Thierry Crouzet

Novembre 2017

Mercredi 1er, Balaruc

Je passe plusieurs heures à sélectionner les photos pour illustrer mon carnet du mois dernier, et je prends conscience que cet exercice mensuel, doublé de celui de photographier, affûte peu à peu mon regard, me donnant envie de photographier davantage. L’art c’est comme le vélo, plus on en fait, plus on a envie d’en faire.

Jeudi 2, Balaruc

CreateSpace me demande de justifier que je suis l’auteur de One Minute. Comment dire ? Il serait facile de prouver que je ne le suis pas en désignant un autre auteur qui aurait publié ce livre antérieurement, mais ce n’est pas le cas.

Samedi 4, Balaruc

J’ai passé une nuit agitée par l’idée d’un nouveau roman dont le titre serait One Second, qui raconterait l’instant précis où, en divers points du monde, des gens prendraient en même temps la décision de changer de vie.


CreateSpace finit par accepter ma paternité de One Minute.


Je découvre que Simon Stephens a écrit une pièce intitulée One Minute en 2003. Cinq personnages parlent de la minute où un meurtre s’est produit. Peu de rapport donc avec mon One Minute.

Dimanche 5, Balaruc

Grande tempête de mistral. Des inconscients sortent en aviron, sans être trop couverts, avec une enfant coincée entre les jambes du barreur qui a beau hurler, rien n’y fait, ils n’ont d’autre choix que de s’échouer devant la maison et se jeter à l’eau.

Les naufragés

Après la tempête

Mercredi 8, Balaruc

Au réveil

Vendredi 10, Balaruc

Un journaliste assassine le Goncourt et se demande où sont les véritables romans ? Quand je lui twitte « Sur le Net », il ne me répond même pas, démontrant qu’il participe à la mascarade qu’il ne dénonce que par posture.


Je rêve devant un vélo aquatique, tout en songeant que ma commune veut faire passer une promenade devant ma maison, entre notre jardin et l’eau, quitte à combler l’étang. Je croyais que ces saccages étaient interdits, mais non. Je deviens fataliste. La promenade coulera avant ma maison quand le niveau des mers montera.

Sète

Samedi 11, Balaruc

Cette semaine, j’ai esquissé un début de One Second, j’ai débugué nerveusement ma géolecture et passé une matinée avec des journalistes de France 3 pour parler d’écriture, tout cela se terminera par deux minutes à la télévision. Une semaine ordinaire, sans idée à déverser dans ce carnet.


En rentrant du vélo à midi, je découvre un mail de Thanh Nghiem, l’initiatrice avec Cédric Villani, du Manisfeste du crapaud fou. Il y a dix ans je croyais que les crapauds fous seraient aujourd’hui innombrables.

Sète

Horizon

Balaruc

Sète

Jeudi 16, Balaruc

Après deux mois de repos, j’ai replongé dans Mon père était un tueur, intégrant les corrections de quelques amis, passant le texte à la loupe, traquant les répétions. Me voilà avec un nouveau manuscrit sur les bras. Je commence donc à le faire circuler, j’ai même dans l’idée de l’envoyer à des éditeurs que je ne connais pas, en jetant cette ultime bouteille à la mer. Jamais je n’écrirai un roman plus classique : guerre d’Algérie, mon père sniper, violence, rapport père-fils, racisme, attentats, la fabrique d’un écrivain… On ne peut pas faire plus littérature française contemporaine. Je n’ai pas écrit ce texte pour cette raison, mais bien parce que c’était pour moi nécessaire, sans doute pour personne d’autre.

Pyrénées

Vendredi 17, Balaruc

Je dors de plus en plus mal. Je me réveille à trois heures et impossible de me rendormir. Je lis, puis fatigué je tourne en rond dans mon lit, puis je lis encore. Cette nuit, je termine les Quatre conférences de Claude Simon. Il y fait l’éloge de la description (évoquer l’architecture de la gare, le look du train, la foule des passagers, l’ambiance, les bruits) par opposition à la narration (le train est parti à 5 heures). Je ne suis pas convaincu. Une narration m’apparaît aussi comme une description, pour peu qu’elle ne se limite pas à un seul fait (comme l’a dénoncé caricaturalement Paul Valéry).

De mon côté, je suis un auteur sismographe, du moins c’est l’auteur qui me paraît intéressant en moi, quand je décris ce que je perçois, que ce soit des émotions, des paysages, des idées… Et pourquoi je le fais ? Parce que ça m’aide à mieux percevoir. Et pourquoi je publie ? Parce que j’ai l’espoir que l’échange avec les lecteurs démultiplie mes perceptions. D’ailleurs, je viens d’être invité à passer deux semaines en Iran en avril prochain, nouvelle occasion de percevoir et d’échanger.

Samedi 18, Balaruc

Pyrénées

Pêcheur

Dimanche 19, Balaruc

Je ne devrais pas écrire en ce moment. Je m’éveille avec une métaphore : j’ai marché durant trente-cinq ans dans le désert, avec l’espoir de découvrir une oasis, et quand je l’atteins, je découvre qu’elle s’est tarie.


Je me sens sale en soumettant le manuscrit de Mon père était un tueur, comme si je trahissais mon blog, trahissais tout ce qui j’ai pu écrire et dire sur la littérature numérique, sauf que ce texte n’a rien de numérique, c’est un texte sur mon passé, la mémoire, mon héritage, il n’est pas né en ligne, j’aurais été incapable d’ouvrir l’atelier. Et puis cette histoire d’atelier ouvert, il ne faut pas que ce soit un dogme, surtout quand l’ouverture n’apporte plus rien sinon la petite satisfaction de se dire je l’ai publié et j’ai cinq lecteurs qui m’ont lu. Je ne sais plus ce qu’est la littérature numérique. Personne ne l’a jamais su. Une chimère, elle n’existe pas, sinon comme illusion pour ceux qui la pratiquent.


« Depuis longtemps le problème n’est plus de dire mais de se faire entendre. » J’entends souvent cette assertion, et si toujours et toujours le problème restait de dire ?


J’imprime des exemplaires de Mon ère était un tueur. Aujourd’hui aura été le jour où j’ai enterré symboliquement mon blog. Pas de quoi être joyeux.

Lundi 20, Balaruc

Je me suis débarrassé de Mon père était un tueur, j’ai même mis quelques exemplaires à la Poste. Devant la préposée, j’avais l’impression d’être un gamin. Une boule s’est formée dans ma gorge. Une heure plus tard, je sens encore sa présence. La normalité vient de m’écraser au rouleau compresseur.


Après Boyhood, nous regardons la trilogie Before sunrise, Before sunset, Before midnight de Richard Linklater. Longtemps que des films ne m’avaient pas autant enthousiasmé, sans doute à cause d’une connivence formelle.

Rouge

Rouge

Mardi 21, Balaruc

Un éditeur dit de Mon père était un tueur, « J’aime le fond mais c’est trop linéaire », alors que dans cette histoire je ne cesse de faire des aller-retour dans le temps. Si je donne à lire One Minute à cet éditeur, il me dira que c’est trop non-linéaire. Souvent les gens se cherchent de mauvaises excuses pour ne pas dire qu’ils n’aiment pas. Un besoin français de tout justifier rationnellement quitte à invoquer une logique fautive.

Classico

Pyrénées

Vedette

Mardi 28, Marseille

Quelques rumeurs agréables au sujet du roman sur mon père, d’amis auteurs ou éditeurs, d’amis tout court, sans que rien ne se concrétise encore. Mais une sorte de musique commune s’élève peu à peu. Je déteste cette attente.

Mercredi 29, Marseille

De passage à La Marelle pour discuter de livres numériques, en un temps où les apps dominent et où cette notion de livre numérique n’a plus beaucoup de sens. Je suis un auteur, souvent numérique, toujours j’écris, c’est tout.

J’ai du mal à faire comprendre à mes interlocuteurs que la littérature numérique n’a pas besoin de dispositifs originaux, qu’elle peut très bien se contenter des dispositifs à la disposition de tous.

En écoutant Camille Duvelleroy parler de sa BD Été sur Instagram, je pense que la BD d’un voyage en Islande pourrait être très drôle. Pourquoi ne pas parodier mon propre journal ? L’attende me pousse à imaginer tout et n’importe quoi. J’ai horreur du vide.

Jeudi 30, Balaruc

Nouvel appel d’un éditeur intéressé par Mon père était un tueur, ça fait plaisir, mais je ne suis pas encore guéri du syndrome d’imposture.