Thierry Crouzet

Auteur interactif vs narration interactive

NetLittérature 6/106

L’art interactif a commencé avec l’informatique, même si au début il n’en faisait pas usage. Je pense notamment à certaines sculptures de Calder des années 1950, aux Cent mille milliards de poèmes de Queneau en 1961, au film le Kinoautaumat de Radúz Činčera en 1967.

Côté narration textuelle interactive, l’informatique n’est pas plus impliquée au début, puisque les livres jeux apparus durant les années 1930 se popularisent durant les années 1960, avec la publication en 1982 du célèbre Sorcier de la Montagne de feu, que j’ai lu dans tous les sens à l’époque. Officiellement, la première narration textuelle interactive numérique, c’est Afternoon, a story, 1987.

Est-ce que je continue à lire des narrations textuelles interactives ? Non. Je n’ai jamais réussi à les considérer comme littéraires, c’est-à-dire provoquant en moi les émotions esthétiques que me procure habituellement la littérature, des émotions principalement engendrées par les mots. Pour moi, la série à succès Lifeline ne fait que remettre au goût du jour les livres dont vous êtes le héros. J’ai davantage l’impression d’être dans un jeu que dans un livre.

D’ailleurs, quand je joue à des jeux vidéo ou quand j’anime des parties de jeu de rôle, je suis bel et bien dans l’art interactif, mais un art selon moi non exclusivement littéraire, un art qui s’autorise le métissage des médias, un art dans lequel je n’exerce plus beaucoup d’activité créative. Pourquoi ? Parce que je reste attaché à une forme de narration purement textuelle. Parce que je crois encore au pouvoir de dire et d’écrire. En ce domaine, je ne crois pas beaucoup aux vertus de la non-linéarité, au-delà de quelques objets de curiosité (La maison des feuille comme curiosité magistrale). Bien sûr, il existe un immense champ à explorer en dehors du strictement littéraire. Pour vous en convaincre, parcourez le Hall of fame de Benjamin Hoguet. Vous n’y découvrirez aucune œuvre littéraire, ce n’est pas un hasard (bon, il faudrait tout de même ajouter Afternoon, a story à cette belle collection).

Constat d’échec

À ce jour, je n’ai jamais été confronté à des œuvres littéraires non-linéaires bouleversantes et j’ai moi-même souvent échoué à en produire.

Dans les premières narrations non-linéaires, je n’aimais pas le côté livre jeu, leur simpliste architecture en arborescence, avec embranchement et nécessité de penser plusieurs narrations finalement aussi affligeantes les unes que les autres. Autant raconter une bonne histoire plutôt qu’en imaginer plusieurs de médiocres. Cette constatation condamne a priori la narration non-linéaire, du moins jusqu’au jour où des IA nous écrirons des histoires en temps réel, répondant à dos désirs.

En 2011, pour échapper à la structure en arborescence, j’ai tenté de créer une version matricielle d’Ératosthène, où le lecteur lisait le texte dans l’ordre qui lui convenait, sans que je ne détermine en rien les chemins possibles. Je ne suis pas allé bien loin dans cette aventure, qui d’une certaine façon ne renouvelait pas Afternoon, a story.

J’ai tout de même fini par trouver une solution avec One Minute, puisque les 366 chapitres composant ce roman peuvent être lus dans n’importe quel ordre sans que cela ne nuise à l’histoire, et même au contraire. Mais il s’agit d’une œuvre interactive potentielle : je n’ai publié qu’une version parmi les factorielle(365) possibles. Il me faudrait publier les 365 chapitres sous forme de cartes à battre avant de commencer la lecture, ou de développer un livre app.

Finalement tout n’est pas si noir du côté de l’interactivité littéraire. D’autant plus que si les narrations littéraires non-linéaires restent marginales, un nouveau champ apparaît : celui des narrations augmentées ; ou comment injecter automatiquement dans un texte des évènements extérieurs. Par exemple, il peut s’agir de contextualiser un récit en fonction de l’endroit où se situe le lecteur. J’attends encore de lire une telle œuvre qui me toucherait, puisque ce qui me touche c’est la vision particulière de lieux particuliers à des moments particuliers.

J’ai pris acte de cette critique avec ma géolecure. J’invite le lecteur à lire à des endroits précis, donc prenant le contrepied de la contextualisation et demandant aux lecteurs de se contextualiser pour mieux apprécier le texte. Il s’agit d’exploiter le potentiel interactif de nos mobiles bardés de capteurs. La narration reste linéaire, mais sont déroulement est contingent de paramètres extérieurs.

L’auteur interactif

À côté des narrations non-linéaires et des narrations augmentées, il existe une troisième catégorie de narrations interactives qui implique un auteur interactif.

Par exemple, quand j’écrivais La quatrième théorie sur Twitter, j’interagissais avec mes lecteurs, qui influençaient le déroulement de l’histoire. Au final, j’ai composé une œuvre non-interactive, mais son écriture a été interactive et elle a été vécue durant cette période comme une œuvre interactive (il s’est produit la même chose avec One Minute).

David Dufresne s’est lui-même transformé en auteur interactif quand il a écrit L’inflitré : ses lecteurs pouvant alors piloter un indic caché dans les rouages du FN durant la campagne présidentielle 2017.

Tous les blogueurs sont d’une certaine manière des auteurs interactifs, puisqu’ils interagissent avec leurs lecteurs et les autres blogueurs. Flaubert était un auteur interactif lorsqu’il rédigeait sa correspondance. Ainsi je crois que cette troisième catégorie d’œuvres littéraires interactives est la plus riche, la plus féconde, celle que nous ne faisons que commencer à explorer.

Être un auteur interactif n’implique donc pas de produire des œuvres interactives (quoiqu’en ouvrant une œuvre aux commentaires, nous la rendons de fait interactive).