À l’occasion d’une conférence, je me fais payer une petite escapade viennoise. Des avantages d’avoir du temps et d’être écrivain. Il faut bien parfois en tirer quelques bénéfices. Non, je ne me plains pas. Rien n’a plus de prix que le temps.

Comme toujours quand je prends l’avion, je lis Proust. C’est devenu un rituel, même si Proust me parle de moins en moins. Au départ de Montpellier, je replonge dans le célèbre passage théorique au début du Temps retrouvé, une merveille stylistique, qui philosophiquement me donne désormais la gerbe.

De sorte que ce que l’être par trois et quatre fois ressuscité en moi venait de goûter, c’était peut-être bien des fragments d’existence soustraits au temps, mais cette contemplation, quoique d’éternité, était fugitive. Et pourtant je sentais que le plaisir qu’elle m’avait donné à de rares intervalles dans ma vie était le seul qui fût fécond et véritable.

C’est un aveu assez épouvantable. Ne jouir de la vie que lors des brefs moments de réminiscence. L’Airbus venait de quitter le tarmac, une ligne rouge marquait l’est, les lumières des villes dessinaient les étangs et la mer… J’avais cessé de lire Proust, la vie frappait au hublot, elle me montrait combien en chaque seconde elle est sublime.

Proust n’est qu’un fidèle de Schopenhauer. Dans la quête impossible des essences, des invariants éternels, de la beauté en soi. À cause de lui, je suis entré en philosophie par cette porte avant de mesurer combien elle était étroite, adossée aux religions du livre, à tous les obscurantismes préscientifiques et les mythes esthétiques de la renaissance.

Je pars en voyage en des lieux sans mémoire pour moi, ou presque, je ne suis allé qu’une fois à Vienne, à la recherche du temps présent, d’un air qui serait propre à la seconde et qui jamais ne se reproduira et que pourtant j’aurais peut-être la chance d’éprouver, de photographier, d’écrire.

Qu’une chose m’en rappelle une autre, je ne laisse pas mon cerveau se griser de cette sensation, brève comme le remarque Proust, parfois sublime, oui, toujours douloureuse, car pour la brève illusion d’éternité elle nous plonge en suite dans notre vulgaire matérialité.

Je préfère surfer ma propre matière et celle du monde. Regarder ces nuages qui par les baies vitrées de Roissy Charles de Gaulle évoquent toutes les formes déjà inventées par l’évolution et préfigurent celles de demain. J’observe les avions qui se rangent, ceux qui partent. Je croise le regard des autres passagers en transit. Je lis leurs histoires, leurs désirs, leurs rêves.

La philosophie viciée de Proust lui a dicté une grande œuvre : il avait la croyance de quelque chose qui surpasse le temps dans une dimension esthétique transcendante. Je n’ai pas cette illusion. L’écriture pour moi renvoie au réel le plus immédiat. C’est une expérience existentielle, à laquelle je ne veux accorder aucun extraordinaire.

Quand je dévale une piste en ski, je suis aussi heureux que quand j’écris. Je ne crois pas qu’il existe d’expérience supérieure. L’écriture est un moyen pour moi de quêter l’extraordinaire dans chaque instant. C’est mon télescope, mon microscope, mon prisme à décomposer la réalité en ses atomes. Pas question de placer au-dessus de cette accumulation de riens un pontife quelconque, même nommé art. Parce qu’ensuite au nom de cette puissance, d’autres réclament un trône et exigent de nous des courbettes et bientôt des services.

Décollage Montpellier.

Décollage Montpellier.

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8 comments

  1. goofy says:

    fragments d’existance
    > existence

    Parce qu’en suite
    > ensuite

  2. Nom says:

    “d’un air”
    Proust a déjà répondu :
    “Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
    Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort.”

  3. Pour moi il ne répond pas, jamais, il ne cesse de s’enfoncer dans l’idéalisme. Le temps retrouvé est un manifeste idéaliste. Rien que dans le vocabulaire utilisé.

  4. Nom says:

    Proust aurait tout donné pour sentir l’odeur d’un pommier en fleurs. Il ne pouvait plus aller en Normandie à cause de son asthme.
    Il ne faut pas en faire un ennemi des sensations vivantes et de la vraie vie.
    L’amour pour Albertine, c’est la célébration de l’amour pour la jeune bacchante, la jeune sportive aperçue sur la plage, c’est la célébration de l’anti-intellectualisme :
    “la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf”.
    (Dans la vraie vie de Proust, l’amour pour un jeune chauffeur / aviateur)

  5. Nom says:

    “Jamais je n’avais caressé l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander d’ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l’amour des camps, la fraternité du voyage”
    … “rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec ; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l’obscurité de la voiture, j’approchais du clair de lune pour la mieux voir”

  6. Nom says:

    Dans ton texte, le malentendu c’est qu’il y a loin de :
    “le seul qui fût fécond et véritable”
    à : “Ne jouir de la vie que…”
    Si Proust est tant aimé, c’est pour son hypersensibilité qui agrandit et multiplie le monde, augmente les sensations, alors que dans ta phrase tu restreins le monde : “ne jouir de la vie que…”
    Roland Barthes s’émerveillait, en visitant le jardin de Proust à Illiers, de sa petitesse réelle : d’un tout petit jardin, Proust avait fait quelque chose de monumental.
    C’est cela que retiennent les lecteurs : la vie devient plus importante, même dans ses petites choses (c’est la leçon de Chardin : une cuisine moche devient un espace merveilleux, pour qui sait voir et sentir : l’art apprend à mieux voir et sentir la vie).
    C’est cet enrichissement des sensations qui explique le succès de Proust.
    Ensuite il y a chez Proust la maladie qui l’isole, sa relation à la mère, sa jalousie, son homosexualité mal vécue, des côtés très négatifs, puis son choix de s’enfermer pour écrire. On n’a pas besoin d’adhérer à tout cela. Le Temps Retrouvé c’est la vieillesse, l’homme va vivre de plus en plus par la mémoire, mais la Recherche est un cercle : à la fin du Temps retrouvé, Combray commence, et l’écrivain fait renaître la vie à l’approche de la mort, avec ses odeurs, ses saveurs, ses sons, “le double tintement timide, ovale et doré de la clochette”…
    Tu ne peux pas passer à côté de toute cette force vitale chez Proust.

  7. Charlie says:

    Thierry, j’adore quand tu es si merveilleusement iconoclaste ????
    Surtout à la lumière de tes visites aux musées décrites dans les posts suivants.

    A propos de réminiscence, cette discussion…

  8. Nom says:

    Oui, bof… Soutenir quelqu’un en signant d’un “Charlie” qui n’est plus l’identité de personne, étant aujourd’hui celle de tous, de n’importe quel(le) freeman ou freewoman venu(e). (Je suis Charlie aussi bien).
    Quand on soutient, on signe d’un vrai Nom.

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