En réfléchissant au potentiel de blockchain dans la rénovation de la démocratie, je suis retombé sur les trois architectures de réseau imaginées par Paul Baran, avec au-dessus de chacune les mentions « passé, présent et futur », et j’ai reçu comme une décharge électrique.

Les trois architectures de Paul Baran.

Les trois architectures de Paul Baran.

Le réseau en étoile symbolise le modèle hiérarchique, celui de feu le Minitel en France, mais également celui de la plupart des entreprises et des dictatures. Nous savons qu’il est efficace avec des structures relativement simples et face à des problèmes également simples (au sens où la méthode cartésienne est applicable : un avion est simple, le climat est complexe).

Le réseau décentralisé symbolise le Net et le Web. Quand je le présente, je dis que les feuilles au bout des branches sont également interconnectées par une foule de liens transversaux qui brouillent la structure idéale de Paul Baran. En fait, j’essaie de fusionner le modèle décentralisé et le modèle distribué (qui correspond notamment à celui des routes).

Depuis toujours, le modèle décentralisé me dérangeait sans que je puisse l’accepter. Je voulais voir dans le Web une chance pour nous tous, une façon d’accroître notre intelligence collective pour enfin nous attaquer aux problèmes complexes. J’ai manqué de lucidité.

Si les liens brouillant la structure existent, ils ne forment que des sentiers de montagne escarpés où ne circulent que de rares randonneurs. En réalité, nous avons des étoiles puissantes interconnectées entres-elles par leur nœud. Alors pas étonnant que le Web soit devenu ce qu’il est.

  1. Dominé par les GAFAM.
  2. Machine à maximiser les revenus des plateformes au profit des acteurs indépendants (la coopération a bon dos).
  3. Censitaire, en ce sens que, par la course à l’audience et à la visibilité, seules quelques stars acquièrent une réelle visibilité.
  4. Vulnérable à la censure, puisqu’il suffit de frapper les nœuds ou de s’acoquiner avec eux.
  5. Accélérateur du capitalisme (depuis l’avènement du Net les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres, cf Piketty et de nombreux autres).

Tous ces maux transparaissent dans la topologie décentralisée du Web. Il suffit d’ouvrir les yeux. Les entreprises ne s’organisent pas autrement entre elles, pas plus que les États, pas plus que les différentes puissances politiques à l’intérieur de ces États. Partout des liaisons transversales brouillent le schéma idéal de Paul Baran, mais jamais elles ne suffisent à le contester (d’où la résilience du capitalisme).

J’ai longtemps cru que nous pourrions démultiplier à l’infini les étoiles. C’était le rêve des blogs. J’ai cru que nous pourrions les interconnecter en une toile épaisse. C’était le rêve de la blogosphère. Nous avons échoué. Quelques géantes bleues occultent une quasi-infinité de naines rouges. La structure décentralisée du Web ne l’est qu’en regard de la structure centralisée à cœur unique. Elle n’est décentralisée que comparée à l’État coercitif. Ce n’est qu’un progrès minime, déjà accaparé depuis longtemps par le monde du business et de la finance.

Pour aller plus loin, pour affronter le défit de la complexité, nous devons progresser vers un modèle distribué, le troisième schéma de Paul Baran. Un modèle où tout le monde communique avec tout le monde. Un modèle de pair à pair. Le Web n’est de toute évidence pas notre ami, seulement de ceux qui veulent y devenir des stars ou de ceux qui acceptent d’en être leurs esclaves innombrables.

J’ai toujours défendu le P2P. J’en arrive aujourd’hui à la conclusion qu’il est notre seul espoir de dépasser le Web d’aujourd’hui. Avec la multiplication des objets connectés, des points de connexions, des lignes de transmission, la topologie physique du réseau est sans doute en train de se distribuer. Sur cette couche physique, il faut développer des services eux-mêmes distribués.

  1. Avec le P2P, nous savons depuis longtemps échanger des fichiers.
  2. Avec blockchain, nous apprenons à gérer des bases de données.
  3. Ethereum, nous promet de décentraliser la computation elle-même, en créant un calculateur monde.

Les failles apparaîtront plus tard. Toujours. Pour le moment, il suffit d’observer le troisième schéma de Paul Baran pour constater qu’il est plus égalitaire, plus démocratique, plus harmonieux. Il ne contient pas en lui-même l’idée de centre, de domination. C’est déjà ça.

N’empêche toutes les banques et les entreprises high-tech se préoccupent de blockchain. Elles y voient un moyen de sécuriser leurs transactions, d’échapper à la coercition des États, d’économiser sur les infrastructures centralisées. Le capitalisme est puissant. Il sait tourner à son avantage les nouveaux territoires. Il s’agit à notre tour de les investir sur le terrain artistique et politique. Les solutions techniques émergent comme VDNchain. Il va falloir mettre les mains dans le cambouis.

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14 comments

  1. Gene says:

    J’aiderais bien dans mes modestes moyens, mais je suis submergée et je me suis fixée, comme objectif, de n’apparaître sur le Net que le matin et de consacrer le reste de mon temps à la vraie vie… enfin, de déstresser quoi!
    Mais il suffit de me dire ce que je peux faire – comme des tests par exemple, ou des trucs comme ça – car c’est un projet très intéressant.
    Amicalement

  2. Goofy says:

    présent et furur
    > futur

    résilance
    > résilience

    ne naines rouges
    > de

  3. @Goofy thx

    @Gene J’essaie de regarder ce qui existe du côté des projets open source blockchain…

  4. Creak says:

    Petite réflexion:

    @Thierry: tu dis avoir eu du mal à allier le Web avec ta vision car tu essayais de “fusionner le modèle décentralisé et le modèle distribué”.

    Mais si on y réfléchit bien, le Web c’est effectivement un modèle distribué. C’est ce qui fait que si une route est coupée, ton paquet utilisera une autre route.

    Le problème ne vient pas d’un mal structurel du Web, mais de son utilisation. En effet, le Web est tout à fait capable de tourner sur le modèle distribué, c’est juste ses utilisateurs qui ont décidés d’en faire un monde décentralisé. En poussant un peu, on pourrait même en faire un modèle centralisé.

    Pour synthétiser, il est impossible de faire un modèle distribué si l’on part d’un modèle centralisé, par contre l’inverse est tout à fait possible. En termes plus mathématiques: centralisé ? décentralisé ? distribué.

  5. Olm-e says:

    ha ben c’est pas trop tard hein … 😉 les réseaux maillé, ça fait un bail qu’on essayes d’en construire, mais on se fait toujours traiter d’utopiste et de fou… quitte à s’entredéchirer sur l’utopie (http://reseaucitoyen.be)
    mais soit … il faut bien un commencement à tout 😉

    (PS : je bosse sur un projet de docu appelé “distribué : la longue route libre au delà des marais adorables” … on se fait une interview ?)

  6. Gene says:

    @ Thierry
    Est-ce que le réseau http://seenthis.net/ est une sorte de blockchain?
    Car si c’est le cas, c’est très très intéressant et plus on a des “contacts”, plus on a des infos hyper-intéressantes au point tel qu’il ne faut plus faire que ça… ou laisser tomber parce que submergée. À ma grande désolation d’ailleurs, parce que si je ne m’étais pas investie ailleurs, je crois que j’aurais passé mon temps sur ce réseau :-/

  7. @Creak Le web rien n’a rien de distribué, sauf à ce que chacun de nous ait son site… Le Web a tendance à se centraliser de plus en plus au contraire. Toutes les cartographies font apparaître d’énormes étoiles interconnectées par leur cœur. Bien sûr nous sommes tous responsables, mais il existe également une sorte de gravité vers ce modèle propre à la topologie (cf Winner-Take-All).

    @Olm-e Quand tu veux… mon mail dans les contacts du blog.

    @Gene Seenthis c’est juste de la recommandation via une plateforme centralisée (ça donne l’illusion de la distribution, mais avec un passage de tous les messages par un seul nœud).

  8. Gene says:

    Ok. Merci pour l’info. Comme on a besoin de contacts pour avoir du contenu, le problème reste que: plus on a de contacts, plus on a d’infos et plus on ne sait où donner de la tête. D’autant que chaque message affiché sur le site apparaît dans la BAL au point que j’ai dû les balancer dans les spams et y aller de temps en temps…C’est très stressant, quoi!

  9. @Gene Si on était interconnecté en chaîne, plus les messages viendraient d’une source proche, plus ils seraient de confiance… ça faciliterait le filtrage.

  10. Creak says:

    @Thierry Ouaip, en lisant la fin de ton article j’ai remarqué que tu faisais une différence entre la topologie physique et la topologie logique du Web. Je pense cependant qu’il serait intéressant de mettre ce fait un peu plus en avant: même si la topologie est distribuée, cela n’empêche pas d’en faire un système (dé)centralisé.

    Par exemple, dans un pays qui respecte le droit d’expression, il ne suffit pas de débrancher un serveur pour couper toute la population du reste du réseau (autre bon exemple du problème avec les système décentralisés). Il y a plusieurs point d’entrée, permettant ainsi une bien meilleure résilience.

    Pour revenir à ce que tu dis: “le Web a tendance à se centraliser”. Je suis parfaitement d’accord et déplore profondément cet état de fait. Par contre, je continue de penser que le Web *est* fondamentalement distribué: rien n’empêche (physiquement) quelqu’un de faire son propre site. Ce qui centralise nos habitudes ce sont plutôt notre ignorance technologique. L’informatique est allée bien plus vite que ce que le savoir commun est capable d’apprendre. Il va nous falloir plusieurs générations avant d’avoir de vrais “digital natives” comprenant naturellement comment les choses fonctionnent sur Internet. Aujourd’hui, seule une poignée de gens peuvent faire leur propre serveur et tant que ce sera le cas, on n’arrivera pas à avoir un réseau entièrement distribué.

  11. @Creak Oui, théoriquement le web peut être distribué, il faudrait que plutôt que des comptes facebook nous ayons tous des sites comme tu le dis, mais aussi que google ne pénalise pas les listes de sites amis… De fait, pour beaucoup de raisons, le Web c’est centralisé… et c’est malheureusement une fatalité, pas juste de notre faute. La topologie physique du net étant décentralisée, elle a entraîné le Web sur son modèle.

  12. Gene says:

    @ Creak
    J’avais, en son temps, essayé plusieurs binzs comme des propres plate-formes communes sous le mode “buddypress”, mais cela n’a pas fonctionné. Pourtant, je l’avais simplifié un max avec images, tutoriels etc… mais facebook débutait et tout le monde s’est précipité dans cette brèche.

    J’ai aussi navigué sur Thor, mais j’ai décroché aussi, car par chez nous, tout devient administratif et si l’IP n’est pas le même, on se retrouve vite dans la moïse. Bref, pas convaincue.

    Maintenant, même si je suis sur Linux, je vois que beaucoup de barrières s’élèvent quand même sur les sites des providers qui ne fonctionnent qu’avec Windaube et Mac

  13. narvic says:

    Salut Thierry,

    Je crois que la “topologie” du web, et même d’internet en général, est un tantiné plus compliquée que l’image que tu en donnes ici. Tu la simplifies dans ce billet dans un but pédagogique, je n’en doute pas ;-).

    On peut observer la structure du réseau à plusieurs niveaux, comme la nature elle-même, que l’on peut regarder à l’oeil nu, avec un microscope ou encore avec un téléscope… La structure qui apparait à chaque “niveau” peut être totalement différente des autres, mais il s’agit pourtant de la même chose que l’on regarde.

    Dans le domaine de la physique scientifique par exemple, on voit bien à quel point les scientifiques théoriciens ont bien du mal à “coudre” ensemble les différentes “sous-théories” qui ont été construites pour assembler, chacune de leur côté, les observations faites dans le domaine microscopique (les atomes, etc.) et dans le domaine macroscopique (les galaxies, etc.). Sans parler de ce que l’on peut observer dans le domaine intermédiaire (biologie, sociologie, etc.).

    En réalité, dans le domaine de la physique, qui est celui qui a poussé le plus loin de tous les domaines du savoir humain la recherche d’une cohérence d’ensemble permettant d’intégrer le maximum des observations enregistrées (et qui l’a fait de manière scientifique rigoureuse, avec un usage exclusif des mathématiques), une théorie générale fait pourtant… toujours défaut.

    Les mathématiques laissent même entendre, au moins à leur propre niveau, qu’une telle unification des théories est peut-être même… théoriquement (!) impossible (voir Gödel…). [Il faut probablement partir dans une toute autre direction et se passer de théorie générale, ce qui n’empêche pas d’avancer, même si on ne sait pas où l’on va… -> voir Michel Foucault]

    J’ai fait ce petit détours dans mon commentaire pour en venir là: tu ne tiens pas vraiment compte, à mon avis Thierry, dans ton raisonnement, de cette complexité du réseau, qui tient à ce que sa structure n’a pas du tout la même forme selon le point de vue à partir duquel on l’observe (et il s’agit pourtant du même réseau)…

    Selon le point de vue, le réseau est en effet centralisé, décentralisé et distribué, à la fois et en même temps !

    Si certains aspects d’internet ont bien une structure distribuée (le P2P par exemple), d’autres sont décentralisés “en étoile” (la structure physique même du réseau, par exemple, avec ses autoroutes (les dorsales continentales/backbone), ses TGV (les cables transocéaniques) et ses chemins vicinaux (wi-fi, réseau cuivre téléphonique…). D’autres aspects encore sont structurellement centralisés (le système d’adresse/DNS avec ses 13 serveurs racines, seulement !, pour l’ensemble du réseau au niveau mondial).

    Tu sais tout cela… Pourtant, dans ton billet (et pas que là d’ailleurs ;-), tu raisonnes “comme si” il existait, quelque part, une sorte de théorie générale qui permettrait d’unifier la structure générale d’internet. On pourrait ainsi “faire” un internet globalement centralisé, décentralisé ou distribué. Ce ne serait, en quelque sorte, qu’une question de choix social, donc une question politique. Tout cela se résoudrait dans une question de réflexion politique, dénouée part une sorte de prise de conscience collective quasi providentielle (prophétique ? magique ?).

    Malheureusement, ça ne fonctionne pas comme ça…

    Toutes les réflexions politiques que tu voudras, ou même que tu tenteras d’initier (par ce billet, par exemple), et les prises de conscience providentielles que tu espères en voir sortir peut-être un jour, buteront toujours sur cette simple réalité que la structure globale du réseau elle-même est complexe. C’est un tel mille-feuille de niveaux aux structures de formes topologiques différentes, toutes en interactions simultanées, que le fonctionnement ne peut être que chaotique et son contrôle impossible.

    Tu raisonnes un peu, AMHA, comme si internet était le résultat d’une sorte de projet d’ingénieur, avec un objectif théorique, un plan technique et une mise en oeuvre pratique, adaptée selon les contraintes.

    On pouvait peut-être résumer internet à ça dans ses premières années (et encore ! Mais même ça, ça se discute ;-)… En tout cas, ce n’est plus du tout ça aujourd’hui. Internet peut, à la rigueur, être considéré comme un “projet social”, mais alors c’est un “méta-projet”, qui ne résulte en réalité d’aucune planification, ni d’aucune concertation. Internet résulte plutôt d’une sorte “d’arbitrage émergent” entre les forces sociales contradictoires qui l’animent et qui chacune tente de “tirer la couverture à soi” en fonction de ses intérêts propres.

    En regardent les choses ainsi, il n’y a plus rien de surprenant à constater que ce sont les forces sociales les plus puissantes dans la société en général (les plus riches, les plus organisées, les plus nombreuses, etc.) qui infléchissent de la manière la plus forte l’évolution chaotique d’ensemble d’internet.

    Pour chacun de ses groupes sociaux, les structures différentes qui constituent internet, avec chacune sa forme propre (centralisée, décentralisée ou distribuée), seront ainsi considérées comme un obstacle ou un atout, selon le projet propre porté par chaque groupe lui-même.

    Ainsi, les gouvernements des Etats et les groupes industriels monopolistiques “installés” favoriseront les structures centralisées, tandis quand les groupes sociaux contestataires, ou les groupes économiques émergents, s’appuieront plutôt sur les structures distribuées.

    En fait, les enjeux sont exactement les mêmes sur internet et dans le reste de la société, car il expriment les mêmes rapports de forces sociaux. Le cadre technique spécifique d’internet n’influence qu’à la marge et ne remet pas en cause l’économie générale du système.

    Bref, on a l’internet qu’on mérite ! 😉

  14. narvic says:

    Après une petite marche dehors, un exemple me vient à l’esprit, qui illustrera mon idée de manière peut-être plus simple : le basique téléphone filaire du vieux réseau de cuivre.

    La topologie du réseau de téléphone, au niveau de sa structure physique, est clairement décentralisé “en étoile”, avec ses “centraux” téléphoniques, justement, et ses sous-répartiteurs de quartier. Et on a fait comme ça, car on ne savait pas, techniquement, faire autrement quand on l’a construit.

    A sa création (jusqu’à sa privatisation), sa structure économique et administrative était de topologie centralisée, et même “centralisée totale”, puisqu’il s’agissait d’un monopole d’Etat au statut d’administration publique unique.

    L’usage sociale qu’en fait une même famille dont les membres ont des lieux de résidence dispersés est en revanche de structure typiquement distribuée : la cohésion d’ensemble de la famille est affirmée par quelques grandes réunions ou rites familiaux de temps en temps (Noël, anniversaires, mariages, enterrements, etc.), mais elle est entretenue au jour le jour par des échanges téléphoniques de tous avec chacun, à tout moment et dans tous les sens.

    Le réseau téléphonique est-il alors “démocratique” dans sa structure ? C’est bien ça la question que tu poses à propos d’internet dans ce billet.

    A mon sens, poser le problème comme ça n’a pas de sens.

    C’est comme se demander si ton propre réseau sanguin est bien démocratique alors qu’il est totalement centralisé !

    C’est que la question démocratique ne se pose pas à ce niveau là ! Elle se pose au niveau de l’usage et du contrôle social du dispositif technique et cela indépendamment, ou plutôt malgré le fait que la topologie du réseau soit par certains côtés centralisée ou décentralisée en étoile.

    Par exemple, la démocratisation du téléphone et donc de la possibilité de son usage distribué par les individus posait immédiatement un problème d’accès. C’est typiquement une illustration d’un “effet de réseau” : il faut que tous les membres (ou presque) d’un réseau social existant y aient accès pour qu’ils puissent l’utiliser.

    Sur le plan économique, ça posait un problème démocratique, car la construction physique du réseau n’a pas le même coût (et donc pas la même rentabilité) partout où habitent les gens susceptibles de l’utiliser (le même problème s’est posé lors de la construction du réseau électrique, du réseau postal, du réseau ferré, etc.).

    On a choisi, pour le téléphone filaire, la solution de technique économico-administrative du monopole d’Etat (rattaché à la Poste), assurant une péréquation au niveau nationale des coûts d’équipement entre la ville et la campagne, avec un prix d’accès égal pour tous.

    Pour résoudre les problèmes d’accès marginaux et en mobilité, on a trouvé la solution d’une loi imposant, jusqu’à il y a peu de temps encore, à France Telecom d’équiper et d’entretenir à ses frais au moins une cabine publique par commune de France.

    Et, bon an mal an, tout ça résolvait les problèmes…

    Il faut reconnaitre que c’était une solution chère, que l’on a pu s’offrir dans une période de prospérité. On n’a pas pu reproduire ce modèle avec le téléphone mobile, ce qui pose des problèmes de démocratisation réels aujourd’hui au niveau des zones blanches (idem avec le haut débit internet).

    De plus, le passage d’une “gouvernance” centralisée à une “gouvernance” décentralisée du réseau téléphonique, avec la privatisation et l’ouverture à de nouveaux opérateurs privés en concurrence, a conduit à nombre de “complications” économico-administratives : on a ainsi maintenu un statut spécial d’opérateur historique et des obligations particulières à France Telecom/Orange (pour l’entretien du réseau, par exemple). Alors qu’on n’a pas opté pour la même solution avec la privatisation des réseaux ferré ou électrique, pour lequel on a scindé en deux l’opérateur historique (EDF/ERDF, SNCF/RFF), en maintenant un opérateur public unique pour l’entretien du réseau et en privatisant le reste [ça mériterait qu’on étudie en détail les raisons réelles de ces différences et leurs conséquences].

    Le monopole d’Etat, ça n’est probablement pas démocratique selon TON modèle, mais le service public, avec péréquation des coûts d’investissement et prix d’accès égal pour tous, l’est bien plus selon MON modèle démocratique que la foire d’empoigne et l’injustice du libéralisme débridé d’aujourd’hui, fût-il de topologie décentralisée ou distribuée. 😉

    Voir la situation des Cévennes aujourd’hui, par exemple, qui est mauvaise pour tout : téléphone filaire très dégradé, car pas entretenu, et très mauvais équipement en mobile et haut-débit, car pas rentable… Tout cela est-il bien démocratique ? 😉

    Avec internet est né un mythe, qui s’effondre aujourd’hui, selon lequel ce réseau-là était en quelque sorte “potentiellement démocratique par nature”, contrairement aux autres (téléphone filaire, électricité, chemin de fer, etc.).

    Ces “autres réseaux” ne sont démocratiques que dans la mesure ou l’on appose des “patches démocratiques” partout ou des failles dans la structure du réseaux l’imposent. Mais c’est exactement la même chose avec internet, qui s’appuie d’ailleurs très largement sur les réseaux téléphoniques ou électriques existants.

    L’implantation des data-center en France, par exemple, est très directement liée aux capacités de production et de distribution d’électricité (et donc à son prix). De même l’implantation des dorsales internet est directement liée à celles des réseaux autoroutiers et ferrés existants, voire à celui des lignes électriques haute-tension (d’où des disparités très profondes d’accès haut-débit sur le territoire). Sans parler des conditions géopolitiques d’implantation des dorsales internet intercontinentales océaniques (et des possibilités d’écoute et de contrôle du trafic que ça permet… à certains Etats et pas à d’autres).

    Tout ça pour en venir où ? Que “les maux du web sont consubstantiels de sa topologie” ? Oui, mais pas plus que pour n’importe quel autre type de réseau, pour lesquels… c’est tout pareil !

    Il n’y a pas de raison de croire, AMHA, que l’on ne soit pas obligé avec internet d’utiliser des méthodes comparables à celles que l’on a dû inventer pour essayer de rendre plus démocratiques les autres réseaux quand on a découvert les bugs qu’il recelaient.

    Je pourrais développer la même argumentation à propos du réseau électrique. Certains rejettent le modèle actuel, effectivement très centralisé et posant de vrais problèmes démocratiques (pas seulement le même problème d’inégalité économique d’accès, mais aussi, quand je pense au nucléaire, celui, bien plus dangereux, de vulnérabilité au risque technologique ou terroriste et au “tropisme” sécuritaire, voire fasciste, que ça entraine presque mécaniquement).

    Les modèles complètement alternatif de réseau électrique distribué, basé sur un multitude de petits sites de production diversifiés et décentralisés sont-ils réalistes ? Sont-ils économiquement dans nos moyens ? Notre société dans son ensemble est-elle prête à assumer les profondes mutations du mode de vie de chacun, qui sont nécessaires pour rendre ce modèle accessible et viable ?

    La solution à toutes ces questions n’est pas dans la technique. Ou plutôt si, mais il s’agit de technique politique : comment gère-t-on démocratiquement une transition technique qui à de grandes implications sociales, économiques et politiques ? Nos institutions et nos techniques actuelles sont-elles adaptées ou bien faut-il les réformer ? Comment réforme-t-on les institutions d’une société sans la déstabiliser et produire des effets de bord dangereux ?

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