Thierry Crouzet

Quand le libre se flingue lui-meme

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Pourquoi les plus fervents adeptes du libre ont-ils éprouvé le besoin de créer une monnaie libre comme la Ğ1 ? Il me paraît important d’interroger ce paradoxe pour comprendre l’évolution du Net et de la société en général.

Pourquoi un paradoxe ?

Je reviens au fondement : libre n’est pas synonyme de gratuit, puisque je peux par exemple libérer un de mes livres tout en le vendant (c’est le cas pour Le geste qui sauve). Il n’y a aucune contradiction entre libre et payant. C’est vrai, mais il ne faut pas se voiler la face : le libre implique aussi la gratuité. Si parfois je peux payer certains biens libres, je peux dans tous les cas les récupérer gratuitement (en vertu de la liberté 2/4). Je suis libre de payer ou non.

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Payer si je veux, revient à donner si je veux. On passe d’une économie monétaire où tout se paye, à une économie du don, une économie primitive pas très efficace (on devrait dire une économie du cadeau comme me l’a fait remarquer Gégard Foucher). Voilà pourquoi au sein de cette économie du libre inefficace une monnaie libre apparaît.

Par ailleurs, avant l’apparition de cette monnaie libre, aucune création dite libre ne l’était réellement, puisque les créateurs ont dépendu durant leur travail des monnaies par principe non libres. Ainsi le libre apparaît dans un monde non libre par un mécanisme de bootstrapping : un peu de liberté gagnée permet d’en gagner un peu plus et ainsi de suite (c’est le principe des fusées à étages). Il est donc logique que la monnaie libre n’apparaisse que dans un second temps, pour soutenir des créations réellement libres.

Mais cette possibilité nouvelle de fixer un prix en monnaie libre revient à renoncer à la liberté 2/4 et de revenir au système où tout se paye, système qui a montré son efficacité. Sur les quatre libertés postulées par Stallman, il n’en subsiste alors plus que trois :

  • Liberté d’utiliser.
  • Liberté d’étudier.

  • Liberté de modifier (mais sans faire circuler).

En d’autres termes, le monde du libre en inventant une monnaie libre transforme les créations libres en créations open source.

Cette évolution me convient très bien. Les livres ont toujours été en open source : une fois que nous les possédons, nous sommes libres de les utiliser et d’accéder à leur code pour éventuellement le modifier. Le code d’un livre est bel et bien ouvert, sans que le livre ne soit nécessairement libre.

Du moment que tous les acteurs économiques reçoivent la monnaie grâce à un dividende universel, du moment qu’ils peuvent acquérir grâce à ce revenu les biens qui leur importent, nous n’avons plus aucune raison de maintenir la liberté de copier et de distribuer ces biens. Il est important de maintenir l’accès au code source pour garantir l’éthique des ressources, mais leur gratuité n’a plus aucun sens, au contraire elle les dévalorise dans une économie où la monnaie devient abondante et fluide (ce qui était déjà en partie le cas dans une économie où la monnaie était rare).

Le libre selon Stallman était donc le premier étage d’une fusée menant à un deuxième étage se composant d’une monnaie libre (et de quelques autres ressources fondamentales qui doivent rester libres, les OS de la société), deuxième étage qui inaugure le troisième étage d’une société marchande irriguée par une monnaie libre.

Ce troisième étage a désormais décollé. Bien sûr, il ne s’est pas émancipé de la société monétaire traditionnelle. Pour le moment, les monnaies libres coexistent avec des monnaies non libres.

Lors des simulations avec le jeu Ğeconomicus, on constate que quand les deux systèmes monétaires interfèrent, les banques gagnent beaucoup moins que quand elles sont les seules à dispenser la monnaie. L’existence des monnaies libres devrait donc avoir un effet modérateur même sur les monnaies non libres. On peut aussi craindre que le système bancaire voyant ses ressources diminuer ne s’en prenne violemment aux nouvelles monnaies libres, poussant les états à les interdire, dans le but maintenir les privilèges de la noblesse de robe des financiers.

Quoi qu’il en soit l’histoire est en marche. Une économie reposant sur une monnaie libre garantit l’accès aux ressources que chacun juge nécessaires tout en bénéficiant de la puissance propre aux systèmes monétaires. Ce n’est peut-être pas encore le meilleur des mondes, mais nous voyons peut-être naître un système potentiellement réjouissant. Pour une fois, il ne s’agit plus de spéculation. L’expérimentation a commencé avec Ğ1 et libre à vous de la rejoindre.