvreté est quelque chose qui se vit et qui se ressent aussi, au moins autant. Tu es pauvre quand tu marches à pied (et que tu l’as pas choisi) et que tout le monde roule en voiture, même si tu as de quoi te loger et te nourrir. La pauvreté, c’est voir ses choix existentiels se réduire. Et c’est techniquement ce qui se produit quand l’écart entre riches et pauvres augmente.

  6. Le seul moyen d’estimer le taux de pauvreté ou de richesse et la façon dont il est répartie sur cette planète, c’est de m’en remettre à un organisme de statistique officiel, parce que je n’ai aucun autre moyen d’y parvenir et de m’en faire ainsi une idée. Et que, contrairement à toi, je ne fais pas confiance à mes états d’âme, à des extrapolations personnelles fondées sur un sentiment ou un ressentiment. Si on me dit que 2+2=4, je l’admets parce que je ne sais pas comment le contester et qu’il me faut surtout un monde référentiel sur lequel m’appuyer qui me permettra de partager des idées. Si pour toi 2+2=5 et que pour une tierce personne 2+2=9, alors commencent à se poser de sérieux problèmes de compréhension mutuelle. Si tu contestes les chiffres de la BM, alors donnes m’en d’autres et explique-moi en quoi ils sont plus représentatifs. A l’inverse, certains pauvres sont rangés dans la classe des laissés pour compte, alors qu’eux mêmes n’en éprouvent pas le sentiment et ne se considèrent pas comme indigents. Peut-être que Jim Walton, classé 10e parmi les plus riches, est malheureux de se trouver au bas du tableau. Mais, ce n’est pas ça qui me semble faire problème, parce que, encore une fois, je ne discute pas d’un point de vue personnel. On parle ici de généralité, n’est-ce pas ?

  7. C’est pas une histoire d’état d’âme… c’est la même chose que la relativité en physique, à un moment donné les repaires absolus ne marchent plus. Tu raisonnes en newtonnien, c’est tout. Les mêmes chiffres peuvent être analysés sous deux perspectives différentes. En valeur absolu, il y a moins de pauvres (et c’est faux cf mon papier de 2008 en nombre, ce n’est vrai qu’en pourcentage), en valeur relative la pauvreté augmente parce que le pouvoir d’achat relatif diminue (te faut lire Laborde pour comprendre tout ça). Donc 1.25$ ça ne veut rien dire, à chaque instant cette valeur varie dans un monde relativiste.

  8. Bon, Thierry, tu me dis que le pouvoir d’achat diminue, mais selon l’étude de la Banque mondiale, les revenus moyens des personnes en situation d’extrême pauvreté dans le monde ont progressé et convergent progressivement vers le seuil de 1,25 dollar par jour. Ils se situaient en effet à 0,87 dollar par habitant et par jour en 2010, contre 0,74 dollar seulement en 1981 (en dollars de 2005 à parité de pouvoir d’achat). Par ailleurs, le nombre de personnes vivant sous le seuil d’extrême pauvreté dans le monde s’est réduit de 1,9 à un peu moins de 1,3 milliard entre 1981 et 2008. Une évolution d’autant plus positive que dans le même temps la population mondiale s’est accrue. Il n’est pourtant pas question ici de taux, de pourcentages. Inutile de faire appel à Newton, ou à une autorité quelconque pour comprendre ça, non ? Ce qui fait que le taux [ici il est question de taux] d’extrême pauvreté a été réduit de moitié : 22,4 % de la population mondiale vit aujourd’hui avec moins de 1,25 dollar par jour contre 52,2 % au début des années 1980. http://www.inegalites.fr/spip.php?article381 Si tu n’arrives pas à admettre cette réalité, je ne vois pas ce que je peux faire de mieux pour te faire réaliser que tu es dans l’erreur en affirmant le contraire.

  9. Tu continues à parler en newtonien, que veux-tu que je te dise. Le pouvoir d’achat doit s’estimer en % de la masse monétaire globale, c’est la seule manière de quitter les repaires arbitraires… la compensation est impossible par tout autre mode de calcul. Combien de % de la masse monétaire vaut la baguette en 1981, combien elle vaut aujourd’hui. Avec cette méthode, Laborde montre que le pouvoir d’achat a été plus que divisé par deux.

    Tu me parles de données expliquées par les gens heureux du monde tel qu’il est. Par ceux qui fabriquent de la monnaie. Cherche un peu à comprendre qu’il existe une autre façon de voir le monde et tu verras que bien des idées reçues s’écrouleront.

  10. Tu continues à parler en newtonien, que veux-tu que je te dise. Le pouvoir d’achat doit s’estimer en % de la masse monétaire globale, c’est la seule manière de quitter les repaires arbitraires… la compensation est impossible par tout autre mode de calcul. Combien de % de la masse monétaire vaut la baguette en 1981, combien elle vaut aujourd’hui. Avec cette méthode, Laborde montre que le pouvoir d’achat a été plus que divisé par deux.

    C’est la première fois qu’on me fait remarquer que je parle en “newtonien”, ce qui me fait sourire, d’autant plus que je ne sais pas ce que cela implique. Par ailleurs, croire qu’il existe des repères non arbitraires, me laisse vraiment songeur. Encore quelques échanges avec toi, et je sens qu’on va en passer par la théorie des cordes pour savoir si la pauvreté augmente ou diminue sur cette putain de planète.

    Laborde est un ou une parfait(e) inconnue pour moi et Google ne me donne aucune indications sur ses travaux obscurs. Il me faudrait un lien pour savoir de quoi il s’agit parce que je ne comprends pas en quoi le coût de la baguette française en 1981 vs. la masse monétaire globale viendrait mettre à mal les calculs statistiques de la Banque mondiale. Mais bon… Admettons.

    Et, de toute façon, qu’on donne les résultats du classement des universités fait par Shanghai ou le classement PISA, le taux de particules fine dans l’atmosphère marseillaise, la quantité de viande de cheval dans les sauces bolognaises, l’incidence, ou plutôt la non-incidence, du maïs transgénique sur les organismes des rats de laboratoire, on trouvera toujours quelqu’un pour remettre en cause ces informations et nous dire que non, il ne faut rien en croire, car on se fait manipuler, que les Twin Towers ont été pulvérisées par la CIA et le Mossad, que ceci, que cela, etc…

    J’avais arrêté de commenter sur les blogs, il y a bien longtemps déjà, particulièrement, pour ces raisons là, car mis à part le plaisir de constater que les vielles recettes de la rhétoriques restent encore et implicitement valables, je ne vois pas en quoi d’autre ce genre d’exercices peuvent être bénéfiques. Désolé de t’avoir fait perdre ton temps, Thierry.

    Tu n’auras pas réussi à me convaincre, je continuerai à croire — parce qu’il s’agit bien de croyance étant donné que je n’ai aucune preuves tangibles à ce sujet, sinon celles fournies par les médias — que la pauvreté a reculé au cours des ces dernières années. De ton côté, tu continueras à croire l’inverse, parce que tu espères que ça te dédouanera de la culpabilité ressentie vis-à-vis des damnés de la terre, alors que tu redescendais béa d’un séjour aux sports d’hiver. En tout cas, passe un bon week-end.

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