Thierry Crouzet

Un auteur en déshérence ou est-ce le Net qui déraille ?

NetLittérature 3/98

En un temps, j’étais blogueur. Ça voulait dire quoi ? Je pensais un truc, l’écrivais, le publiais, lisais d’autres trucs, recevez des commentaires, écrivais à nouveau, publiais à nouveau. C’était ça l’expérience du blog, c’était ça que j’aimais dans le blog et qui était neuf. Une temporalité inédite de la littérature.

La publication posée en ligne, réfléchie, sa langue tournée dix fois, comme dans la presse policée ou dans les livres travaillés et retravaillés, a toujours été possible, et d’ailleurs cette façon de faire du vieux avec du neuf a contaminé ce qui reste de la blogosphère, cet espace dont on parle avec la nostalgie désagréable des vieux combattants. Cette accaparation du Net par les conservateurs déguisés en rénovateurs m’a toujours exaspéré. Je l’ai ressentie comme une colonisation, qui me mettait sous les yeux le simple besoin que nous avons de nous exprimer, sans nécessairement rechercher à le faire dans une forme en harmonie avec le médium, à la recherche de ce qu’il nous pousse à dire et qu’avant nous ne songions pas à dire.

Aujourd’hui, sous les coups des envahisseurs, le ping-pong littéraire de blog en blog s’est quasiment éteint. Maintenant on s’envoie à la figure des plats cuisinés, des vidéos insupportables, des statuts sociaux remplis de jugements à l’emporte-pièce, sachant que personne ne prendra le temps de développer des contres-arguments sérieux. Le Net s’est télévisé. De grands manitous y pérorent sans qu’on puisse ne serait-ce qu’écailler leur carapace.

Je ne suis pas très enthousiaste, mais je n’ai pas renoncé à expérimenter. Pendant que les blogs littéraires, à la façon des bières sans alcool, s’évertuent à paraître littéraires, lus uniquement par les blogueurs littéraires et deux ou trois universitaires qui y ont trouvé leur pâture, il existe à coup sûr des poches encore irriguées par un esprit d’aventure.

Ainsi Wattpad ressemble à un lampadaire, une nuit d’été, entouré par une myriade d’insectes qui tourbillonnent en désordre, s’écrasant contre la vitre du luminaire, se bouffant les uns les autres. C’est un écosystème en vase clos, une propriété privée, en marge du Web. On peut s’y promener nu, on peut y hurler, y faire ce qu’on n’oserait pas sur une place publique, même écrire des textes truffés de fautes, parce qu’on s’en fiche des fautes, du moins lorsqu’on donne tout, se livre et se risque.

Je ne suis qu’un de ces insectes attirés par la lumière. Je regarde ailleurs, j’aimerais trouver mieux, je ne vois pas, surtout dans les salons littéraires officiels, avec leurs auteurs en ringuettes, tous sagement assis, alors qu’ils sont encore plus affamés que mes amis du lampadaire, des affamés qui n’ont plus la force d’aller bouffer, et surtout plus la force de mitrailler leurs textes comme la temporalité de l’époque le demande.

Alors je traîne sur Wattpad, j’y jette des idées, des bouts de textes, j’y déroule mon atelier, mes brouillons, sans chercher des millions de vues, mais à l’écoute des lecteurs, de leurs votes, de leurs commentaires. Après deux ans, je sens toutefois que l’ambiance n’est plus la même. Les danseurs commencent à fatiguer, moi même je ne suis là que parce que je ne trouve pas de lampadaire plus lumineux, je suis la faute de mieux, et ça n’est pas très satisfaisant.

Parfois je me dis que je n’ai plus d’autre choix que d’écrire à l’ancienne, à la façon des auteurs en ringuette dans les salons. C’est très frustrant pour moi qui ai connu la drogue sociale. Avant, elle coulait à flots. Tu ouvrais la bouche, on te la remplissait d’ambroisie. Désormais, il faut cultiver sa communauté, il faut dire aux autres que tu les aimes pour qu’ils viennent te dire qu’ils t’aiment. Exactement comme dans la blogosphère littéraire où ils sont tous à se retwitter les uns les autres, à se coller des « étoiles » ou des « plus ». Se prostituer pour être lu, non. Je n’écris d’ailleurs pas pour être lu, ça c’est bon pour les journalistes qui doivent gagner leur pain, j’écris pour vivre, pour partager, pour attraper une petite lumière située quelque part entre moi et le monde, et qui m’échappe toujours depuis que l’ai aperçue pour la première fois à la fin de mon adolescence.