Thierry Crouzet

Pourquoi écrire en ligne?

NetLittérature 3/100

« Pourquoi écrire ? » est une question souvent posée aux écrivains et que nous nous posons au moins aussi souvent, tant parfois cette activité nous paraît absurde. Cette question a un corollaire évident : « Pourquoi publier ? » À ces deux questions, nous devons avoir au moins autant de réponses que d’écrivains. Alors les compléter en leur ajoutant « en ligne » a peu de chance de réduire le champ des possibles, mais j’aimerais me lancer dans une petite investigation, en vue de mettre de l’ordre dans mes idées (voici en tout cas pourquoi j’écris ce texte et aussi pourquoi je le partage avec vous, peut-être pour entretenir le débat).

Il me faut donc m’intéresser étroitement au « en ligne », à ce qu’il change dans l’écriture et ce qu’il implique pour la littérature.

Publier en ligne, c’est quoi ?

Il me semble qu’il faut commencer par définir ce qu’est « publier en ligne », parce que la réponse, bien que mouvante, est assez simple : diffuser des textes, éventuellement enrichis, à l’aide d’internet (le web, le mail, les apps, des fichiers…). Publier en ligne peut se faire en parallèle ou non d’une publication papier, cette dernière publication impliquant parfois une projection de l’œuvre originale, donc son appauvrissement plus ou moins grand. Par exemple, si je publie mon blog sur papier, je perds immédiatement l’organisation réticulaire des billets, étant obligé de figer une organisation linéaire.

Inversement, je peux prendre un texte écrit par Platon et le publier en ligne. Qu’un texte soit publié en ligne ou en numérique ne nous dit donc rien a priori de sa littérarité, et précisément à savoir s’il a été écrit en ligne ou non.

Alors est-ce que je publie en ligne parce que souvent je ne peux pas publier sur papier ? Est-ce que la plupart des auteurs numériques ne le sont que par commodité ? Si la réponse devait être affirmative, l’idée d’une littérature numérique serait immédiatement balayée. Si tout ce que nous lisons en ligne, nous avions pu le lire sur papier, le monde en ligne ne serait qu’une ombre du monde littéraire traditionnel. Parfois, je me persuade que c’est le cas, que je suis un imposteur.

Trois remarques personnelles :

  • Avant même d’écrire la plupart de mes textes, je sais qu’ils n’intéresseront que peu de lecteurs (par leur sujet, leur forme, leur idéologie… exemple de ce texte même).
  • Ils n’ont pas vocation à être commercialisés.

  • Ils n’intéressent donc pas les éditeurs (soyez certains que tout texte avec la promesse de beaucoup de lecteurs intéressera les éditeurs, quels que soient ses mérites littéraires).

Si j’en reste à un tel discours, je risque longtemps de souffrir du syndrome de l’imposteur. Certes, quand j’ai un texte qui a une chance de trouver des lecteurs, je réussis parfois à le faire éditer, mais, dans ce cas, je ne suis pas un écrivain, plutôt un VRP. Être édité de temps à autre ne règle en rien mon problème. Pour ne pas me sentir un imposteur, il me faut aussi publier dans le monde hors ligne des textes qui me paraissent importants indépendamment de leur valeur marchande. Je ne peux pas sans cesse me dire « Ils n’y comprennent rien. » À un moment donné, ça va bien cette chansonnette.

Je mène donc une expérience. Je viens de soumettre Mon père était un tueur, une sorte de roman écrit cette année hors ligne, un roman sur mon père sniper durant la guerre d’Algérie, un roman que je ne pouvais pas écrire autrement que dans la solitude. J’y ai mis tout mon cœur, tout mon art, toute mon expérience. C’est un roman classique, sans invention formelle, c’est un témoignage et un récit, une histoire de père et de fils comme on en écrit depuis toujours. De tels livres me paraissent nécessaires pour nous aider à vivre. Il s’en publie chaque année et je devrais donc être capable de glisser le mien parmi eux. Même si jouer le jeu me fait mal, je le joue, parce que je ne veux pas vivre avec l’idée que je suis un imposteur (je rappelle que trouver un éditeur c’est trouver une maison qui vous verse un à-valoir, pas juste qui imprime votre livre ou le diffuse en ligne en vous piquant vos droits).

Si dans quelques mois, je finis par autopublier Mon père était un tueur, j’aurais pris un sacré coup derrière la tête. Je serais obligé d’admettre que je publie en ligne sans être poussé par une nécessité profonde, mais faute de mieux. De ça, je n’en veux pas. J’ai l’intuition que quelque chose de plus important se joue. Pour la suite de la réflexion, supposons donc que je ne suis pas un imposteur, pas plus que les autres auteurs en ligne.

Je voudrais en profiter pour ajouter une quatrième remarque personnelle :

  • Je publie de nombreux textes en ligne parce que cette possibilité m’a incité à les écrire.

Cette boucle vertueuse est fondamentale. Le simple fait de pouvoir publier en ligne ouvre des possibilités, donc nous autorise à penser des textes auxquels les auteurs ne pensaient pas faute de cette possibilité.

Avant, on pouvait tout écrire. Désormais, on peut tout publier. Nous ne limitons plus ce que nous écrivons à ce que nous avons une chance de publier. Oui, peut-être que nous ne publions en ligne que parce que c’est possible, exactement comme Picasso peignait au Ripolin parce que c’était possible. Si j’écris un texte parce que je sais que je le publierai en ligne, je suis un auteur numérique, tant bien même mon texte pourrait aussi être publié sur papier. L’intention entre dans l’œuvre, elle la colore, influence son histoire. Voilà pourquoi le Net à ouvert un nouveau champ à la littérature, elle s’y est glissée, puis elle l’a irrigué.

Une œuvre numérique n’affiche pas des stigmates qui l’a font reconnaître comme numérique du premier coup d’œil. Prenons un texte quelconque, écrit dans la solitude, loin du Net, tel Mon père était un tueur, ce texte n’a rien de numérique, sinon tout ce qu’il y a de numérique dans la vie de l’auteur, ce qui suffit peut-être à être rédhibitoire — déjà je me raccroche aux branches. Si donc l’auteur autopublie son texte en ligne, il se passe immédiatement plusieurs choses…

  1. Le texte a échappé à la censure du marché ce qui, souvent, donne l’idée de le publier sous licence libre.
  2. En plus d’être un geste esthétique, autopublier est un geste politique, qui dépasse le texte lui-même (revendication d’une littérature plus vaste).
  3. L’autopublication ne verrouille pas l’œuvre qui reste ouverte et se prête aux métamorphoses, ce qui en floute les contours.
  4. Sa diffusion entraîne une éditorialisation qui diffère de l’éditorialisation qu’aurait pratiqué un éditeur (discours de l’auteur sur le texte lui-même, liens sur les réseaux sociaux, posts…).

J’ai envie de dire que, peu importe l’œuvre, l’autopublier suffit à l’altérer, à en faire une œuvre numérique, avec une tessiture différente d’une œuvre qui n’aurait en ligne qu’une présence homothétique. Bien sûr, cette coloration numérique est d’autant plus forte que l’idée de publier en ligne s’est imposée tôt dans le processus créatif.

Pour l’auteur, publier en ligne s’accompagne d’un lot de sensations propres, sans doute liées à la proximité des lecteurs et à la quasi-absence d’intermédiation. J’avoue que j’y ai pris goût, même si connaître les stats de chacun de mes textes est aussi déprimant que connaître mes chiffres de vente en librairie.

Je ne devrais donc pas souffrir du syndrome de l’imposteur. À force de publier en ligne je me suis peut-être définitivement coupé du monde littéraire hors ligne, j’ai glissé vers les endroits où il n’est pas, où les auteurs hors ligne ne vont pas, et vouloir jouer dans les deux mondes est peut-être une lubie par laquelle je ne réussirai qu’à démontrer que je ne suis à ma place nulle part.

Reste cette souffrance tout de même. En ligne comme ailleurs, le succès peut la lever, mais ce succès est souvent incompatible avec la possibilité d’écrire ce dont nous avons envie. La démultiplication des possibilités a réduit la probabilité de connaître le succès. Ce pourrait être insignifiant si, dans le même temps, les critiques et les universitaires s’intéressaient davantage à la production en ligne, mais il n’en est rien : faute d’un discours réflexif, que nous avons presque tous cessé d’effectuer les uns par rapport aux autres, sauf à tomber dans la complaisance, nous bataillons chacun de notre côté, et c’est peut-être finalement la solitude esthétique qui me fait le plus souffrir.

Et fait également souffrir mes amis, les poussant parfois à une radicalisation littéraire qui est peut-être la conséquence du syndrome d’imposture. Raisonnement inconscient : les éditeurs ne veulent pas de moi, je m’autopublie, j’interagis avec mes lecteurs, je publie toujours plus pour être toujours plus en interaction, je finis par écrire en ligne des choses de plus en plus éloignées de celles publiées hors ligne. Selon cette logique hypothétique, cette écriture n’aurait pas été choisie, mais subie. Elle n’est peut-être que la conséquence d’un sentiment de rejet. Néanmoins, elle est devenue une des formes d’aujourd’hui. On se fiche des raisons, après tout.

Écrire en ligne, c’est quoi ?

Malgré lui, l’auteur qui se hasarde à s’autopublier en ligne commence à être un auteur numérique. Peut-être a-t-il alors envie d’écrire en ligne, ce qui implique un tout autre engagement. On pourrait dire qu’il existe une forme molle de publication en ligne, celle dont je viens de parler, et une forme dure qui bouleverse l’écriture elle-même (bien que la forme molle la bouleverse aussi comme je viens de le montrer).

Par exemple, quand j’ai publié One Minute en feuilleton quotidien sur Wattpad, j’étais quasiment en direct avec les lecteurs, je n’avais aucune avance sur eux, écrire/publier se jouait simultanément. Dans ce cas, on peut parler d’une écriture en ligne. Si dans quelques mois je publie sur Wattpad Mon père était un tueur, je serais dans le mode mou, puisque j’aurais déconnecté l’acte d’écrire de celui de publier.

Quelques caractéristiques de cette écriture/publication en ligne (pas nécessairement toutes actives en même temps) :

  • Quasi synchronicité entre écriture et publication.
  • Possibilité de publier à tout moment.
  • Ne jamais penser à une autre forme pour le texte qu’à celle délivrée dans l’instant (se désintéresser des projections éventuelles sur d’autres supports).
  • Réviser autant que nécessaire.
  • Approche fragmentaire.
  • Ouverture de l’atelier.
  • Réduction maximale de la distance avec le lecteur (ce qui implique sa présence, sa matérialité).

Depuis que je publie mon journal mensuellement, je me suis mis en retrait de cette urgence autant que de cette ouverture. Je me protège, peut-être aussi parce que je ne ressens plus suffisamment la force exhilarante qui me traversait ne serait-ce qu’en 2015 quand j’écrivais One Minute. Même l’écriture fragmentaire m’intéresse moins, ou disons que j’ai envie de prendre un peu plus de temps pour interconnecter les fragments. Tout cela pour dire que l’écriture en ligne m’attire moins, sans doute faute de sel et de poivre. Et je ne veux pas que cette écriture me devienne une simple habitude, je veux lui trouver un sens, je ne veux pas être un auteur numérique hard à tout prix.

J’ai expérimenté trois lieux d’écriture en ligne : le blog, Twitter, Wattpad. Je me fiche bien de Twitter et Wattpad, mais je reste attaché à mon blog. Je ne suis pas prêt de le saborder tout en me demandant bien quoi en faire ? À quoi bon que ce lourd navire ? Pourquoi ne pas l’empaqueter dans un bout de code et le laisser partir à la dérive, comme un livre ordinaire.

Peut-être n’est-il qu’un ancien atelier, qu’un musée de l’histoire du Web et continuer de l’habiter serait malsain ? Peut-être que d’avoir ce blog me limite ? Mais je n’ai nulle part où aller en dehors. C’est bien le problème. Le territoire internet n’a jamais été aussi vaste et en même temps aussi peu hospitalier.

J’ai su pourquoi j’écrivais en ligne, je ne le sais plus. Toutes les raisons que j’ai évoquées ne me passionnent plus beaucoup, trouver des lecteurs à tout prix étant la plus pitoyable de toutes. En ligne, je n’ai jamais cherché que des interactions finalement, et surtout, et avant tout, des ouvertures pour des textes, des béances où je peux me glisser, avec pour seule limite ma propre impuissance. Je peux bien cesser d’écrire en ligne. Tant que je continuerai de publier en ligne, je serai un auteur numérique.

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