Thierry Crouzet

Julius Gregarius

Édition 2/178

Quand Philippe Charrier m’a demandé d’imaginer les modes d’accès aux connaissances et à la culture en 2057, à l’occasion des 40 ans de la Bibliothèque publique d’information du Centre Beaubourg, je lui ai tout de suite dit que je ne pouvais l’envisager que sous la forme d’une fiction, tout simplement parce que je ne crois pas qu’il soit possible de prévoir le futur, à moins d’avoir un sacré coup de chance.

Et puis, j’ai découvert Julius Gregarius. Comme moi, il y a peu de temps, vous ne le connaissiez sans doute pas. Sur Wikipédia, on ne trouve de fiche à son nom qu’en napolitain, pourtant il était un maître, un des plus grands que l’humanité ait connus, aussi grand par sa discrétion que par l’étendu de ses savoirs. Dans Le Jeu des perles de verre, Herman Hesse aurait pu faire de lui un Magister, et à mon tour je me dois de me faire son porte-parole pour imaginer la bibliothèque en 2057.

Au même titre que Marshall McLuhan (1911—1980), et avant lui, il a pensé l’avenir avec une lucidité presque terrifiante, et sans doute bien plus loin que McLuhan, car il a mené sa vie en prévision de cet avenir, jusqu’à se détruire. Né en 1894 sur l’île de Capri, dernier descendant d’une famille millénaire, il a renoncé au monde après avoir connu l’horreur des tranchées durant la Première Guerre mondiale, où il a servi comme infirmier volontaire, interrompant ses études en médecine. Dès lors convaincu qu’un nouvel âge de ténèbres menaçait l’humanité, il s’est reclus dans sa villa sur les hauteurs de son île natale. Quand il n’arpentait pas le sentier côtier qui, de la Marina Piccola, le conduisait aux ruines de la villa Jovis, ancienne demeure de l’empereur Tibère, il lisait, avec un objectif bien précis : s’il survivait au cataclysme planétaire qu’il anticipait, il voulait à lui seul pouvoir se remémorer assez de connaissances pour que la civilisation puisse redémarrer.

Il utilisait la méthode mnémotechnique des loci, aussi appelée méthode des palais de mémoire : il s’était construit un dédale imaginaire dans les pièces duquel, comme dans les rayons d’une bibliothèque, il rangeait les choses dont se souvenir. Il lui suffisait alors de se promener dans sa demeure mentale pour que ces choses lui reviennent avec clarté. Il n’ignorait pas que Ciréron et Sherlock Holmes avaient utilisé la même stratégie ainsi que les Aborigènes australiens, et bien d’autres peuples qualifiés de prélittéraires.

La montée du fascisme n’a fait que confirmer les craintes de Julius Gregarius. Quand, en mai 1933, les nazis ont brûlé les livres dans les rues de Berlin, il a compris que la possibilité d’un cataclysme n’avait jamais été aussi grande. Il s’est soudain senti impuissant. Un seul homme ne pouvait rien contre cette folie. Sa mémoire, aussi merveilleuse soit-elle, n’avait aucune pérennité. Julius s’est résigné à faire creuser une réplique de son palais de mémoire sous sa villa et il y a entreposé des dizaines de milliers de livres, les plus précieux selon lui. Cette bibliothèque pourrait servir de première pierre d’un monastère culturel, au cas où l’impensable surviendrait.

Julius Gregarius a assisté de loin à la Seconde Guerre mondiale, à la Shoah, à la destruction d’Hiroshima et Nagasaki. Il a vu d’autres guerres éclater un peu partout. En 1949, il a lu avec horreur 1984 d’Orwell, puis il a appris que les communistes chinois lavaient le cerveau des dissidents, et que la CIA expérimentait des méthodes semblables. On pouvait non seulement effacer une à une les pièces du palais de mémoire, on pouvait aussi y ranger des faux souvenirs comme de fausses informations. Au début des années 1950, Julius Gregarius considérait avec effroi la télévision comme une redoutable technique de reprogrammation mentale à laquelle les foules se soumettaient volontairement. Il s’est persuadé que le temps de l’écrit ne tarderait pas à s’achever et que bientôt nous recevrions les informations, les images et les émotions directement par la pensée.

En juin 1957, après ce constat sans espoir, Julius Gregarius s’est suicidé, nous laissant une longue lettre posthume intitulée : Après la littérature. J’ai rarement lu un témoignage aussi poignant. Julius Gregarius y explique qu’il a perdu son temps, qu’il a gâché sa vie à mener un combat dépassé. En quelques pages, il dessine un avenir d’après l’écriture telle que nous la connaissons, un monde où nos œuvres seraient tramsmises par télépathie, où nous les recevrions comme un liquide qui nous remplirait à toute vitesse au risque de nous noyer.

Selon Julius Gregarius, notre humanité a commencé avec la parole et la mémoire. Voilà pourquoi nous retrouvons des traces de méthodes mnémotechniques chez tous les peuples anciens. Quelques vestiges survivent aujourd’hui. Chez les Luba, en Afrique centrale, principalement en République démocratique du Congo, des initiés utilisent des tablettes à souvenirs, les lukasa. Ils font courir leurs doigts sur les grains colorés enfichés sur ces bouts d’écorce, selon des trajets bien particuliers, et se remémorent des histoires transmises de génération en génération. 

Avec l’écriture, nous avons externalisé notre capacité mémorielle et démultiplié sa puissance, ça c’est aussi la théorie de Marshall McLuhan. Cette technologie, ainsi que Julius Gregarius la qualifie, n’est qu’une technologie. Comme la voiture a remplacé les chevaux, elle sera tôt ou tard remplacée par une autre plus performante et plus pratique. Il n’en doutait pas au point de voir dans le lavage de cerveau les prémices d’une communication mentale qui ne pouvait qu’advenir à brève échéance.

Avec tristesse, avec aigreur, Julius Gregarius parle d’une époque où il faudra toujours écrire, mais le faire avec des concepts, des formes, des outils auxquels il ne comprendra rien, et auxquels il ne veut rien comprendre. Des mots ruisselleront dans l’esprit du lecteur télépathe, aussi des images, des sons, des odeurs, des impressions sans doute déconnectées de nos sens, de pures sensations abstraites, cela à une vitesse assourdissante, exploitant toutes les capacités du cerveau.

Pour Julius Gregarius, comme le cinéma a entraîné une adaptation des œuvres anciennes, il faudra adapter les livres aux médias mentaux. Bien sûr, on pourra déverser le contenu d’un livre directement dans un esprit et veiller à ce qu’il s’y grave, de façon plus ou moins indélébile. Cette perfusion sera sans conséquence pour les œuvres purement informatives, mais posera des problèmes pour les œuvres plus esthétiques, où la forme compte autant que le fond.

Julius Gregarius donne l’exemple de Proust : « Imaginez recevoir en quelques minutes la totalité de La Recherche du temps perdu. Vous ne pouvez rien y comprendre. La temporalité de lecture fait partie de l’œuvre elle-même. Comment sera-t-il possible de lire mentalement Proust ? Comment sera-t-il possible d’accéder à toutes les œuvres du passé, donc à l’héritage de l’humanité sans lequel un avenir heureux est impossible ? »

Julius Gregarius nous met en garde. Nous aurons besoin de gardiens du temps. Les bibliothèques, au sens où il les connaissait et où nous les connaissons, n’auront plus aucune raison d’être, puisque nous n’aurons plus besoin de livres, mais en revanche nous aurons besoin de bibliothécaires pour nous souvenir du temps propre à chaque œuvre ancienne, pour aider les lecteurs télépathes à ne pas se noyer et à goûter les chefs-d’œuvre du passé. Pour Julius Gregarius, les bibliothèques ne pouvaient que devenir des musées dédiés à une ancienne façon de transmettre les connaissances et les émotions.

S’il vivait aujourd’hui, je crois qu’il n’aurait guère prêté attention au Web. Nos histoires de livres numériques l’auraient fait rire. Il n’y aurait rien vu de nouveau, sinon un changement de média pour supporter les mots et les images. Il aurait d’autant plus ri devant les théoriciens qui affirment qu’un nouveau média n’en fait jamais disparaître un de plus ancien, donnant l’exemple de la radio ou du cinéma qui n’ont pas affecté la littérature, la poussant peut-être simplement à chercher en elle-même ce qui lui était propre.

Julius l’a dit clairement : l’écrit a fait disparaître les palais de mémoire, parce qu’ils n’étaient plus nécessaires. La télépathie fera disparaître l’écrit parce qu’il ne sera plus nécessaire. S’il vivait aujourd’hui, il aurait ajouté qu’elle fera disparaître les mondes 3D et toutes ces espèces de virtualisation graphique.

Nous devons méditer les prédictions de Julius Gregarius, surtout au regard de nos progrès en neurosciences et en intelligence artificielle. Désormais, on arrive à faire voir des aveugles, à faire entendre des sourds, à redonner la mobilité aux paralysés. Mieux on comprend le cerveau, mieux on sait le stimuler. En 2013, on a réussi à faire communiquer à distance deux rats. Ce n’était qu’un premier pas. Aujourd’hui, des algorithmes analysent les résultats des scans cérébraux et leur associent des émotions, des sensations, des informations. On sait déjà orienter des rêves, y glisser des images, des scénarios. Demain, on déversera sur nous des histoires, les contenus entiers de livres mentaux. Nous vivrons dans un monde homme-machine presque inimaginable. Nos mobiles avec leurs gestuelles seront aussi désuets que les claviers de nos ordinateurs. Nos bibliothèques se seront transformées en temple d’un temps qui n’existera plus et où des gardiens en préserveront le souvenir, car sans passé il n’existe point d’avenir.

Julius Gregarius aurait pu se préparer à endosser le rôle de gardien du temps. Il a manqué de courage pour mener ce nouveau combat. L’homme qu’il était avait toujours communiqué par les sens, notamment l’ouïe et la vue, le théâtre et la lecture, la peinture et le cinéma, il n’envisageait pas de se désincarner, de se couper des canaux de communication qui l’avaient fait humain pour se soumettre à des machines qui fouilleraient dans son cerveau et y glisseraient des idées aussi subversives que celle du suicide. Julius Gregarius ne voulait pas d’une humanité désincarnée. Au nom des idées, on pouvait commettre des abominations. En 2057, on honorera Julius Gregarius à l’occasion du centenaire de sa disparition. D’ici là, nous avons encore un peu de temps pour nous préparer à un monde où nous communiquerons par la pensée.