Nous maîtrisons l’écriture matricielle sur nos blogs, c’est-à-dire le tramage de billets qui, pris ensemble, forment une œuvre. Nous pouvons ainsi nous lancer dans des inventaires du monde, sorte de listes à la Perec, mais je n’ai jamais réussi à écrire une histoire suivie avec cette méthode.

Quand je dis écrire, c’est publier un jour sans savoir de quoi la suite sera faite, un peu comme je m’y suis amusé avec mon twiller, mais de telle façon qu’une histoire avance, avec l’objectif rêvé qu’elle soit aussi intelligible dans le désordre.

  1. Le blog facilite l’écriture tramée parce que les CMS ont orienté son histoire dans cette direction (permalien, tags, catégories, une en forme de sommaire…).
  2. La confiscation du mode rouleau par les réseaux sociaux a fait de chaque billet des solitaires hors de leur contexte de production (la trame est leur seul lien avec l’ensemble).

En redessinant cet automne mon blog pour réinventer le rouleau, ces choses me sont devenues de plus en plus claires. L’expérience Clitoria, texte que j’ai aimé écrire mais dont la publication a posteriori sur le blog m’a indifféré, m’a fait sentir avec une nouvelle force ce que j’aime écrire en ligne et qui, à mon sens, est propre à cette écriture.

  1. Tu écris, tu publies (le Send).
  2. Tu écoutes les réactions et ça influence ce que tu écris le lendemain (la cyborisation).
  3. Le rouleau donne l’idée de l’ensemble de l’œuvre mais chaque fragment doit être autonome (linéraire/non-linéaire).
  4. Si un jour l’œuvre finit dans un livre, c’est comme projection dans une métaphore ancienne, donc en se glissant dans un costume trop étroit pour elle (la réduction).

Conclusion, si je veux écrire une histoire, elle doit être compatible avec ce cahier des charges. Une vieille idée, tournée et retournée, s’est peu à peu imposée.

  • Titre : Une minute (qui a changé l’histoire de l’humanité).
  • Narration : raconter 365 fois la même minute vécue par 365 personnages différents.
  • Publication : Une minute par jour durant un an.
  • Trame : C’est l’instant décisif où nous apprenons que nous ne sommes plus seuls dans l’univers… et où nous envisageons toutes les options, même les pires.

Ce sera donc un texte romanesque et philosophique, scientifiques et politique, pour traiter d’un sujet auquel je pense depuis l’enfance, et qui, avec la découverte chaque jour d’une nouvelle exoplanète, finira par se produire. Alors autant s’y préparer par la fiction, une sorte de 24H Chrono compressé et répété, chaque fois sous un angle différent, pour que toute la complexité de la situation apparaissent peu à peu.

J’aimerais publier à partir du premier janvier 2015 pour finir le 31 décembre suivant (et si je commence plus tard, c’est pas grave). Je n’écris ce billet que pour me donner du courage et m’engager.

PS : Je développe la réflexion théorique esquissée dans ce billet dans La mécanique du texte.

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7 comments

  1. Aurel. says:

    Idée très intéressante.

    Je me situe en dehors du roman et de la fiction, et suis particulièrement attentif au caractère performatif de l’écrit. est-ce que tu aurait des liens concernant le rapport éventuel entre une écriture en flux et une pensée autre que liquide, qui ne s’accroche à rien autrement qu’en débordant, et ne peut que moyennant un effort déraisonnable explorer les altitudes qui seraient accessibles par une écriture plus maturée, structurée ? Dit autrement, existe-il des études sur l’impact en terme de performatitivé d’une pensée liquide parallèle vs une pensée rigide individuelle ?

  2. On peut être performatif dans le roman comme en dehors, pour moi c’est un coup dedans un coup dehors, et le blog est en général toujours en dehors et systématiquement performatif selon moi, même si la contrainte n’est pas toujours explicite.

    Ne suis pas sûr de comprendre la suite de ton com. Qu’une pensée soit rédige ou non n’a aucun lien avec le fait qu’elle soit collective ou non (les totalitarismes étaient rigides et collectifs).

  3. Aurel. says:

    Effectivement, je n’ai pas été clair. Par “performatif”, j’entendais l’attribut d’un écrit facilitant la réception de l’idée qui s’y trouve, alors même que le potentiel disruptif de l’idée en question s’oppose ontologiquement à cet accueil par le lecteur. Une capacité à vaincre localement la résistance au changement, en quelque sorte.

    Si je reformule donc: j’ai l’intuition que l’émergence d’idées disruptives n’est pas vraiment un problème pour qui y est attentif – et surtout elle est hors de propos de ce commentaire. Par contre, la transmissibilité de ces idées (leur caractère performatif, donc) me semble d’autant plus limitée qu’elles sont exposées aux critiques par les paires très précocement, c’est à dire sans avoir préalablement été structurée, mûrie avec attention. Incomprises car encore obscures et désarticulées, elles ont peu de chance de survivre dans des communautés homophiles et narcissiques telle qu’on les connaît en ligne.

    Sur la base de cette intuition, j’ai tendance à penser qu’une écriture en flux, qui rend visible le processus de maturation/structuration d’une idée, rend donc également cette dernière d’autant plus vulnérable qu’elle est disruptive, et qu’au même qu’une telle écriture favorise une pensée liquide (ie. fluide, mais du moindre effort) ainsi que le conservatisme ontologiquement porté par cette dernière?

    Si c’est le cas, je pense qu’il y a là un lien entre l’évolution de l’écriture permise (imposée?) par la nature même du web, et la réalisation de son potentiel dystopique. Ce dernier découlant non pas tant du fait que les idées disruptives sont noyées dans un flux hypnotisant, mais plutôt de celui qu’elles meurent d’avoir été exposées trop précocement. Le web serait donc, pour l’instant en tout cas, un outil incapacitant, alors que l’extension de possibilité qu’il permet nécessiterait plutôt une extension de conscience.

    Le discours de la méthode par exemple me semble difficile à accoucher dans une version flux. Pourtant, son influence sur notre occident est considérable.

    C’est du chinois, ou bien? ^^

  4. Olm-e says:

    Excellent, impatient de lire ceci au fur et à mesure, tant cette approche du numérique par l’écriture que le sujet choisi me sont cher …
    Nous manquons de bonne science-fiction, et la question de cette rencontre cosmique se pose effectivement de plus en plus alors qu’elle est comme invisible dans la dystopie généralisée.

  5. Olm-e says:

    aussi : sur la question de la confiscation de la contextualisation des posts par les silos : certains réagissent pratiquement et remettent en place des protocoles pour permettre la syndication entre les auteurs sur leur propres plateforme, en intégrant les métadonnées permettant cette contextualisation décentralisée … à voir :
    https://indiewebcamp.com/h-entry
    https://indiewebcamp.com/indiemark

  6. @Olm-e J’utilise h-entry pour tagger mes posts… je dois être au level 2/3… intéressante approche, je creuse dès que j’ai du temps.

    @Aurel J’ai plus ou moins défendu la même idée dans ce billet de 2009:
    http://blog.tcrouzet.com/2009/11/09/les-integristes-de-la-transparence/
    C’est parce que cette écriture est “dangereuse” pour l’auteur qu’elle est intéressante… et si ça ne marche pas, ce n’est pas bien grave… je crois que la nouveauté littéraire ne peut venir qu’avec de nouvelles méthodes de travail.

  7. Aurel. says:

    Oui, c’est assez proche en effet. Quoiqu’il en soit, c’est en tout cas une belle expérimentation et je me réjouis de te lire.

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