Thierry Crouzet

Décembre 2017

Vendredi 1er, Balaruc

Je reçois le mail d’un copain qui me rappelle que nous dînons ensemble la semaine prochaine. Il précise qu’il supporte bien les rayons, sauf qu’il ne m’avait jamais parlé de son cancer. J’ai trouvé cette annonce très élégante. Faite l’air de rien, sur le ton « One more thing ».

Samedi 2, Balaruc

J’attends de savoir ce que je pêche avec Mon père était un tueur. Pour le moment, j’ai des touches, mais, chaque fois que je remonte ma ligne, ces saligauds de poissons ont dévoré l’appât.

L’attente me paralyse, un peu comme quand j’étais jeune et amoureux, et que trop timide je repoussais toujours au lendemain ma déclaration, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Plutôt que gamberger, je vais faire du VTT.

Ce matin, il fait froid, pas loin de zéro, un ciel gris de neige, et il souffle un mistral transformé en blizzard. Je pédale jusqu’au point de rendez-vous hebdomadaire de notre club informel, persuadé que je serai le seul assez fou pour rouler avec un temps pareil et que je pourrais vite rentrer me mettre au chaud. Finalement, nous nous retrouvons à sept. Nous nous sommes tous dit la même chose.

Dimanche 3, Balaruc

Je lis le début d’un roman. Ambiance de neige dans les Cévennes. Un homme seul dans sa ferme. Il s’occupe des bêtes, de son chien, regarde un peu la TV, sort arranger une palissade, rentre chez lui, ressort chasser. On s’attend à tout moment qu’il se passe quelque chose. L’auteur pose l’ambiance, il la tresse si bien que je ne me laisse pas prendre, parce que je le vois déployer sa technique. J’ai trop fait de jeu de rôle pour apprécier les mises en scène.

Comme je suis dans un polar, je sais qu’il y aura un crime. Si j’étais dans un roman de SF, c’est un ET qu’on retrouverait bientôt transi de froid. Moi, je préférerais que cet homme solitaire trouve une femme, perdue, peut-être tombée en panne sur une route non loin, et cette rencontre suffirait à bouleverse sa vie. Connaître le genre d’un roman, c’est déjà en prévoir l’intrigue après quelques lignes.

Juste la lumière

Lundi 4, Balaruc

Pour ne pas tourner en rond, pour ne pas perdre la main, j’écris un chapitre de One Second, puis je code un plug-in WordPress pour exporter mon blog en Markdown, après je pourrai en faire des livres ou des ebooks. J’éprouve le besoin d’archiver, d’arracher mes textes à la fragilité de mon serveur, aussi de les figer, comme pour mieux tourner la page des années blogs.

Les Pyrénées

Mardi 5, Balaruc

Le mot juste. Les écrivains seraient attentifs au bon usage des mots. Cette affirmation me fait bien rire. C’est quoi le mot juste ? Celui qui a le sens le plus approprié, la musique la plus adéquate, le rythme le plus en accord avec celui de la phrase ? D’un écrivain à l’autre, la justesse change de sens, tout en étant relative. En prime, je ne m’intéresse pas trop à cette histoire de mots justes, je suis un auteur qui travaille les structures plus qu’il ne creuse les phrases.

Mercredi 6, Balaruc

J’ai décidé de faire un dump de mon blog, sans la moindre édition. J’avais déjà publié les années 2006 et 2007, en faisant une sélection des articles, mais, là, j’ai un projet contraire, à visée exhaustive. Une sorte de photographie de mes pratiques internet. En parcourant l’année 2007, je me rends compte qu’à cette époque j’utilisais le blog comme un réseau social : je publiais des billets pour dire merci, pour annoncer un évènement, pour attirer l’attention vers une news… autant d’activités depuis centralisées sur les réseaux sociaux (et qui nous ont été dérobées). Le blog d’alors était vivant, il partait en tout sens.

Jeudi 7, Balaruc

Soir

Sète

Vendredi 8, Balaruc

Je reçois une première réponse positive pour Mon père était un tueur, d’un éditeur que j’aime bien, qui fait du bon boulot d’artisan tout en ayant une très bonne presse nationale. Sans doute l’intimité qui me convient.

Dimanche 10, Balaruc

L’écrivain en est réduit à imaginer des jeux-concours pour attirer les lecteurs. Écrire, seulement écrire, puis se taire. Tourner le dos à l’injonction de l’époque. Ne pas se soumettre.


Facebook ne cesse de me relancer par mail pour que je lise les messages de mes amis. Une façon de me faire culpabiliser : « Si tu ne cliques pas, tu ne les aimes pas. » Zuckerberg a trouvé une belle martingale.

Lundi 11, Balaruc

Je me réveille avec un mail d’une éditrice : « Votre texte est fort, sans affectation. Mais je ne saurais pas le défendre. C’est un récit plus qu’un roman, en tout cas tel qu’il se présente. Et l’écriture manque un peu de travail à mon avis. » Encore cette histoire de catégorie ? J’écris selon mes envies, je me fiche des rayonnages, mais il est logique qu’un commercial y accorde de l’importance. Pourquoi alors parler tout de suite après de l’écriture ? Comme s’il y avait un lien entre le commerce et l’art ? Cette réponse résume l’étau dans lequel se coincent la plupart des éditeurs. Comme si quelqu’un préoccupé par le commerce pouvait aussi dans le même temps être attentif à l’écriture ? D’autant que les livres qui vendent sont souvent piètrement écrits.

Mardi 12, Balaruc

Pyrénées

Mercredi 13, Balaruc

Un ami lance une collection de romans, il veut que je lui écrive quelque chose, d’autant que je ne veux pas lui donner Mon père était un tueur. Son éditeur trouve le projet One Second trop littéraire. Il ne veut pas de mon idée d’un carnet de voyage en Islande. Une autre idée m’est venue. Écrire une histoire d’amour entre deux vieux qui se font transfuser du plasma de jeunes pour rajeunir. Un centre fait ça à Monterey en Californie. Mon ami trouve ça trop SF. Alors je parcours mes archives, mais je n’ai aucune envie de déterrer des cadavres. Mes vieilles idées ne me séduisent plus. Une idée ne vaut que tant qu’elle obsède.

Je pense à mon père


Nouvelle mode : les écrivains se lancent des défis, genre « Cette année je perds du poids (tout en sachant que je n’y arriverai jamais). » Il y va un peu de l’idée que si d’autres sont informés de nos défis nous les mènerons plus assurément à bout. Moi, j’entends : « Je manque tant de motivation que vous devez m’en donner un petit peu. » Mon conseil : « Va te promener, ou faire du sport (en plus ça fait maigrir). » J’ai envie d’être méchant.


Une équation à résoudre : un auteur et des lecteurs avec leur mobile, comment ensemble peuvent-ils créer une histoire ? Cette remarque parce que Lifeline ne me satisfait pas.

Soir

Soir

Soir

Jeudi 14, Balaruc

Il est désormais impossible de discuter sur le Net. La moindre critique est prise comme une attaque personnelle. Tout le monde veut être beau, incontesté, brillant derrière l’illusion numérique, alors que la chair déborde de partout, se devine par les non-dits, par les dits. En ligne, nous sommes devenus incapables de douter, d’hésiter, de montrer notre fragilité. Et toujours des vautours pour cracher leur venin. Je pourrais écrire ce que je devine des gens à travers ce qu’ils cachent. Une version contemporaine de Bouvard et Pécuchet.

Samedi 16, Balaruc

Hier, j’ai commencé à vendre mes livres en Ğ1. C’est assez excitant d’utiliser une monnaie neuve. Pour le moment, les échanges s’effectuent à la confiance et manuellement. On me paye, j’envoie les fichiers. Des acheteurs m’ont dit qu’ils étaient passés à l’acte alors qu’en euros ils avaient toujours hésité. La plus grande fluidité de la monnaie augmente le volume des échanges.

Mistral

Dimanche 17, Balaruc

Les idéologues me font flipper surtout quand ils ne sont même pas conscients de défendre une idéologie et croient défendre une vérité. Je pense bien sûr aux adeptes du logiciel libre, sorte de nouvelle religion qui s’ignore.

Le capitaliste est moins dangereux. Il n’a pas été posé une fois pour toutes contrairement au marxisme ou au nazisme. Il s’est construit par essai et erreur, ce qui le rend terriblement efficace, mais en même temps moins horrible, parce qu’il prend un tout petit peu en compte la nature humaine.

Que les logiciels libres entraînent l’invention de monnaies libres qui entraînent la remise en cause de la définition initiale des logiciels libres ne devrait poser de problème à personne, sauf aux idéologues qui s’accrochent à une idée du libre. Moi, je regarde en quoi le libre nous aide à vivre ensemble et je me saisis de toutes les réformes qui nous font aller de l’avant, même si elles remettent en cause les concepts initiaux. Je suis un évolutionniste. Je n’ai pas peur de me contredire.


Après-midi à jouer à Donjons & Dragons avec les enfants. J’attends d’eux qu’ils prennent la partie en main et ne se laissent pas piloter. Les jeux vidéo ne leur enseignent guère l’initiative.

Mardi 19, Balaruc

Je ne n’ai pas envie d’écrire. Je n’en éprouve aucune nécessité. C’est une étrange sensation. Je bricole mon ordinateur, je contemple l’étang avec le soleil qui illumine les sommets enneigés des Pyrénées, et rien d’autre. Je ne suis pas sûr d’apprécier ce moment. Je pourrais en profiter pour repeindre la rambarde de mon bureau, pour lire, pour aller me promener, pourquoi pas tester à Montpellier ma géolecture.

Pyrénées


Je suis donc parti à Montpellier. En moins de 30 minutes, mon application avait séché la batterie de mon iPhone. Je passe l’après-midi à optimiser le code. Alors que je rentre de Sète où j’ai récupéré Émile à la sortie de l’école, un coucher de soleil cuivré recouvre l’étang et dentelle les Pyrénées.

Soir

Soir

Aviron

Aviron

Soir

Cuivre

Mercredi 20, Balaruc

Je repense au coucher de soleil d’hier soir. Pourquoi la nature est-elle insurpassable ? Les œuvres d’art les plus sublimes l’égalent parfois, mais ne la dépassent jamais.

Vendredi 22, Balaruc

Soir

Samedi 23, L’Oule

Le ruisseau dévale du plateau d’altitude entre les sapins, les blocs de granit rouge et les rochers qu’il a nettoyé de leur neige. Aux pieds des contreforts du parc naturel du Néouvielle miroite le lac gelé, adossé au barrage et au refuge. En arrivant dans cette région des Pyrénées, j’ai toujours l’impression d’être dans les Rocheuses. Aujourd’hui une lumière glorieuse nous accueille. Nous sommes les derniers sur la remontée qui s’immobilise. Le soleil finit par basculer derrière les cimes et je commence à m’impatienter. J’appelle le refuge. Les opérateurs nous avaient oubliés. Une fois au chaud, nous retrouvons Jonathan, un randonneur que nous avons déjà croisé. Je l’accompagne faire une petite boucle en raquette. La neige glacée craque à chaque pas, nous parlons fort pour nous faire entendre, il m’explique que dès le lendemain il part cinq jours seul dans la montagne.

Dimanche 24, L’Oule

Les stations de ski sont devenues des autoroutes rectilignes parfaitement damées où tout le monde fonce pour éprouver de petites sensations. Heureusement, les rares bosses font hurler les enfants de plaisir pendant que moi je les évite avec application de peur qu’elles me brisent le dos. Je serais mieux avec Jonathan.

Lundi 25, L’Oule

Ciel immaculé, mais des rafales venant du sud soulèvent la neige comme une tempête le ferait avec l’eau au sommet des vagues. Nous déjeunons au refuge. À la table voisine, une femme prend sa cuisse de canard et la dépose dans l’assiette de son mari. Il la lui retourne en la lui jetant presque à la figure. « Garde tes merdes pour toi. » J’ai été saisi par la violence. Je suis capable de tels égarements.

Lac de L'Oule

Mercredi 17, Balaruc

Nous avons abrégé notre séjour dans les Pyrénées. Tempête aujourd’hui et demain. À l’horizon de l’étang, je devine les sommets prisonniers d’une gangue d’un gris homogène.

Sur l’autoroute, nous avons écouté la radio. Il y était question de villes utopiques qui flotteraient dans les eaux internationales et où les libertariens expérimenteraient de nouvelles organisations sociales. J’ai imaginé un recueil de textes où je raconterais comment chacune de ces utopies s’effondrerait, parce que ces utopies naissantes seraient par nécessité peu étendues et que donc le système politique le plus efficace à cette échelle finirait toujours par s’imposer : la dictature.

Jeudi 28, Nancy

Petite marche jusqu’à L’Excelsior, un de ces rares cafés qui conserve un air Belle Époque. Nous nous sommes levés tôt, avons traversé la France. En arrivant dans l’Est, les arbres étaient givrés comme sur les cartes postales de Noël, mais le froid n’était pas assez intense pour que la ville elle-même givre. Je ne quitte la maison qu’à la nuit tombée, traverse le marché avec les stands des marchands de junk food, veillant à ne pas me laisser tenter.

Cet après-midi, j’ai passé une paire d’heures à écrire un nouvel article sur l’abondance. Toujours l’impression d’être mal compris, ou bien c’est mon attitude qui est inacceptable. Je critique tout, même mes amis, même les idées que j’ai un jour défendues. Je ne suis d’aucune coterie, je ne veux être adopté par aucune. Toute personne se revendiquant d’un mouvement m’est suspecte. Est mon ami celui qui accepte ma critique.

Ce matin Isabelle a pris conscience qu’une nouvelle gare se dressait au sud de Montpellier, en préparation du futur TGV sud. Construite à trente minutes du centre-ville cette gares fera perdre en transport urbain le temps gagné par le TGV. Me demande qui sont les fonctionnaires capables de penser de telles absurdités, et surtout quels sont les pleutres qui les conseillent et n’osent pas s’opposer à leur gabegie.

De toute façon, quel intérêt de construire de nouvelles lignes TGV alors que le temps qu’elles soient opérationnelles nous rouleront en voitures électriques autonomes, à grande vitesse et sans danger ?

Envisager des projets pharaoniques en temps de développement technologique exponentiel est une folie. Ou alors il faut parier sur des technologies balbutiantes, quitte à ce qu’elles n’adviennent jamais.


Je me demande pourquoi je lis encore des romans. Le plus souvent ils me déçoivent, surtout les modernes. Pourquoi j’en écris ? Parce que je me souviens du plaisir que certains m’ont procuré et parce que cette forme qui inclut toutes les autres peut encore dire. Mais pas de réalisme psychologique. Sois j’écrirai des fictions sous forme de journal, du type Mon père était un tueur, soit des fictions polyphoniques du type de One Minute. J’aime me donner des objectifs que je ne tiendrai probablement jamais. Je n’ai aucune idée de mon prochain livre, je ne sais même pas s’il y aura un prochain livre. Maintenant, je suis pressé d’ouvrir la lettre que m’a laissée mon père. Je suis suspendu à ce qu’elle déclenchera. Je ne nie pas mon héritage, je l’embrasse.


Pourquoi allons-nous toujours au café ? Pour démontrer l’échec de la révolution culturelle induite par le Net ? Avant, les gens allaient au café pour se retrouver, pour avoir plus d’espace que chez eux, pour boire ce qu’ils ne pouvaient boire chez eux… Nous n’y allons plus que pour l’ambiance, ou peut-être pour nous reposer entre deux courses éreintantes. Je ne sais pas trop. Des sociologues doivent s’intéresser à ce phénomène.

Je vais au café pour m’y dissoudre dans la foule, pour me laisser pénétrer par les voix, par les bruissements des verres et des couverts, parfois pour me laisser distraire par les conversations de mes voisins. Rarement j’arrive à les comprendre, des mots me parviennent, « salle de bains » ou « carrelage », je peux en déduire que des travaux sont envisagés.

Je vais au café parce que j’y suis né, parce que j’y ai appris à jouer au baby, au flipper, aux jeux vidéo. J’ai avec le café une relation familiale et je m’y sens chez moi, surtout quand ils n’ont pas renoncé à leur passé.

Le café de mon enfance n’est plus que l’ombre de lui-même. J’y passe presque tous les jours devant, mais ne m’y arrête jamais. Personne ne comprendrait que j’y suis davantage chez moi que les nouveaux propriétaires qui ont succédé à de nouveaux propriétaires, chacun apportant ses modifications architecturales, faisant de cet espace au bord du port un clone de tous ces espaces qui bordent désormais tous les ports de Saint-Tropez à San Francisco.

Je viens au café peut-être pour me faire du mal, pour y voir des centaines de gens dont je ne saurais jamais rien, et qui chacun pourraient pourtant inspirer des histoires. J’y viens parce que les mots coulent d’eux même, encore une habitude, gagnée quand à Paris je griffonnais mes carnets en terrasse, envieux d’autres clients qui semblaient si heureux alors que moi je me sentais terriblement seul. La solitude m’a fait écrivain autant que les cafés. On n’est jamais aussi seul que dans la foule, jamais aussi seul que sur le Net où on peut parler à tout le mode et être entendu de personne.

Vendredi 29, Nancy

Le propre de l’idéologue : avoir des idées tranchées. Le propre de l’honnête homme : douter, questionner, n’avoir aucune certitude, mais toujours questionner. Par le passé, j’ai peut-être été idéologue, je me sens définitivement honnête homme.

Samedi 30, Nancy

Les séjours dans la ville de mes beaux parents impliquent une forme de somnolence, surtout quand je ne peux pas courir le long du canal à cause d’un mal tenace au genou. Sous le crachin, je déambule jusqu’à L’Excelsior, le regard pointé vers les façades qui conservent un air Belle Époque. Celle du café est hideuse, lourde, plate, surmontée d’une arche qui ne fait que l’écraser davantage. Il faut entrer pour être accueilli par les rondeurs miel des boiseries et du plafond végétalisés, d’un jaune enfumé.

Je m’installe dos à la porte à tourniquet, condamnée en hiver. La salle se déroule devant moi avec les luminaires roses reflétés à l’infini. Des sortes de clochettes. Rose, un qualificatif que Proust aimait beaucoup, qu’il plaçait souvent dans ses descriptions, et qui chez lui n’a jamais le côté mièvre qu’il peut avoir chez d’autres. Le rose proustien n’est pas un simple mélange de rouge et de blanc, il est la fleur, le teint de joues piquées par le froid, ou déjà irriguées d’une émotion naissante. Le rose de Proust est changeant, animé des nuances de l’aube et du couchant, une couleur de peintre vibrant au contact de celles qui l’entourent et qui perd par cette proximité sa fréquence naturelle.

À quelques tables de moi, sur une banquette de velours brun, un homme aux cheveux d’un blanc éclatant, portant une écharpe immaculée. Une apparence étudiée, distinguée, avec le souci des détails : petite moustache elle aussi blanche et qu’aucun miasme de tabac ne ternit. Il écrit, avec un stylo chic, peut-être un Mont-Blanc. De temps en temps, il lève la tête, qui tourne sur elle même à la façon de celle d’un poulet, sans paraître freinée dans sa rotation. Les yeux scrutent, cherchent un détail à saisir, peut-être un mot. Je croise le rayon de ses yeux brillants derrière les verres de lunettes cerclées d’écailles. Il me suffit de cette observation pour que l’homme pose ses lunettes, lève la feuille sur laquelle il écrivait, un formulaire administratif.


En cette période de fête, j’ai moins envie de manger que d’habitude. L’opulence me dégoûte, la gloutonnerie de mes semblables me donne envie de vomir. Entrées, plats, fromages, desserts, digestifs… Une gradation qui me rappelle la structure prévisible de la plupart des romans, tant bien même ils tentent parfois de commencer par une pièce montée ou un trou normand.

Je suis un adepte du plat unique. Je préfère les textes qui épousent cette simplicité. Les mélanges, les alliances de saveurs, tout ça finit par gargouiller dans mon ventre de manière plutôt effrayante, et parfois douloureuse.

Pourquoi toujours commencer par l’entrée et finir par le dessert ? La plupart des gens me paraissent excités au début des repas, comme s’ils allaient chaque fois vivre quelque chose d’extraordinaire. Je suis plus circonspect. Je n’aime les repas que grâce à ceux avec qui je les partage, et la qualité des mets n’est importante que pour nous mettre de bonne humeur.

Je ne suis pas un bon vivant. Mener la vie d’un bon vivant serait pour moi d’un ennui épouvantable, car tant de fois déjà vécue, tant de fois répétées, exactement comme tous ces romans qui ne veulent être que des romans comme les autres.

En même temps, je succombe comme les autres. Depuis quelques jours, je passe mes soirées à regarder avec un vrai plaisir Le bureau des légendes. J’aime cette longueur narrative propre aux séries, surtout quand une histoire se tresse avec une multitude de personnages. Alors que le repas romanesque traditionnel m’insupporte, sa version cinématographique réussit à m’emporter, peut-être tout simplement parce que je ne suis pas cinéaste.


À l’approche de midi, les serveurs et les serveuses s’agitent. Ils dressent les tables pour le déjeuner, tournant avec de plus en plus de vitesse si bien qu’ils me poussent à fuir avec tous mes voisins. La population du café se prépare à se renouveler. Place aux adeptes du repas traditionnels.

Dimanche 31, Nancy

Petite promenade matinale. Je croise près de la place Stan le vieux beau aux cheveux blancs aperçu hier à l’Excelsior. Signe de la petitesse de la ville. À la boulangerie, les clients ne cessent de se dire bonjour. Autre signe.


J’ai commencé la correspondance Camus-Casarès. J’ai tout de suite lu la dernière lettre de Camus, envoyé le mercredi 30 décembre 1959. « Bon. Dernière lettre. » Entame prophétique. Camus annonce qu’il sera sur Paris le mardi suivant. Il ne regagnera jamais la ville. Le lundi 4, il trouve la mort à bord de la Facel Vega de Michel Gallimard. Ça me fait toujours bizarre de croiser des vies brisées, de tomber sur leurs derniers murmures qui ne peuvent rien laisser présager du drame. Et peur de finir de la même façon, comme mon père.


Je repense à ce polar dans les Cévennes, je repense à Jonathan seul dans les Pyrénées, je l’imagine pris par la tempête, prisonnier d’un minuscule refuge et puis une femme débarque, seule. Il l’accueille, mais elle lui fait peur, pourtant elle l’attire.

Pont sur le canal