Depuis une trentaine d’années, nous n’avons pas été avares en nouvelles théories politiques qui devaient changer le monde si elles étaient appliquées.

  • Les logiciels libres, l’art libre, les monnaies libres… vs les logiciels propriétaires, les œuvres sous copyright, les monnaies privatives de liberté.
  • La gratuité, l’abondance, le coût marginal zéro… vs le tout payant, la pénurie artificiellement maintenue au profit des capitalistes.
  • L’économie du don vs l’économie marchande.
  • La décentralisation réticulaire, l’horizontalité, l’auto-organisation, la coopération vs la subordination, le management top-down et la coercition.
  • Le tirage au sort ou la démocratie directe vs le vote et le modèle représentatif élitiste.
  • Le revenu de base vs pour unique horizon le salariat ou le chômage.

Nous pensions que, en mettant en œuvre ces théories, nous aboutirions à un monde plus fraternel, plus harmonieux, plus libre, plus respectueux, plus égalitaire… Nous pensions nous battre pour nos valeurs. Le problème, nous avons fini par confondre nos valeurs avec les théories politiques censées leur profiter.

Cette dérive n’est pas sans poser de problème. Maintenant, dès que je questionne une des ces théories, notamment celle du logiciel libre, on me tombe dessus comme si j’avais renié nos valeurs. C’est bien du contraire qu’il s’agit. Je fais clairement la distinction entre mes valeurs et le chemin qui me permet, et nous permet, de les cultiver. Je me dois d’ouvrir les yeux quand nos théories sont susceptibles d’entraîner des effets inverses à ceux escomptés. Je ne suis pas attachée aux théories, seulement aux valeurs.

Je reprends le cas du logiciel libre. Un beau matin, Richard Stallman a une illumination. Il postule les quatre libertés que devrait disposer un logiciel pour être en accord avec nos valeurs. Depuis ce postulat est écrit dans le marbre comme s’il avait été dicté par dieu le père, comme si c’était une vérité tombée d’une réalité transcendante.

Qui a démontré que les quatre libertés étaient nécessaires pour les logiciels, et surtout qu’elles participaient à la fraternité ? Il ne s’agit même pas de chercher une démonstration, nous sommes dans l’humain, dans le social. Il ne faut donc pas démontrer, mais observer. Qui a observé sur le terrain que le logiciel libre participait à la fraternité ? Si on ne fait pas ce travail, on reste dans l’idéologie et l’idéologie participe bien rarement à la fraternité.

Conversation initiée par Goofy à suivre sur Twitter…

Une valeur est de l’ordre de la croyance, ou de la convention sociale. Ce n’est pas quelque chose qui se soumet à la preuve. En revanche, c’est très différent pour les théories susceptibles de contribuer au développement d’une valeur. Si on ne peut jamais prouver une théorie politique puisqu’on est dans le domaine social, on peut en revanche observer ses conséquences, parfois désastreuses. Pensons au communisme qui sur le papier devait contribuer à la fraternité, mais qui a eu l’effet inverse.

Donc j’observe ce qui se passe sur le terrain, plus particulièrement sur le Web. Les liens hypertextes sont libres. Ils respectent les quatre libertés postulées par Stallman.

  1. Nous sommes libres d’utiliser un lien, c’est-à-dire de le traverser pour arriver sur une nouvelle page.
  2. Nous sommes libres de l’étudier, c’est-à-dire d’en observer la syntaxe.
  3. Nous sommes libres de le modifier, par exemple, de pointer vers un domaine plutôt que vers une de ses pages.
  4. Nous sommes libres de copier un lien sur de nouvelles pages ou de le transmettre par mail ou autres techniques sociales.

C’est justement à cause de cette extrême liberté que Google a pu indexer la totalité du Web et devenir le monstre que nous savons. Je n’ai pas l’impression qu’il participe à la fraternité, ni que le monde soir meilleur depuis l’avènement de Google.

Les quatre libertés ne sont ni des conditions suffisantes ni nécessaires à la fraternité. Elles sont le fruit d’un illuminé qui a fait croire à beaucoup de gens que son illumination était la seule vérité possible. L’illuminé lui-même n’est pas responsable, c’est tous ceux qui suivent ses injonctions sans les questionner qui font de lui, a posteriori, un illuminé.

Nous devons prendre garde. Quand les défenseurs d’une théorie n’acceptent pas la critique, nous basculons dans le fanatisme. C’est en soit la démonstration que les valeurs ont été oubliées au profit d’un système, qui comme tous les systèmes invente ses hiérarchies, ses territoires, ses purgatoires. Si dès qu’on touche au fondement du libre, les fanatiques se pointent… c’est en soit la démonstration qu’il y a un gros problème d’extrémisme avec cette secte.

Un théoricien ne devrait pas agir différemment d’un entrepreneur. Il pose ses idées, il les met en œuvre, si elles n’atteignent pas leur objectif, il les amende ou il passe à autre chose.

En commentaire, Stéphane Gallay me dit : « Je lis cet article, je vois le questionnement, mais quelque part je me demande si le vrai souci, c’est que des modèles comme celui de la gratuité – un peu comme celui du revenu universel – sont porteurs de disruptions majeures et que des réactions telles que celle-ci ne sont pas une crainte d’un saut vers l’inconnu ? »

Je ne suis pas d’accord. Ça fait plus de quinze ans que je me bats pour les théories politiques listées plus haut. Mon blog est sous licence Creative Commons. J’ai distribué plusieurs de mes livres gratuitement, notamment Le geste qui sauve qui est aujourd’hui traduit en dix-sept langues. J’ai fait ma part du boulot, et je suis en ce moment même en train de la poursuivre, puisque ce billet est libre comme tous les autres.

Ai-je tourné le dos à mes valeurs ? Je ne crois pas, mais je suis inquiet pour elles quand je vois l’aveuglement se glisser dans les rangs de ceux qui les défendent. J’ai défendu le revenu de base, mais j’ai aussi vu les idéologues nous répéter que cette mesure serait géniale, en s’appuyant sur deux ou trois expérimentations minuscules. Nous n’en savons rien. Nous devons être prudents. Nous devons expérimenter comme nous le faisons avec le libre en informatique, et comme avec lui nous devons observer.

Bizarre, le libre conduit à Google. Ça interroge, non ? Bizarre la transparence du code n’entraîne pas la confiance. Bizarre, les logiciels libres restent de pâles copies des logiciels commerciaux. Bizarre, la gratuité intrinsèque au libre entraîne l’émergence d’une élite de gestionnaires qui eux ne travaillent pas gratuitement. Alors, naturellement, je me demande si nos postulats ne sont pas, dans certaines conditions, contre-productifs, voire nocifs.

Nous devrions mettre en œuvre des boucles de feedback qui sans cesse nous pousseraient à remettre en cause nos postulats.

Cette dernière proposition n’est pas un nouveau postulat, simplement la croyance que la pratique est supérieure à l’idéologie. À un moment donné, il faut accepter de s’être trompé et changer de route.

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11 comments

  1. deuzeffe says:

    Caricature simpliste : les premiers outils tranchants ont été inventés pour découper la nourriture, puis il y a un con qui s’en est servi pour défendre sa tribu et blesser voire tuer son semblable. Ça fait quelques millions d’années et la mentalité d’/Homo sp./ n’a pas franchement évolué.

    Quelle que soit l’expérimentation mise en œuvre, les conséquences seront toujours les mêmes.

    Ergo, l’humanité ferait mieux de disparaître. Et vite.

    Sur ce, bon dimanche ^^

  2. goofy says:

    Je te suis volontiers sur bien des points mais je ne me sens pas spécialement concerné par ce “nous” dans lequel tu embarques un peu tout le monde : personnellement (je ne parle pas ici au nom de Framasoft) je n’ai jamais nourri qu’un scepticisme prudent sur RMS, les enthousiastes du revenu de base et du bitcoin etc. Je dirais plutôt que tu fais ici ton autocritique 🙂 en essayant d’impliquer tout le monde.

    Et tu vas un peu vite en simplification en écrivant que la gratuité “nous” a mené à Google et autres léviathans. C’est tout de même un peu fort de dire que “nous” sommes responsables des léviathans numériques. Pendant que tu y es, c’est sans doute à cause de nos combats pour la liberté que nous sommes enfermés dans des silos ? C’est pousser le paradoxe un peu loin je trouve. Mais peu importe.

    De mon petit hublot, je trouve que s’il y a quelque chose à balancer sur ce que tu appelles les “idéologies” du libre, c’est plutôt le missile politique : depuis combien d’années les libristes ont-il renoncé à tout investissement du champ politique ? J’y vois le poids sur la communauté des développeurs qui semblent souvent les plus éloignés de toute conscience politique (je suis obligé de généraliser à mon tour,désolé).
    J’en veux pour preuve les difficultés incroyables qu’a la Quadrature du net pour franchir le mur de l’inertie politique de ce qu’on appelle la communauté du Libre.

    Pour le dire autrement : comment se fait-il que la très saine remise en question que tu articules ne prenne pas la forme d’une violente remise en cause de la forme contemporaine du capitalisme, celui de la silicon valley ? Je trouve que Morozov est pertinent sur ce point.

    Maintenant je n’attends pas le grand soir et le renversement du capitalisme, hein, je ne trouve pas inutile une action comme celle de l’asso framasoft qui s’efforce de donner des « preuves » concrètes des « valeurs » qu’elle défend (pour reprendre quelques termes piégés du débat récent avec Clochix et cfrog). Il n’en reste pas moins que le déficit de conscience et d’action politique (non ce mot n’est pas sale, il a été sali depuis trop longtemps) me paraissent le véritable talon d’Achille des milieux libristes.

  3. @deuzeffe Pour le couteau, je ne suis pas sûr qu’on soit jamais sûr de pourquoi il a été initialement inventé 🙂 Pour le reste, tu proposes quoi ? Qu’on continue à prôner les idées du libre en fermant les yeux ?

    @Goofy Je ne pouvais pas dire je, car je suis pas à l’origine de ces idées, même si je les ai embrassées et les embrasse encore pour la plupart. Oui, je fais mon autocritique, mais aussi je demande aux autres de faire de même, sinon ils vont flinguer ces idées. Je constate régulièrement le refus de questionner les postulats, et ça me fait flipper.

    Pour remplacer le capitalisme, il faut être sur le terrain, pas uniquement sur celui des idées. D’où mes bouquins sur la santé, c’est du pratique, sauver des gens… Et faire de la politique aujourd’hui, c’est pas nécessairement visible, bien au contraire… la politique visible, c’est ça le capitalisme.

  4. J’aimerais juste clarifier deux choses: d’abord, je n’ai jamais voulu que mon questionnement soit perçu comme une accusation, je suis désolé que tu l’aies perçu comme tel et je m’en excuse.

    C’est une réflexion qui m’est venue à travers une série d’autres conversations et je pensais que c’était pertinent ici.

    Ensuite, c’est Gallay, avec deux A. 🙂

  5. @Stéphane Tu as droit d’accuser, j’ai pas spécialement mal pris, mais il me semblait important de clarifier ma position. C’est très important il me semble que nous échangions sur ces sujets.

    PS : j’ai corrigé et ajusté pour que ce soit plus doux…

  6. manu says:

    Il y a un énorme hiatus dans l’argumentation lorsque l’on passe du lien hypertexte à Google. Jusqu’à preuve du contraire, Google ne respecte pas les quatre règles du logiciel libre, en particulier quant à ses index…
    Quant à la politique, il ne faudrait pas non plus oublier André Gorz.

  7. Que Google ne respecte pas les règles ne change rien au fait que les liens eux les respectent ce qui a permis que Google apparaisse.

  8. lincruste says:

    Le “libre ” n’amène pas Google, il se contente de ne pas l’interdire.

  9. Oui, il le rend possible… j’ai pas dit le contraire et c’est tout le problème… une philosophie qui rend possible de tels monstres n’est pas une bonne philosophie.

  10. nico says:

    Un élément important pour ce genre de discussion, c’est une définition de ce qu’est le “succès”.

    Ce qui est fait, c’est une critique d’une stratégie. Cette critique repose sur le fait que cette stratégie est maintenant considérée comme un échec.
    La première chose, c’est que l’échec est relatif à ses propres valeurs idéologiques (et la communauté du libre contient énormément d’idéologies différentes). Le deuxième élément, c’est qu’il est difficile (impossible ?) de prouver que la stratégie n’a pas été la “meilleure possible”. Ce n’est pas parce que la courbe du chomage monte de 3 points que la stratégie était mauvaise: peut-être que les stratégies concurrentes auraient toutes fait pire, peut-être que la stratégie qu’on critique a permis d’éviter de monter de 10 points.
    C’est le résultat du “biais du monde juste”: on part du principe que la situation déplaisante peut être évitée, qu’il existe donc une stratégie qui permet de l’éviter et que par conséquent si une stratégie ne l’a pas évitée, c’est que le choix de cette stratégie a été une erreur. Mais en réalité, d’un point de vue “scientifique”, il n’y a aucune raison que ce soit le cas. On a donc tendance à dire: “le résultat n’est pas aussi bon que je l’avais espéré, on aurait donc du utiliser cette autre stratégie”, mais rien ne prouve que cette autre stratégie aurait fait mieux.

    Un exemple concret: “une philosophie qui rend possible de tels monstres n’est pas une bonne philosophie”, mais une “bonne” philosophie aurait quant à elle pu ne pas s’imposer aussi facilement (peut-être), le résultat final étant que des initiatives contestables comme données en exemple dans cet article se seraient développées plus facilement et seraient alors plus nombreuses ou utiliseraient des techniques encore plus problématiques.

    (personnellement, je ne suis pas satisfait de la “stratégie de la communauté du libre”, je ne prétends donc pas qu’elle est bonne. je pense par contre que c’est une question d’opinion, et que celui qui a une opinion différente n’est pas “dans l’erreur” ou plus bête que moi)

  11. deuzeffe says:

    @tcrouzet « Tu proposes quoi ? Qu’on continue à prôner les idées du libre en fermant les yeux ? »

    Est-ce que tu vas arrêter de partager tes œuvres parce que d’autres en tirent profit à leur seul avantage (Le geste qui sauve, par ex.) ?

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