J’ai appris à mes dépens que les alertes, les alarmes, les pop-ups, les pastilles, tous ces messages qui jaillissent dans mon champ visuel sans que je les sollicite, me sont nocifs.

Lors de ma déconnexion en 2011, j’ai compris que leur irruption continuelle brisait la continuité du temps, m’empêchait de m’immerger dans le temps long propice à la rêverie, à l’invention et à la créativité.

J’étais pourtant prévenu. J’ai toujours refusé de porter une montre, parce que regarder l’heure est une façon de m’arracher à mon temps personnel pour m’introduire dans un temps abstrait qui n’appartient à personne. J’ai toujours utilisé le moins possible les horloges et les réveils. Je ne veux pas qu’ils m’imposent leur continuum.

Alors quand Apple propose une montre 2.0, je prends peur. Parce que je sais pouvoir être tenté, mais surtout parce que des millions de gens se laisseront tenter et, sous prétexte d’accéder à plus d’informations tout de suite, se perdront dans un bruit de fond insignifiant.

Toute nouvelle technologie implique une discipline d’usage, mais comment mettre à distance son propre poignet ? Une montre est une sorte de menotte, une montre connectée, c’est une menotte attachée au mur d’une prison. Aucun message n’est assez urgent à mon sens pour qu’il me saute dessus comme un mort de faim. Tout ça peut attendre, et pas très longtemps, puisque tout est déjà sur mon ordi, sur mon smartphone, sur ma tablette. Presque déjà trop proche, trop tentant.

Quand je dis ne jamais porter de montre, c’est faux, j’en mets une lorsque je fais du sport, essentiellement pour connaître mon rythme cardiaque et mon temps d’entraînement. Je sais déjà que la montre d’Apple sera très tentante pour ce seul usage. Avec déjà la promesse de mesurer l’activité physique durant toute la journée. Je suis un fan de stats, je vais jouer et un usage en entraînera d’autres et produira un environnement carcéral.

Suis-je faible ? Je pense au contraire disposer d’une volonté assez puissante, mais quand on agite à longueur de temps une carotte devant la gueule d’un âne il finit par la croquer. C’est ce qu’explique merveilleusement Le test du Marshmallow. Même un Yogi peut finir par craquer. La montre d’Apple, c’est un Mashmallow attaché au poignet d’un enfant. Qu’il le croque, une autre friandise tout aussi appétissante apparaît. Que devient alors la vie ? Quel intérêt présente-t-elle ? Ne sommes-nous pas en train de nous enchaîner chaque jour davantage ?

J’ai bien peur que oui quand j’observe la démultiplication du mimétisme, l’incapacité des idées neuves à se frayer un chemin vers le grand public quand les produits bassement consuméristes y parviennent sans difficulté. Le succès des menottes numériques en tout genre, c’est un symbole de plus de notre décadence.

Et arrêtez de me dire que la décadence est un concept réactionnaire et de droite. Toutes les civilisations entrent un jour en décadence, je le sais suffisamment pour avoir étudié durant des années la fin de la Grèce. Et c’est tout simplement ce qui nous arrive peut-être. Dans ces conditions, il vaut mieux prévenir un mal imaginaire que l’ignorer s’il s’avérait réel et curable.

Je suis sûr que vous pensez que je suis un décadent (oui, le mot à deux usages). Pour moi, les décadents sont plutôt les conservateurs qui refusent de retirer leurs œillères.

Apple Watch
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1 comment

  1. Joneskind says:

    “J’ai toujours refusé de porter une montre, parce que regarder l’heure est une façon de m’arracher à mon temps personnel pour m’introduire dans un temps abstrait qui n’appartient à personne. ”

    J’aime beaucoup cette manière de voir les choses. Je la partage tout à fait. Ce qui est intéressant c’est qu’elle exprime parfaitement la dimension aliénante de la technologie, quelque forme qu’elle puisse prendre. Chaque découverte technologique nous fait toujours renoncer à quelque chose. On renonce par exemple à la liberté du chasseur cueilleur en découvrant l’agriculture. On renonce au nomadisme en découvrant le feu etc…

    Bien sûr, voilà certainement des sacrifices qui d’une manière ou d’une autre nous ont aussi libérés d’entraves plus importantes – le but étant toujours d’éloigner la mort.

    L’ Apple Watch, ou n’importe quelle autre montre connectée, n’y échappe pas. Quelque part la smartwatch est une prothèse de plus, un équipement dont on ne saura bientôt plus se passer si elle remplie correctement son rôle d’assistant médical et sportif. Elle nous éloigne donc encore un peu plus de notre condition animale et de sa liberté primitive. Et c’est quelque chose de vertigineux.

    On est sans doute l’une des premières générations à apprendre à changer de nature au gré des innovations technologiques. On vit presque dans une révolution technologique perpétuelle. Et à chaque révolution, il faut faire table rase de ce que nous étions.

    Peut-être que cet appétit pour le changement vient d’un mal plus profond. On a une conscience de plus en plus grande de nos imperfections, de nos défauts, de nos erreurs, des ravages de notre présence sur la planète, et malgré tout on est globalement incapable de changer. Je pense que le monde attend la technologie qui va l’aider à devenir meilleur, mais qu’il n’attend plus rien de lui-même. C’est sans doute là que s’épanouie notre décadence.

    “Pour moi, les décadents sont plutôt les conservateurs qui refusent de retirer leurs œillères.”

    Oui. La décadence c’est l’inertie.

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