Après quelques papiers déprimés sur l’état du Net, qui répondent à bien d’autres ou leur font échos (chez Philippe, chez Neil, chez Olivier), il est peut-être temps de réfléchir à ce que nous pouvons faire.

D’abord, il faut remonter à l’origine du mal. Nous devons sans doute entreprendre un travail historique. Il n’existe probablement pas une cause unique, mais on peut tout au moins repenser au Web que nous aimions, celui d’un monde libre où les sites étaient plus ou moins égaux et où les internautes vagabondaient des uns aux autres, et comparer ce Web à celui d’aujourd’hui, où quelques sites écrasent tous les autres et aspirent tous les internautes.

En quelque sorte, nous sommes passés du nomadisme numérique (dont j’ai fait l’éloge dans L’alternative nomade) à la sédentarisation numérique. Pourquoi donc le Web s’est-il centralisé ?

  1. La première raison est mécanique : c’est à cause de la loi winner-take-all, qui dans les réseaux tend à favoriser des acteurs géants.
  2. La deuxième raison est technique. Le Net n’a jamais été neutre, nous autres internautes n’avons pas accès aux protocoles multicast : contrairement aux providers, nous ne pouvons pas faire en sorte qu’un internaute qui reçoit un de nos contenus le tienne à disposition des autres internautes (ce que le P2P nous permet de simuler). Il nous faut chaque fois renvoyer le tout. Voilà pourquoi nous diffusons nos vidéos sur YouTube. En voulant économiser notre bande passante, nous créons les géants du Net.
  3. La troisième raison est bien sûr financière. En l’absence de multicast, pour diffuser les contenus de millions d’internautes, il faut disposer de gigantesques fermes de serveurs avec une gigantesque bande passante.

Le winner-take-all engendre la création de nœuds géants, l’absence de multicast pousse à se tourner vers ces nœuds qui de fait sont les seuls à pouvoir se payer les infrastructures, et la boucle recommence, sans cesse, sans que nous ne sachions désormais l’arrêter. C’est un peu comme si le réchauffement climatique avait franchi un seuil irréversible et que nous assistions à un emballement. C’est une spirale assez terrifiante.

Face à elle, nous sommes relativement impuissants. Au winner-take-all, nous aurions pu opposer une loi antitrust, interdire législativement la massification du Web. Sauf que cette massification sert la classe politique, puisqu’elle implique une réduction du nombre de médias influents, nous maintenant dans la logique top-down du modèle télévisuel. La massification a construit un Web à l’image du monde politique. Quelques sites proéminents face à quelques politiciens proéminents. C’est l’éloge de la représentativité plutôt que le sacre de la participation, l’unicast par opposition au multicast.

Je n’ai donc aucun espoir du côté politique. La massification du Web entraîne une massification de l’électorat (et réciproquement). Scrutin après scrutin, on assiste à une plongée dans l’horreur. La spirale nous entraîne. Pour casser ce processus, il faut casser la propagande, donc casser la centralisation du Web.

  1. En tant qu’internaute, il nous faut nous détourner des plateformes centralisées pour à nouveau vagabonder.
  2. Cela implique de ne pas perdre courage et d’expliquer encore et encore les dangers de passer sa vie chez les maîtres du réseau plutôt que chez les indépendants.
  3. Il faut également ouvrir de nouvelles routes. Sous l’influence de Google, nos blogs se sont repliés sur eux-mêmes. Nous devons en revenir au principe des blogrolls. Créer des liens vers les blogs amis. Non dans un but de référencement, mais avec l’espoir que nos visiteurs effectuent un pas de côté, cela depuis chez nous, sans remonter jusqu’à Google ou un réseau social.
  4. Il nous faut entretenir une circulation sanguine indépendante. Le Web le permet (et nous devons ignorer Google qui nous en défend). Si nous ne nous lions pas aux autres, cela revient à dupliquer à notre échelle ridicule le modèle top-down. Le Web libre ne peut être que coopératif. Sur le Web, la première coopération est de se lier.

Je suis conscient d’ainsi opposer bien peu de résistance à la massification, mais nous devons reconstruire un terreau à partir duquel notre idéal peut tout au moins survivre.

Le côté cuisine

J’ai exporté en OPLM la liste des sites que je suis dans Feedly, je l’ai importée dans la blogroll de WordPress et j’ai réactivé la page qui affiche cette blogroll.

J’ai par ailleurs ajouté un lien vers les amis à la fin de mon menu, ainsi que quand les lecteurs cliquent sur les ••• associés à chacun de mes billets.

Ce n’est pas grand-chose, mais si nous prenions tous l’habitude de faire de même, sans doute que nous rouvririons bien des routes que les broussailles sont en train d’envahir.

On pourrait presque imaginer un bouton qui deviendrait aussi universel que celui ouvrant les menus et qui pointerait vers la liste des amis. Un bouton qui serait bien visible, une incitation immédiate au vagabondage.

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5 comments

  1. narvic says:

    Je partage l’analyse. Et j’ajoute mon grain de sel… 😉

    La “loi” du “winner-take-all” découle directement de ce que l’on appelle aussi “l’effet de réseau” ou “effet-club”, qui joue à plein pour les moteurs de recherche (plus le répertoire de référencement est grand, par exemple Google, plus il est utile à tout le monde) ou pour les réseau sociaux (c’est ta fameuse théorie du “club à la mode”, Thierry, appliquée à Facebook ou Twitter, par exemple : on y va parce que tout le monde y va, donc on augmente les chances d’y retrouver ses amis, car ils font eux-aussi le même calcul).

    Il est connu que :
    1. les réseaux de communication sont particulièrement propices à faire jouer cet effet de réseau
    2. l’effet de réseau tend mécaniquement à favoriser la constitution de monopoles naturels
    3. les monopoles naturels fonctionne de manière optimale, et maximisent l’intérêt général/l’utilité collective quand ils sont confiés à un “opérateur altruiste” assurant la neutralité du réseau.

    Tout ça conduit (et je ne suis pas le premier à y penser !) à prôner la “nationalisation” sous l’égide de l’ONU (et sous contrôle démocratique) de Google et de Facebook !

    Mais ça m’évoque aussi une autre réflexion : les réseaux qui sont soumis structurellement à un fort effet de réseau tendent mécaniquement vers une forme centralisée et monopolistique. Mais ce n’est pas ce que nous recherchons ! Nous voulons des réseaux décentralisés, distribués, de pair à pair… Bref, le contraire !

    Il nous faut construire des réseaux où l’effet de réseau ne joue pas ou joue peu !

    Il y a des outils pour ça, qui existent depuis les débuts du web, mais que – justement – des firmes comme Google et Facebook ont tout fait pour étouffer et faire disparaitre :
    – les liens ! cf. “l’économie vertueuse des liens” ou la “stratégie des fous à lier”, pour ceux qui s’en souviennent !
    – les flux RSS
    – les blog roll
    – les blog ring
    – etc.

    Ces outils fabriquent des réseaux d’une nature très différente de celle des “clubs à la mode”. Il s’agit plutôt de réseaux de type “famille élargie”, des réseaux communautaires, où le nombre de membres est beaucoup moins utile que le nombre et la qualité des relations entre les membres.

    Ces réseaux perdent d’ailleurs de leur utilité quand il comportent trop de membres, ils perdent leur caractère familial ou communautaire, ils se banalisent… et deviennent Facebook ! Ou bien ils disparaissent. Ou bien ils se fragmentent en sous-communautés, dont la taille plus réduite assure à nouveau le bon fonctionnement.

    On ne peut pas jouer sur les deux tableaux à la fois : un réseau universel (où dominent les liens faibles), qui tend à être centralisé, et un réseau communautaire (où dominent les liens forts), qui tend à être décentralisé.

  2. Sylvain says:

    Bonjour Thierry,

    Merci pour ton billet.

    Juste un ressenti personnel : je trouve que les blogueurs américains (on va dire anglo-saxons au sens large) dans le domaine qui m’intéresse hésitent moins à rebondir sur les articles des uns et des autres, se “linkent” facilement, et maintiennent toujours une blogroll fut-elle limité à 5 ou 10 liens. En Francophonie au sens large, et j’en suis le premier surpris, l’individualisme est plus prégnant. Quand un confrère a abordé auparavant un sujet, on l’ignore superbement – même quand le-dit confrère lui n’hésite pas à linker).

    Je trouvais aussi plus intéressant, quelque part, le web amateur de la fin des années 90 et début 2000 avec quelques sites personnels, un bloc-notes voire un logiciel comme Dreamweaver à l’explosion des réseaux sociaux.

  3. Il faut qu’on reprenne l’habitude de se tendre la main, sinon on va couler… 😉

    Je crois en effet que Web US est plus lié que le notre.

  4. 22decembre says:

    Pas compris l’histoire du multicast…

    Il y a un aspect dont tu ne parles pas : les gens n’ont peut-être pas la fibre créatrice.

    Dans tous mes amis et connaissances IRL, j’ai peut-être cinq personnes qui sont actives sur le web (qui ont donc un blog, un site web…). Peut-être un peu plus en dehors du web (par exemple, beaucoup de membres de mon club de poésie ne publient pas sur le web).

    Je pense, je le dis partout, que le web, c’est une nouvelle agora, un lieu de démocratie, de débat, d’opinions à l’echelle planétaire. Et j’essaye souvent de convaincre les gens que je connais de monter un blog, un site web, quelque chose. Peu le font.

  5. Pour comprendre le multicast :

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