La décentralisation de la création implique une remédiatisation

« […] je vois ce que le numérique change à mes propres pratiques, comment il fait déborder mon écriture vers d’autres formes que celles que j’imaginais initialement […] » Cécile Portier

Il existe beaucoup de raisons à ce débordement, en voilà une esquissée.

  1. En tant qu’artiste, le numérique nous arrache du territoire, en ce sens que de n’importe où nous pouvons atteindre une audience dispersée à travers le monde, ou tout au moins une région linguistique.
  2. Les métropoles attiraient les artistes par leur puissance à maximiser les rencontres et les audiences. Désormais, l’endroit où nous vivons, où nous créons, ne nous est plus imposé par ces nécessités (même si par ailleurs les métropoles grossissent toujours parce qu’instinctivement nous pensons y maximiser nos opportunités).
  3. La possibilité de créer hors des métropoles a étendu le champ d’exploration et le champ existentiel des artistes (les loyers plus bas hors des métropoles participant à cette équation). La possibilité d’un décentrage géographique engendre un nouvel imaginaire. Hors de leur métropole, les artistes ne sont plus des touristes en villégiature, mais des résidents, avec un ancrage fort sur le territoire, d’où l’émergence d’œuvres textuelles comme visuelles qui explorent les espaces longtemps délaissés.
  4. L’aspiration au terrain est d’autant plus forte que le numérique dématérialise nos vies et se développe en grande partie hors de nos corps. Plus le numérique nous aspire, plus le concret nous attire.
  5. Pour lutter contre la dématérialisation, consciemment ou inconsciemment, nous impliquons nos corps dans nos œuvres, pour nous les réapproprier et nous affirmer comme des êtres de chair (en attendant l’avènement du transhumanisme).
  6. Ce besoin de matérialité nous pousse à explorer nos villes, villages et paysages jusqu’aux territoires lointains à travers leur cartographie comme leur visualisation 3D. Nous réussissons de n’importe où à être partout. Et nous vivons même les voyages spatiaux par l’intermédiaire de robots.
  7. Ces tendances induites par la technologie impliquent une décentralisation de la création. Le créateur ne vit plus à côté de son éditeur ou de sa galerie. Il n’est même plus légitimé par ces institutions, mais seulement par son audience sur le Net, souvent minime, mais au moins aussi grande qu’elle l’était pour la plupart des artistes des capitales à l’époque prénumérique.
  8. Alors plus rien ne le retient, plus rien ne le limite, d’où le débordement.
  9. Pour les médias comme pour les institutions publiques, se pose alors un problème de médiation de la création. Si par le passé, pour repérer les créateurs, il suffisait de se tourner vers les organes de légitimation que sont les éditeurs, les galeries, les labels…, il faut maintenant chercher par soi-même les artistes là où ils s’expriment, sans intermédiaire. C’est un travail nouveau, encore très peu pris en compte. La plupart des journalistes, des bibliothécaires, des conservateurs… continuent de travailler à l’ancienne, c’est-à-dire en référence aux hit-parades, alors que la création réellement contemporaine échappe à toute tentative de classification et d’inventaire. En conséquence, faute d’une prise directe avec la création, ils ne la partagent pas avec le public, et même le désinforment en lui livrant seulement les œuvres pensées selon une logique datée.
  10. Par manque de culture numérique, nous restons donc souvent attachés à une vieille industrie culturelle centralisée, bien armée pour marchandiser la création, marchandisation qui à son tour attire les artistes, et les pousse à un recentrage d’un autre temps, au nom de vieilles images d’Épinal (le besoin d’un éditeur reste très vif chez la plupart des auteurs).
  11. Il faut donc expliquer et former le public, les créateurs, les bibliothécaires, les politiques… surtout les jeunes, pour qu’ils entrent en citoyen dans ce monde plutôt qu’en victimes de quelques publicités, nécessairement rétrogrades puisqu’elles procèdent de l’ancienne logique top-down.
  12. Le champ d’expérimentation s’est démesurément étendu, seule la curiosité nous arme contre cette expansion. En tant que créateur, nous n’avons jamais été aussi libres en même temps qu’aussi minuscules face la surabondance de créations. Le décentrage qui entraîne la multiplication brouille la médiatisation. Il nous fragilise et nous prive de statut social. Il nous force à nous inventer nous-mêmes.

PS : Texte préparé pour introduire la journée du festival numérique organisé dans le Loir-et-Cher où j’ai notamment rencontré Mathieu Simonet, Cécile Portier et Christophe Cointault.

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3 comments

  1. narvic says:

    A mon humble avis, tu ne fais que mettre le doigt, Thierry, sur un malentendu qui remonte aux débuts d’internet et qui ne commence à se dissiper que maintenant : le malentendu de la désintermédiation.

    Je t’avais déjà fait cette remarque, en son temps, à propos de la presse et du 5e pouvoir. Tu disais : “émergence d’un 5e pouvoir”. Je te répondais : “Non, c’est juste le 4e pouvoir qui est en train de changer de mains.”

    On voit tous, bien entendu, que les anciens intermédiaires perdent la main, les uns après les autres. Mais la place ne reste pas vide bien longtemps. Elle n’a même pas le temps de refroidir que de nouveaux intermédiaires émergent et prennent la relève.

    Et comme tous les anciens intermédiaires ne sont pas que des imbéciles (sinon, ils ne seraient pas restés en place jusqu’à maintenant !), et qu’ils disposent encore de puissants moyens d’action, tant que leur ancien monde ne s’est pas totalement dissout, certains tentent – et même réussissent – à se reconvertir, et ils se trouvent un nouveau rôle dans le nouveau fonctionnement (un nouveau rôle qui, bien entendu, leur permet de maintenir ou retrouver leur position !).

    Le malentendu est compréhensible : quand les intermédiaires “historiques” sont contestés, ça ouvre assez “mécaniquement” un espace de pensée pour imaginer un monde totalement débarrassé de tous les intermédiaires. Il est plus difficile en revanche d’imaginer par où et comment de nouveaux intermédiaires pourraient émerger et s’imposer. (Il est toujours plus facile d’imaginer l’absence de quelque chose qui existe, que d’imaginer une nouveauté radicale, qui s’installe au milieu des vestiges de ce qui existait.)

    Finalement, la disqualification des anciens intermédiaires ne remet pas du tout en cause le besoin d’un intermédiaire. Elle permet juste, pour un temps seulement, de ré-affleurer dans l’espace public et l’actualité à cette très ancienne utopie d’un monde sans intermédiaire (avant on disait “égalité”, ou “anarchie”, ou “communisme”, ou “autogestion”. Maintenant on dit plutôt “horizontalité” ou “désintermédiation”. Mais c’est la même idée…).

    Et puis, peu à peu, on réalise que le besoin d’intermédiaire est toujours là, et que le vide créé par la rupture technique est déjà occupé par un autre !

    Plutôt que de dés-intermédiation, il faudrait dire ré-intermédiation.

    Plutôt que de tenter d’organiser ce monde sans intermédiaire, dont “la société”, “les gens”, “le peuple”, n’ont en réalité jamais voulu, et qu’ils n’ont d’ailleurs pas demandé, le travail politique d’aujourd’hui consiste à inventer, créer, animer, de nouveaux intermédiaires, de nouveaux… médias.

    Le temps de “la société sans intermédiaire” n’aura été qu’une parenthèse enchantée, une fenêtre qui s’est entrouverte laissant apparaitre au lointain une autre forme d’organisation sociale. Mais celle-ci est, encore une fois, resté hors de portée. On n’a fait que l’entrevoir. C’était proprement…une utopie.

    C’est certes une déception. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas agir, et surtout pour ne pas ré-agir ! Mais il ne s’agit pas d’agir à l’avènement de l’utopie sur la Terre ! L’utopie, par définition, elle sera toujours… ailleurs ! Elle est comme l’horizon. Elle s’éloigne à mesure que l’on croit s’en rapprocher. Pour agir, il faut faire son deuil de l’utopie.

    Il reste pourtant un vaste champs pour agir, dans le réel. C’est celui d’une sorte d’ “alter ré-intermédiation”. D’une ré-intermédiation alternative à la réintermédiation “sauvage” à laquelle nous venons d’assister, quand de géniaux entrepreneurs capitalistes se sont rués dans cette brèche ouverte, qu’ils ont eu le génie de voir avant tous les autres.

    Cette “alter ré-intermédiation” est une oeuvre pédagogique. Face à l’échec de “l’utopie horizontale”, c’est un projet – qui, lui, n’est pas utopique – qu’il faut réveiller : le projet de société de… l’éducation populaire.

  2. On est d’accord alors 🙂

  3. narvic says:

    oui. 😛

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