Méfiance croissante à l’égard des militants du revenu de base

Une belle idée peut être dangereuse. On ne devrait jamais oublier ce fait quand on se hasarde en politique. J’ai l’impression que cette histoire se rejoue sous mes yeux avec le revenu de base.

Belle idée, s’il en est. Accorder à chacun un revenu inconditionnel de la naissance à la mort. Trop belle pour certains qui s’y opposent au nom de l’autonomie. Selon eux, trop de prise en charge enfermerait les gens dans la dépendance et les priverait d’initiative. Parfois je me sens plus proche des défenseurs de ce point de vue que de celui de certains des militants du revenu de base. C’est en soi assez inquiétant. Se sentir plus d’affinité pour ses adversaires politiques que pour ses amis.

Pour moi, le revenu de base serait une mesure de dignité, une extension de l’égalité en droit, un socle monétaire minimal accordé à chacun, socle qu’il est bien difficile d’atteindre dans d’autres domaines puisque nous naissons inégaux en beauté, en intelligence, en santé, en vitalité, en rêve, en ambition… autant de différences parfois amplifiées par le lieu et le milieu de notre naissance, parfois il est vrai atténuées, ce qui dans tous les cas nous amène à devenir un et irréductible.

Cette merveilleuse diversité humaine nous garantit des rencontres étonnantes. Le revenu de base serait un levier pour augmenter la diversité, donner à plus de gens les moyens de gagner un surplus de liberté, diminuer le mimétisme… et paradoxalement augmenter les initiatives individuelles, ce que semblent démontrer les premières expérimentations.

Mais je prends peur quand je découvre que de nombreux militants pour un revenu de base défendent en fait le salaire à vie (SAV), cette idée de Bernard Friot selon laquelle nous toucherions un salaire à partir de 18 ans, modulé selon nos compétences, avec un facteur max fixé entre le salaire minimal et le salaire maximal.

Même si le SAV entrait en vigueur en France, je m’exilerais immédiatement. Parmi nos différences, et non des moindres, il existe une grande diversité d’envie, d’ambition, de volonté de puissance. La conquête de l’argent est souvent un moyen de les canaliser. Souvent même de réduire le niveau de violence dans une société. Enlevez la possibilité de surperformer financièrement et vous orientez ce flux de pulsions vers la conquête du pouvoir. Ce phénomène s’est produit dans toutes les sociétés totalitaires qui avaient plus ou moins écarté les capacités d’enrichissement individuel.

Qu’il existe des riches n’est pas une mauvaise chose. C’est quand l’écart entre pauvres et riches devient odieux qu’il faut s’alarmer. Quand la société se coupe en deux. Le revenu de base est une mesure pour élever le seuil inférieur, pas pour canaliser vers le seul pouvoir les rêves des ambitieux.

Le SAV contient en germe le totalitarisme. Des tranches de salaire en fonction des compétences. Mais qui décide ? Qui fixe les critères ? Même si les décideurs sont tirés au sort on peut douter de leur bonne foi. La volonté de puissance se glissera partout. Tout le monde sera surveillé au-delà du raisonnable, car il ne faudrait pas que nous nous enrichissions dans le secret.

Je ne veux pas d’une telle société, je ne veux pas d’un revenu de base à n’importe quel prix. Parce qu’il n’est déjà pas difficile d’imaginer qui pourrait être tenté par l’idée.

  1. Les néocommunistes.
    1. Les nationalistes populistes prêts à acheter les électeurs.
    2. Les capitalistes qui voient diminuer le nombre de leurs clients et voudraient relancer la croissance (une simple variation du fordisme).

En conséquence, il me paraît vital de cesser de défendre une idée œcuménique du revenu de base. Je n’ai pas envie de me retrouver dans le camp des dictateurs sous prétexte qu’un jour j’aurais défendu une idée portant le même nom que la leur. Je n’ai rien en commun avec tous ces gens.

Pour commencer, je ne suis pas un constructiviste. Je n’ai pas un plan pour la société de demain. Je me dis juste qu’avec davantage de dignité, avec un nouveau droit fondamental, celui d’un revenu indéfectible, on ouvre de nouvelles possibilités. Qu’est-ce qui en découlera je n’en sais rien, je ne veux pas le savoir. Je me place sur le terrain de l’éthique.

C’est de cette position que je condamne le privilège des banquiers à fabriquer de la monnaie. Que je voudrais que nous nous partagions ce droit… ce qui nous amènerait mécaniquement à un revenu de base.

Je ne suis pas en même temps en train de régler le problème du capitalisme. Le SAV engendrerait un capitalisme du pouvoir. Chaque chose en son temps. Donnons-nous un nouveau droit et soyons sûrs que plus rien dès lors ne sera comme avant.

Si les choses restent floues dans l’esprit des militants, si la confusion volontaire se maintient dans le but d’accroître la portée du mouvement, j’éviterai à l’avenir de parler du revenu de base, et surtout de m’en revendiquer. J’ai l’impression d’assister au parasitage d’une idée neuve par les idéologies qui ont déjà prouvé leur inefficacité, non pas parce qu’elles ont été mal appliquées, mais parce qu’elles ne prennent pas en compte notre psychologie la plus élémentaire.

La base, c'est un chemin.

La base, c’est un chemin.

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9 comments

  1. Toujours un plaisir de te lire ! Attention tout de même de ne pas te revendiquer de “l’étique”, qui te réduit à bien peu de choses, mais de “l’éthique”, qui me semble un domaine plus intéressant 😉

  2. Merci à vous deux 😉

  3. Isabelle says:

    Bonjour Thierry

    La titre de votre article me gêne sur le “des militants”, qui semble généralisé à tous les militants du revenu de base.
    Pour ma part, militante active au sein du MFRB, je partage totalement votre point de vue concernant le salaire à vie. Dans notre groupe local (Lille), il n’y a aucune ambiguïté sur le sujet non plus. Je suis donc perplexe. De quels militants parlez-vous ?
    J’aurais préféré un titre comme “Ne confondez pas salaire à vie avec revenu de base” ou quelque chose d’aussi explicite.
    Merci de m’éclairer.
    Isabelle

  4. Des militants oui, heureusement pas tous… mais je crois que le MFRB se réunit en ce moment pour discuter de tout ça. J’espère qu’une position claire sera retenue.

  5. La politique est trop souvent envisagée comme un “pour ou contre” et bien entendu ceux qui cherchent le pouvoir jouent là-dessus car cela permet d’éviter le débat sur le “comment” qui est bien plus important car, c’est bien connu, “le diable se cache dans les détails”…

    Cela vaut aussi pour le revenu de base.

    Déjà, il faudrait distinguer “revenu” de “salaire”, car le second est lié à un asservissement par le travail dans une relation capitaliste, que ce capitalisme soit “privé” ou “étatique”…

    Donc c’est bien de “revenu universel” et inconditionnel qu’il faut parler, justement pour abolir ou réduire fortement le salariat, dans une logique d’émancipation, et surtout pas de “salaire à vie” qui au contraire est propice à des dérives totalitaires.

    Les bénéficiaires d’un revenu universel et inconditionnels garderaient la liberté de le compléter par des revenus salariaux ou autres s’ils estiment en avoir besoin…

    Quant à fixer un revenu maximal, je suis pour car lorsque l’écart se creuse trop, le revenu de base n’a plus de sens, il retrouve le caractère humiliant d’un “minimum social”…

  6. Orneon says:

    Je t’apprécie beaucoup Thierry, j’apprécie nombre de tes articles et j’ai toujours apprécié nos échanges, à l’Université du Revenu de Base ou à Montpellier, mais hélas, tout ton article se porte sur un détail du salaire à vie que tu as mal compris, ce qui du coup porte à la confusion, en plus d’enlever l’essence de tout l’article.

    Le salaire à vie n’est pas basé sur les compétences, mais sur la qualification personnelle. Cela change tout.

  7. Ce sont des inquiétudes légitimes, mais exprimées de manière confuses. On ne saisit pas bien le lien entre le revenu de base et le totalitarisme, sauf à se référer à ce qui s’est passé en Europe de l’Est, à une autre époque où le système technique était encore celui de l’industrie de masse.
    Je crois que pour anticiper les effets d’un revenu de base, il faut analyser les comportements réels de ceux qui bénéficient d’un revenu sans être obligés de travailler, en l’occurrence les retraités et autres pensionnés.
    D’autre part, l’existence d’un revenu de base, nécessairement modeste, n’empêche aucunement qu’il y ait aussi des travaux rémunérés, des entreprises, et ne suppose aucunement l’appropriation collective des moyens de production.
    Enfin, il faudrait inclure dans le paysage les monnaies complémentaires et être plus explicites sur la fin du monopole de création de monnaie par les banques. Il faut bien que la monnaie soit crée quelque part, où ?

  8. toto says:

    ” La conquête de l’argent est souvent un moyen de les canaliser. Souvent même de réduire le niveau de violence dans une société. ”
    pardon mais t’avais pris quoi avant d’écrire ca ?
    (oui, je sors)

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